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  • Traditions et Croyances au Cameroun

    Traditions et Croyances au Cameroun

    Au Cameroun, tradition c’est le geste transmis qui règle la vie — nommer l’enfant, saluer les aînés, marier, enterrer. Croyance c’est ce qui fait tenir ces gestes : les ancêtres qui bénissent ou sanctionnent, les forces des lieux, Dieu qui voit. Le visible et l’invisible marchent ensemble.

    Regarde le pays Mofu : avant un grand acte, on consulte un devin (mbidla) ; s’il parle de sacrifice, on suit le protocole — animal choisi, couteau réservé, sang posé un instant sur l’autel, parts codifiées, paroles dites. Là-bas, le sacrifice aux ancêtres est courant, concret, et c’est lui qui relie maison, lignage et terroir. Tu vois non ?

    Plus bas vers Maroua (Diamaré), même la forme des tombes parle : en montagne et en plaine, deux manières d’ensevelir qui expriment des rapports différents aux morts et aux ancêtres ; les fouilles laissent entrevoir un culte des ancêtres actif dès le début du IIᵉ millénaire. Le paysage social s’est tissé avec des allers-retours de populations, et ça se voit dans les façons d’habiter, de prier, d’enterrer.

    Donc, quand on parle de traditions et de croyances au Cameroun, on parle de répertoires où chacun puise selon le moment : la chefferie qui arbitre et protège, la famille qui “fait passer” un âge de la vie, la prière à l’église ou à la mosquée, la consultation du thérapeute. En ville comme au village, ça se combine, ça se discute, ça se réinvente — mais toujours avec ce bouclage du geste et du sens, du visible et de l’invisible. Et même la manière de parler — « Tu es même comment ? » → on rappelle la règle attendue sans la nommer, « Tu acceptes, non ? » → on attend un oui qui scelle le geste. La parole confirme l’acte. — rappelle que parler et croire vont ensemble.

    1. Héritages, gestes et cosmologies : le socle “traditionnel”
      1. Rites qui ordonnent la vie (naître, grandir, s’unir, partir)
        1. Naître sous protection — Noms, bénédictions, protections d’enfance
        2. Devenir quelqu’un — Initiations, apprentissages, responsabilités
        3. Faire alliance — Mariage, dot, parenté, médiations
        4. Rejoindre les ancêtres — Funérailles, mémoires, continuité du lignage
      2. L’invisible en cartes : ancêtres, forces et médiateurs
        1. Les ancêtres présents — mémoire, bénédiction, sanction
        2. Forces et interdits — chance, malchance, “propreté/impureté”
        3. Médiateurs du lien — chefs, notables, thérapeutes, devins
        4. Objets et lieux puissants — masques, reliquaires, arbres, sources
    2. Recompositions, cohabitations et controverses contemporaines
      1. Religions instituées et traditions locales : cohabiter, traduire, contester
        1. Traductions du sacré — catéchèses, islam local, syncrétismes, renaissances
        2. Ruptures et interdits — dénonciations de pratiques “incompatibles”.
        3. Nouveaux médiateurs — pasteurs, imams, prophètes, thérapeutes.
        4. Éthique du quotidien — soins, commerce, réussite, protection, justice.
      2. Villes, mobilités et écrans : traditions en mouvement
        1. La ville comme laboratoire — Nouveaux voisinages, recompositions d’entraide
        2. Soigner et croire autrement — Pharmacies, cliniques, thérapeutes, “prières-soins”
        3. Diaspora et retours — Réinventions, transferts, solidarités transnationales
        4. Le religieux en ligne — Prédications, rituels à distance, rumeurs, fact-checking
        5. Au bout du chemin : traditions et croyances qui tiennent la maison

    Héritages, gestes et cosmologies : le socle “traditionnel”

    Ekié, chez nous on voit d’abord ce qui se touche : masques, autels, tambours, chefferies, funérailles — le visible. Mais tous ces gestes tiennent parce qu’ils branchent les vivants sur des forces, des ancêtres, des interdits et des protections — l’invisible. Sur les Hauts-Plateaux, l’art de cour relie les chefs, quasi-sacrés, au monde des aïeux ; chaque siège perlée, chaque porte sculptée, sert de relais entre ici et là-bas (exposition “Du visible à l’invisible”). Au Littoral, le Ngondo des peuples Sawa organise la rencontre rituelle avec les puissances de l’eau pour parler santé du fleuve, pêche, avenir commun. Dans l’Ouest, les Bamilékés gardent des objets “chauds” (masques, reliquaires) dont l’efficacité symbolique peut faire et défaire le lien social — demande à Bamendou : le masque tukah qu’on réclame “au pays” reste au centre des conversations de la chefferie. Bref, on fait pour croire et on croit pour faire. Plus loin, on verra comment la ville, l’école, les Églises de réveil et la mémoire des traumatismes (par ex. les fiέ’ mènzhɛ “rites de la route” chez les Yemba) ont recomposé ces équilibres — mais gardons d’abord le socle.


    De la grossesse aux funérailles, les rites balisent les âges de la vie et accrochent l’individu à sa famille, son lignage et son terroir. Ce sont des obligations “douces” mais sérieuses : on ne joue pas avec les choses des ancêtres, abeg.


    Naître sous protection — Noms, bénédictions, protections d’enfance

    Dès la grossesse, on ferme les portes et on ouvre les bénédictions, tu vois non ? Chez les Beti, la mère qui est bèlè (enceinte) se tient loin des enterrements, évite certains animaux et nourritures : l’idée, c’est que « l’enfant mange ce que mange sa mère » et que, jusqu’à la naissance, leurs deux corps n’en font qu’un. Ces interdits protègent la vie en formation et, en même temps, règlent la conduite du couple ; si tu déroges, ce n’est pas seulement “mauvais signe”, c’est toute la maison qui porte le poids.

    Dans le nord du Cameroun, Kodoko, jeune femme Mouktélé, attend son deuxième enfant. Un rite d’exorcisme va être pratiqué pour extraire de son corps le Matsam, âme néfaste des Mouktélé autrefois exécutés pour sorcellerie, qui se loge dans le corps des femmes enceintes.

    Le nom protège aussi en ruse. Dans bien des groupes, on garde un nom secret, ou on évite d’appeler l’enfant par son nom la nuit, en brousse ou sur l’eau ; toujours chez les Ewondo (Beti), on passe par un nom codé (ekiga) : mieux vaut que l’invisible n’attrape pas ton vrai nom. Ces précautions disent une chose simple : le nom, c’est déjà un morceau de la personne ; si on le manipule mal, ça chauffe.

    Nommer, ce n’est pas seulement dire ; c’est façonner. Chez les Bamilékés, le garçon prend souvent son nom après la circoncision, la fille après le perçage des oreilles : on appelle cela shu tèsè, « envoyer le nom » ; le geste grave le statut et installe la protection qui va avec. Chez les Banen (Centre), on remet le nouveau-né à la doyenne du côté du père (ou de la mère si elle est banen) avant d’imposer le nom : qu’il prenne les qualités de celle qui le porte, non ? En filigrane, la bénédiction passe par la bonne main qui nomme.

    Quand le bébé arrive, on n’étale pas son nom n’importe comment : on lui dit d’abord, on l’attache au lignage, puis à la communauté, et c’est là que les bénédictions se déposent. Chez les Mafa (Nord Cameroun), l’aîné qui nomme mâche un peu de boule de mil et en postillonne sur l’enfant en soufflant le nom : parole + salive = vie qui prend. Chez les Kera (voisins du Logone), le père appelle le nom trois fois (garçon) ou quatre fois (fille) avant de recevoir l’enfant des bras de la mère et d’invoquer les ancêtres. Chez les Douala, on s’assure qu’un défunt a bien “pris corps” dans un nouveau-né par la reprise de son nom : ainsi, le nom devient pont entre maison des vivants et maison des anciens. Partout, le nom est bénédiction socialisée : il fait entrer l’enfant “dedans” et place la famille sous regard des aïeux.

    Et quand l’enfant “ne va pas”, on ne reste pas là à regarder. Chez les Wuli/Mfumte (Nord-Ouest), on renforce par de petits sacrifices au(x) autel(s) ; ailleurs, on change le nom pour réaligner sa trajectoire : « ce n’était pas son vrai nom », disent les anciens, on lui donne celui qui convient et, souvent, la santé revient. Même logique quand la famille lit la maladie comme un désordre relationnel : on consulte, on prie, on traite, on renomme parfois ; l’important, c’est de refermer les brèches autour de l’enfant.


    Devenir quelqu’un — Initiations, apprentissages, responsabilités

    Grandir au pays, ce n’est pas seulement « avoir l’âge » : c’est entrer dedans, apprendre les limites, et prendre sa part. Chez les Wuli encore, on “fabrique” la personne par des passages réglés autour des « sociétés initiatiques », dont : on y apprend la maîtrise de soi, les alliances utiles et la manière de parler aux puissances. Le “sacrifice” ne se fait pas dans la précipitation ; il se décompose en gestes précis — poulet immolé, libations, dépôts sur autels — qui ferment les brèches et ouvrent la route, sous l’autorité de gardiens d’objets et de paroles (transmission souvent héréditaire). Là-bas, un cycle de rites saisonniers se double d’un foisonnement de rituels “à la demande” qui initient, protègent, ou réparent ; l’initié sort avec des droits, des devoirs, et un réseau d’entraide et de justice coutumière.

    Comment devient-on un homme dans la tradition Ewondo ?

    Dans bien des maisons, la maladie ou la turbulence sont lues comme un désordre relationnel : quelqu’un a “touché” l’enfant, ou le lien entre proches s’est gâté. Chez les Beti, on nomme kong une forme de prédation occulte qu’on accuse aux fortunes trop rapides ; chez les Bamiléké, on parle de famla pour la même logique d’attaque et de capture. Ailleurs, chez les Bassa’a, on craint m’song (envoûtement par objet), et chez les Manguissa/Ossananga, mengboto viserait surtout les jeunes, comme si la réussite devait être arrêtée à la source.

    Dans ces contextes, la réponse combine parole familiale, médiation d’aînés, recours aux tradithérapies ou au devin-thérapeute, et, de plus en plus, accompagnement psychothérapeutique qui prend au sérieux la plainte de sorcellerie pour réduire l’angoisse et réorganiser les relations. Le fil commun est clair : fermer les frontières de la maison, remettre chacun à sa place, et donner à l’enfant une trajectoire où il peut respirer.

    Au bout du compte, devenir quelqu’un reste une affaire de mains multiples : les sociétés d’initiation et leurs maîtres forment et obligent ; les doyens et les thérapeutes cadrent et soignent ; la famille veille et répond. Les formes varient d’un terroir à l’autre, mais la logique est la même : on devient adulte en acceptant des règles visibles qui parlent à des puissances invisibles, et en assumant publiquement les responsabilités qui vont avec — parce que chez nous, « la personne se tient par les autres ».


    Faire alliance — Mariage, dot, parenté, médiations

    Chez les Mouktélé des Monts Mandara, au nord du Cameroun, on n’épouse pas une nga (femme) comme on buy une mangue au marché. Le mariage suit des étapes codifiées : d’abord les demandes formelles portées par des émissaires, ensuite les dons et contre-dons qui balisent la route, puis la résidence de la femme fixée par accord, enfin le haddama, prix de la fiancée, soigneusement mesuré pour ne pas froisser. Autour de ces étapes gravitent un faisceau d’interdits : respect du beau-père et de la belle-mère, conduites sexuelles réglées, et sanctions prévues pour ceux qui transgressent. Quand les choses se compliquent — stérilité, lévirat (quand un frère prend la veuve de son cadet), exogamie — des procédures reconnues par la coutume interviennent pour que la maison ne s’effondre pas. Ici, l’alliance n’est pas un simple contrat entre deux individus mais une affaire de maisons entières, une mise en circulation de femmes, de biens et de paroles qui doivent rester alignées, sinon la jalousie ou le conflit empoisonnent le village.

    Le mariage traditionnel au Cameroun, un véritable parcours du combattant

    Dans les Grassfields de l’Ouest, les Bamiléké, Bamoun et voisins multiplient les médiations : on envoie des notables, on convoque des témoins, on scelle l’accord avec des “paroles fortes” qui valent serment. La dot, appelée aussi « vin de palme de la fiancée », n’est jamais une simple transaction. C’est une attache sociale qui oblige les deux familles à collaborer et à se respecter. Le refus de restituer la dot en cas de séparation signifie clairement que l’alliance n’est pas “prêt à l’essai” : comme on dit chez nous, « on n’emprunte pas une femme deux fois ». Derrière ce proverbe, c’est tout un système juridique qui se dessine : la dot établit des droits sur les enfants, légitime les héritiers, règle les échanges de biens.

    Du côté du Littoral, chez les Sawa, les alliances s’accompagnent souvent de rites liés à l’eau et aux ancêtres : les libations de vin de palme, les prières devant les esprits de l’eau rappellent que l’union doit être bénie par le monde invisible. Les ancêtres sont invités à « boire d’abord » avant les mariés, à protéger la fertilité et la paix du foyer. Dans plusieurs villages bassa, on ne commence pas un repas de noces sans verser quelques gouttes au sol, pour que ceux qui ont précédé continuent de marcher avec les vivants.

    Partout, les logiques diffèrent, mais la trame reste la même : l’alliance crée un pont entre lignages, fonde des droits et des devoirs, obtient la bénédiction des ancêtres et cherche à neutraliser les risques — la stérilité, la jalousie, la sorcellerie. Les montants et les règles varient selon qu’on est dans les Mandara, les Grassfields ou au bord du Wouri, mais la finalité demeure : maintenir l’équilibre entre deux familles et transformer une femme et un homme en charnière vivante de deux mondes. Car ici, “se marier” ne signifie pas seulement s’aimer : c’est faire tenir les maisons ensemble.


    Rejoindre les ancêtres — Funérailles, mémoires, continuité du lignage

    Quand quelqu’un part, ce n’est pas seulement un corps qu’on enterre : c’est un passage qu’on doit ouvrir correctement, sinon la maison entière risque de “prendre”. Chez les Bamiléké de l’Ouest, la mémoire passe par les crânes gardés dans des autels reliquaires. Ces restes visibles deviennent des points de contact : on y verse vin de palme, on y dépose viande et farine de maïs. Chaque offrande entretient la présence des aïeux dans la maison et sur le champ. Si l’autel est négligé, on dit que la récolte elle-même se fâche.

    Chez les Wuli (Mfumte, Nord-Ouest), la continuité se scelle par des sacrifices organisés autour du mort. On “ferme les attaques” en immolant poulet ou chèvre, et l’on accompagne l’âme du défunt pour qu’il trouve place du côté des protecteurs. Ne pas faire ces gestes, c’est courir le risque que le disparu reste errant, sans rôle assigné, et revienne troubler les vivants par maladie ou malchance.

    Au Littoral, chez les Sawa, la grande fête du Ngondo dit publiquement ce lien : sur le fleuve, les chefs coutumiers dialoguent avec les esprits de l’eau, les Miengu/Jengu. On y plonge un message rituel qui “remonte” la réponse. Si la communauté a respecté ses devoirs, les esprits promettent protection et abondance ; si elle a fauté, on redoute accidents, disette ou naufrages. Ce pacte rappelle à chacun que la paix du groupe dépend de la fidélité au contrat avec l’invisible.

    Dans la chefferie Bamendou (Ouest, Grassfields), l’exemple du masque tukah illustre la force prêtée aux objets fondateurs. Même conservé loin, au musée en Europe, on raconte qu’il a “répondu” par colère, brisant les arbres sacrés du village. Pour les habitants, ce masque n’est pas un bois sculpté : c’est un sujet rituel qui protège ou sanctionne selon qu’on l’honore ou qu’on l’offense.

    Le masque camerounais tukah, soustrait à son peuple dans les années 1950

    Derrière ces pratiques, la logique est constante : la “bonne mort” fait la “bonne mémoire”. Si on respecte le code, le mort devient un ancêtre utile, protecteur, moteur de bénédiction. Si on bâcle les funérailles ou qu’on oublie les reliques, l’aïeul pourrait retourner en errant dangereux.


    Le visible (imposition, salive, scarification, oreille percée) et l’invisible (bénédiction, ancêtres, peurs) marchent ensemble, donc. Or ces passages de la vie n’ont de force qu’adossés à une carte de l’invisible.


    Chez nous, ce qui ne se voit pas commande souvent ce qui se voit. Les villages ont leurs “plans” de l’invisible : les ancêtres qu’on nourrit, les génies qu’on consulte, les interdits qu’on respecte, et des passeurs — chefs de maison, doyens, devins, thérapeutes — qui tiennent la ligne.


    Les ancêtres présents — mémoire, bénédiction, sanction

    Dans les montagnes du Diamaré (Mofu), on fait d’abord boire et manger les anciens avant soi : on verse à terre la première gorgée de bière de mil, mepesey, puis l’on présente aux autels des parts codifiées — viande grillée ou en sauce avec boule de mil — comme à des vivants qui gardent leurs habitudes d’antan. La parole est libre pour prier, mais les gestes suivent un code serré ; les femmes préparent, les hommes offrent, et personne ne doit “toucher” l’ustensile au hasard, sinon l’ancêtre refuse. Ici, bénédiction ou colère se lisent dans l’acceptation du sacrifice, et la moindre entorse peut « fâcher » ceux d’en haut.

    Dans Mondoblog Audio, Écclésiaste Deudjui nous raconte le déroulé d’un enterrement traditionnel en pays Bassa.
    Un article à lire ici : https://achouka.mondoblog.org/2023/01…

    Plus au sud-ouest, chez les Bangwa (Grassfields), la continuité des personnes commence à la naissance : le cordon, l’eau, le feu, la porte de la case deviennent des marqueurs de passage. Ces symboles guident des prescriptions autour du nouveau-né et de sa mère ; ils relient le bébé à la maison des aïeux et tracent d’emblée l’axe des bénédictions à venir.

    Dans tout l’arc Mandara (Mafa, Mofu-Gudur, Kapsiki, Fali, Bura, Gemjek…), la place du mort — assis, couché, selon l’âge, le sexe, la “manière” de mourir — annonce aussi son statut futur parmi les anciens ; la tombe, sa forme, son emplacement dans le cimetière de clan parlent comme un dernier message.

    Deux types de sépultures des populations montagnardes

    Forces et interdits — chance, malchance, “propreté/impureté”

    L’invisible n’est pas que douceur ; il cadre la vie par des « on ne fait pas ça » qui protègent et disciplinent. Encore chez les Mofu, on sépare nettement deuil et sacrifice : celui qui revient d’un enterrement ne boit pas la bière rituelle pendant quatre jours, pour ne pas mêler tristesse et joie, mort et offrande — la “contagion” de la mort doit rester dehors. Ils connaissent aussi des sacrifices non sanglants (libations, offrandes végétales) qui montrent que la force ne vient pas que du sang, mais du respect du temps, des gestes et des matières “propres”.

    Chez les Bangwa, les premiers mois de l’enfant sont bordés par des petites défenses : éviter certains feux, certaines eaux, certaines sorties. Rien n’est gratuit : chaque micro-interdit tient un fil entre la maisonnée et les puissances, pour “tenir le destin tranquille”.

    Les Béti eux, considèrent la stérilité de la femme comme une malédiction; elle retiendrait les enfants à venir en son sein (Nkom). Cet état pourrait venir de la rupture d’un interdit, l’action d’une puissance maléfique, d’un mauvais sort, de la pratique de la sorcellerie, du mécontentement d’un parent lésé lors du partage de la dot, ou encore d’un mariage qui est fait sans l’accord de la famille. Bref toutes les raisons sont bonnes pour rendre un fait naturel, surnaturel. Cela provoque surtout un puissant stress lors de la grossesse. C’est pourquoi les femmes Béti ne se confient d’abord qu’à une autre femme plus expérimentée dont elle ne la soupçonne pas de pratiques maléfiques; c’est là, la première protection que reçoit l’enfant à venir. En effet la croyance veut que la femme qui ne se montre pas discrète perdrait son enfant à cause d’une des raisons évoquée plus tôt.


    Médiateurs du lien — chefs, notables, thérapeutes, devins

    Au pays, le « chef » n’est pas qu’un administrateur : c’est la bouche du village et le gardien des passages vers l’invisible. L’État le reconnaît comme auxiliaire administratif (trois degrés de chefferies depuis le décret de 1977), mais sa légitimité locale s’enracine dans des charges rituelles, des sociétés coutumières et des lieux interdits au profane.

    Chez les Bamouns, on voit bien l’articulation entre autorité politique et autorité rituelle : le Ngouon est une séquence codifiée où des chefs rituels consultent le peuple, entrent de nuit au palais et « parlent » avec le Mfon (roi) pour dire l’état du royaume — un contrôle du pouvoir par le sacré autant que par la parole publique.

    Le Nguon désigne une série de rituels entre le Mfon (monarque) et son peuple. Destinés à promouvoir le dialogue, l’harmonie et la paix, ces rituels sont observés par la communauté Bamoun de la région de l’Ouest du Cameroun. Les rituels sont transmis de manière informelle et comprennent des consultations communautaires, un « procès » public sur la gouvernance du monarque et des réjouissances populaires. Les rituels du Nguon sont considérés comme une source de cohésion sociale et de résilience et comme un moyen de défendre des valeurs telles que la responsabilité et l’humilité.

    Dans les Grassfields bamiléké, autour du fo (chef), des notables et sociétés (ex. dignitaires wabo) gardent tambours sacrés, instruments et secrets ; ils tiennent la main sur certaines opérations rituelles et sur la « police » du sacré.

    Plus localement, chez les Bafou (bamiléké), chaque famille dispose d’un sanctuaire pour entrer en communion avec ses ancêtres ; le chef de lignage et les notables y orchestrent offrandes et sacrifices, preuve que la médiation n’est pas que royale : elle descend jusqu’au foyer.

    Il y a toujours quelqu’un pour “tenir la parole” entre visibles et invisibles. En pays Mofu, avant tout grand geste, on s’assure auprès du devin inspiré — mbidla, parfois femme-devin facalao — que la route est ouverte. Le responsable du sacrifice obéit alors à l’ordonnance donnée : tel ancêtre doit être servi d’abord, telle offrande doit précéder telle autre ; sans cela, le grand rite reste bloqué. Dans la cour, le sacrificateur ouvre, le doyen ponctue, chacun prend la parole à son rang — l’autorité sociale s’entrelace à l’autorité spirituelle, sans micro ni mairie, mais avec un sérieux qui ne souffre pas le désordre.

    Côté thérapeutes, la figure du nganga (devin-guérisseur) reste centrale : il enquête sur la cause « invisible » du mal, dramatise la consultation (mise en scène, parole performative) et encadre le patient au sein d’une communauté d’initiés — parfois véritable « famille de substitution » le temps de la cure. Ces pratiques de divination/soin sont décrites de l’intérieur par l’ethnographie, et le Cameroun reconnaît officiellement la médecine traditionnelle comme un sous-secteur du système de santé.

    Sur la côte Sawa, les autorités coutumières servent aussi d’intermédiaires lors du Ngondo : on « consulte » les Miengu/Jengu (esprits de l’eau) — les chefs traditionnels portent la parole du peuple vers l’élément-eau, puis ramènent la réponse oraculaire.

    Au moment des funérailles dans les monts Mandara, ce sont les jeunes hommes qui portent le corps en position assise ; ce rôle n’est pas anodin : il forme et affiche publiquement ceux qui, demain, auront charge de famille et parole rituelle.


    Objets et lieux puissants — masques, reliquaires, arbres, sources

    Les masques ne sont pas de simples « œuvres » : ils portent des charges et des procédures. Dans les Grassfields, les masques d’éléphant de la société Kùosi (perles, textile, bois) signalent rang, protection et justice rituelle. Les grandes expositions l’ont montré en insistant sur la logique « du visible à l’invisible » : trônes perlés, ndop, danses… sont des supports d’efficacité sociale.

    Les reliquaires du Sud forestier (peuples Fang/Betsi/Bulu au Cameroun) donnent la version la plus explicite du lien ancêtres/objets : une boîte d’écorce contenant os/secs d’ancêtres est coiffée d’une figure byeri (nlo/eyema byeri) — gardien qui protège, éduque (initiations) et condense des qualités morales (force calme, vitalité). La statuaire a circulé dans les musées, mais la fonction première reste la garde et l’accès aux reliques familiales.

    La société secrète Byeri et le culte des ancêtres

    Pour les arbres et forêts sacrées des bam’s par exemple, le couple chef/ancêtres se matérialise en bordure des palais : bois sacrés, cimetières royaux, cases d’initiation et autels, sous la protection d’arbres « piliers » (baobabs, fromagers/Ceiba pentandra). Ces forêts sont espaces de serments, d’enterrements de princes, de rites d’agrégation et de consultations — et, de fait, un ancien dispositif de conservation du vivant.

    L’invisible aime les bonnes “adresses”. Chez les Mofu, les autels familiaux, avec leurs bols dédiés, sont le point d’ancrage des offrandes ; la viande y est déposée par parts soigneusement réglées, la bière arrose les autels et quelques gouttes vont “aux lointains”. Le lieu, l’objet et la formule font bloc : c’est la combinaison qui donne la force.

    Les sources et rochers sacrés tiennent la même place d’interface : à Bansoa (bamiléké), un site appelé tsu’Ssi combine source, roches et autels en pierre ; on y sacrifie et on y jure au nom des fondateurs divinisés — preuve que l’eau « parle » quand elle est mise en autel.

    Sur la côte Sawa, l’eau est littéralement oracle pendant le Ngondo.

    Enfin, les crânes eux-mêmes sont des objets-relais : chez les Bamilékés, leur entretien et leur consultation maintiennent le pacte entre vivants et morts ; on redoute leur colère si le lien est rompu — une autre façon de dire que la maison, la case sacrée et le reliquaire sont des « postes » de communication.


    Recompositions, cohabitations et controverses contemporaines

    Aujourd’hui, le Cameroun vit une triple articulation délicate : les chefferies traditionnelles qui revendiquent leur légitimité ancestrale, les religions missionnaires importées (christianisme, islam) désormais solidement implantées, et un État républicain qui affirme sa laïcité. Cette configuration produit à la fois des tensions et des hybridations : les chefs coutumiers gardent leur rôle de gardiens de valeurs et d’identité, tandis que les Églises et mosquées introduisent d’autres normes spirituelles et sociales, souvent concurrentes. Entre héritages locaux et modèles venus d’ailleurs, la question centrale reste la même : comment concilier la force des traditions et la neutralité d’un État pluraliste, dans un contexte où cohabitent croyances anciennes, religions instituées et modernités urbaines .


    Au pays, les mondes chrétiens et musulmans ne sont pas venus balayer ce qu’on avait déjà ; ils se sont greffés dessus. L’islam est entré par le Nord au XVIII/XIXᵉ siècle, porté par les Foulbé et les lamidats, et s’est frotté aux groupes dits Kirdi. Le christianisme arrive plus tard via les missions (protestantes d’abord, puis catholiques), avec écoles, catéchèses et traductions en langues du pays. Depuis, on vit la cohab’ : dimanche à l’église ou à la mosquée, mais les affaires d’ancêtres, de protections et de tabous continuent de structurer les familles. Et côté langage même, on cause « à la camerounaise » — le français, le pidgin et les langues locales se mélangent et déplacent les normes : tu vois non ?


    Traductions du sacré — catéchèses, islam local, syncrétismes, renaissances

    Depuis un siècle et demi, l’islam (par le Nord, avec les lamidats foulbé) et le christianisme (vagues missionnaires, écoles, catéchèses) se sont greffés sur des régimes rituels plus anciens. Aujourd’hui, la majorité se dit chrétienne (≈60 %), l’islam pèse lourd (≈35 %), et les héritages “traditionnels” restent actifs, surtout à l’Ouest, au Sud et à l’Est : on prie au temple, mais on garde les gestes de maison pour la santé, la réussite et la protection. C’est la cohabitation serrée qui fait le style camer : on traduit, on arrange, on met des limites quand “ça chauffe”.

    Missionnaire français avec le sultan de Ngaoundéré en 1920.

    Chez les Dii (Nord), l’histoire résume bien la greffe double : contact ancien avec l’islam au XIXᵉ ; au XXᵉ, vagues missionnaires et gros chantier de Bible en dii (comité de langue structuré dès 1962, Nouveau Testament bouclé vers 1970 et publication moderne en 2001). Chaque mot devient un carrefour : reprendre un terme indigène du divin ou le bannir pour éviter l’étiquette « fétiche » ?

    L’implantation n’est pas sortie du néant. Côté islam, la poussée foulbé issue du djihad d’Ousman dan Fodio a maillé les plaines d’Adamaoua et du Nord de lamidats où coran, école et justice musulmane ont circulé avec les caravanes ; la carte actuelle de l’islam (fort en Adamaoua, Nord et Extrême-Nord, présent aussi chez les Bamouns de l’Ouest) en garde la trace.

    Côté christianisme, les baptistes anglais débarquent très tôt (mission de Bimbia-Bonabéri en 1843), suivis par d’autres familles protestantes puis par l’Église catholique, qui organise aujourd’hui 20+ diocèses ; l’ensemble propulse catéchèses, écoles et traductions bibliques en langues locales.

    Lettre du Pr. Kum’a Ndumbe III au Synode Général de l’Eglise Evangélique du Cameroun 2012
    Photo: Joseph Kuoh, Charles Maître, Joseph Ekollo, Elie Allégret, Jacob Modi Din (right)

    Les catéchèses ont lancé un gros chantier de traduction biblique (comités de langue, lexiques, choix des mots pour « Dieu », « esprit », etc.). Tout le monde ne veut pas le même style : certains récupèrent des termes anciens pour « apprivoiser » la Bible, d’autres disent « danger de syncrétisme ». Résultat : ni copie, ni rupture — une foi traduite qui parle comme on parle au village et en ville.

    Dans les lamidats, l’islam lui aussi se localise : prières et apprentissages coraniques au centre, mais tolérance pragmatique pour certaines médiations coutumières (parentés rituelles, arbitrages des notables) tant que l’ordre social tient. Ce double ajustement — mosquée/église d’un côté, coutumes de l’autre — explique pourquoi, sur le terrain, beaucoup vivent la religion comme une traduction continue plus que comme un « switch » définitif.

    Chez les Beti/Fang, le parcours courant c’est baptême–confirmation–mariage à l’Église, et, en même temps, couverture spirituelle pour le commerce et la vie sociale. Gérer une boutique au marché, devenir mfan mot (statut reconnu), viser le mvoe (bien-être accompli), tout ça demande de “caler” l’Invisible : veillées, jeûnes, prières dans les Églises de réveil, parfois consultation d’un nganga de confiance pour fermer les chemins au kong (attaque occulte) et neutraliser la jalousie. Les enquêtes sur les petits commerçants beti/fang à Yaoundé décrivent clairement ce capital magico-religieux mobilisé pour sécuriser réputation, clients et chiffre du jour. Là où ça marche, “tu n’as pas la pression” ; si tu négliges, “c’est caillou”.

    À l’Ouest, Bamilékés et Bamouns conjuguent liturgies chrétiennes (paroisses denses, catéchèses) et forte centralité des chefferies/ancêtres. On peut communier le matin et, le soir, verser une libation au pas de porte, nourrir l’autel familial, ou participer à une danse de sortie de deuil. La Route des chefferies a bien rappelé ce fil “du visible à l’invisible” : masques, reliquaires, forêts sacrées, tout un patrimoine qui continue d’ordonner la mémoire et la protection, tout en dialoguant avec l’art chrétien et l’art contemporain. Côté Bamoun (islamisé de longue date), mosquées et chefferie co-régulent la vie morale, avec un islam local intégré aux institutions du royaume.

    Chez les Sawa du Littoral, la carte est lisible : catholicisme et protestantisme bien installés en ville (réseaux paroissiaux, catéchèses, envois massifs de catéchistes — par ex. à Douala), et, chaque année, le Ngondo réaffirme, sur l’eau, l’alliance avec les esprits du fleuve et la mémoire des lignages. C’est un bon exemple de syncrétisme à la camerounaise : calendrier chrétien d’un côté, fête “de la maison” de l’autre, sans forcément mélange confusionnel — plutôt une gestion des registres selon le contexte.


    Ruptures et interdits — dénonciations de pratiques “incompatibles”.

    Dès l’époque missionnaire, beaucoup de gestes “de maison” (libations, reliquaires, bains, consultations) sont reclassés fétichisme et priés de sortir de la scène publique. Les Églises s’implantent par les catéchèses, l’école et la paroisse, et posent leurs lignes rouges ; côté islam, les lamidats rappellent les distinctions halal/haram et challengent certaines pratiques locales. Cette moralisation a posé, très tôt, une grammaire du “compatible / incompatible” avec la foi importée. Aujourd’hui encore, l’équilibre national se lit dans les chiffres : majorité chrétienne, islam fort, et héritages toujours actifs — une cohabitation qui produit régulièrement des arbitrages serrés.

    Dans les paroisses très denses de l’Ouest, du Littoral et des grandes villes, la prédication comme la formation de milliers de catéchistes rendent plus visibles les dénonciations de “pratiques non compatibles” (culte des crânes, bains rituels, consultations). À Douala, l’envoi d’environ 1 000 catéchistes en décembre 2023 montre à quel point l’appareil ecclésial encadre la vie morale et appelle à “rompre avec les œuvres des ténèbres” — ce qui met la pression sur les rituels familiaux gardés en sourdine.

    Sur le terrain, le discours “Reste à Jésus, leave les choses d’avant” fait que, chez les Dii (Adamaoua–Nord), plusieurs gestes autrefois publics (paroles aux autels, bains protecteurs, dons codifiés) passent low profile : on ne les proclame plus, on les délocalise hors du regard paroissial, pendant que la foi se traduit en langue et en catéchisme.

    L’expansion des Églises de réveil en ville rend aussi la frontière plus bruyante : délivrances publiques, dénonciation de la “sorcellerie familiale”, promesses de protection et de prospérité. À Douala, les études décrivent la multiplication d’assemblées prophétiques qui occupent l’espace sonore et symbolique, bousculent les normes classiques et contestent les médiations anciennes (chefferies, notables, thérapeutes “à l’ancienne”). Résultat : des conflits ouverts autour du “qui a l’onction” pour trancher les affaires de malchance, de maladie ou de business qui “ne monte pas”.

    Quant aux dérives, au fil des décennies, le registre juridique s’en mêle. L’espace public retrouve régulièrement des controverses sur “sorcellerie” et “escroqueries spirituelles” (promesses de miracles contre argent, violences symboliques). Les autorités publiques tirent deux leviers :

    • Freiner les abus : rappels à l’ordre contre les “sectes” agressives, discours officiels sur l’emprise de la sorcellerie et l’urgence d’une délivrance qui ne vire pas à l’arnaque ; interpellations, fermetures de lieux, appels à la prudence pastorale.
    • Ouvrir une porte au vérifiable : reconnaissance encadrée de la médecine traditionnelle (bulletin officiel 2020, projet de code d’éthique, pharmacovigilance), afin de séparer nganga sérieux et charlatans. Le message est clair : “tradition, oui ; tromperie, non”.

    Au quotidien, la ligne bouge selon les lieux, les autorités en présence et… les urgences de vie. Un prêtre ou un imam peut condamner la libation à haute voix, pendant que la famille verse une goutte au sol “pour les vieux” à la maison. Une Église de réveil peut interdire les “bains”, mais proposer ses prières d’onction et de jeûne toute la semaine. L’État, lui, peut poursuivre l’escroquerie spirituelle et, en même temps, labelliser des praticiens traditionnels et des produits de pharmacopée. Entre “à proscrire” et “à réaménager”, on négocie en continu — parce que, pour beaucoup, la sécurité de la maison, la santé et le business ne se jouent pas seulement au visible.

    Dans ce climat de dénonciation de la sorcellerie, certains publics deviennent cibles (par ex. les personnes albinos, exposées à des imaginaires magico-marchands) ; les autorités sanitaires et religieuses multiplient les mises en garde pour protéger les vulnérables et couper court aux trafics “mystiques”. Là aussi, frontière mobile : sanctionner les crimes et défaire les rumeurs.


    Nouveaux médiateurs — pasteurs, imams, prophètes, thérapeutes.

    Depuis le temps des missions et des lamidats, l’autorité spirituelle au Cameroun ne se limite plus à la maison ancestrale. Elle s’est ramifiée en trois pôles qui se répondent :

    • Églises et mosquées (curés, catéchistes, pasteurs, imams) ;
    • Thérapeutes/nguɛnga, nganga, et autres praticiens de la pharmacopée ;
    • Chefferies/notables, qui gardent les règles de la parenté et l’accès aux autels.

    Cette tripode s’est renforcée avec l’urbanisation : à Douala, Yaoundé, Bafoussam, Garoua, les veillées, délivrances, ruqya, jeûnes collectifs et conseils pastoraux structurent le quotidien religieux, pendant que l’État tente de sécuriser l’offre de soins et de casser l’arnaque mystico-commerciale.

    Côté catholique, la médiation n’est pas que le prêtre du dimanche : le pays vit au rythme des catéchèses et des missions de terrain. Rien que dans l’Archidiocèse de Douala, plus de 1 000 catéchistes ont été envoyés en mission fin 2023, signe d’un encadrement serré de la prière, de l’accompagnement et de la morale dans les quartiers.

    Archidiocèse de Douala

    Côté protestant/pentecôtiste, les Églises de réveil ont pris une place de big médiateurs en ville : séances de délivrance, diagnostics de “blocages” (sorcellerie, jalousie), prières de prospérité pour le commerce et la santé, counseling familial. À Douala, la recherche décrit un maillage d’assemblées prophétiques qui occupent l’espace sonore et social et reconfigurent la médiation religieuse urbaine.

    Dans le Centre-Sud, chez les Beti/Fang, le pasteur devient coach mystico-éthique qui aide à tenir le business, à calmer les “kong” (attaques) et à garder la paix de la maison (source ethnographique fournie).

    Au Nord/Adamaoua, l’imam n’est pas seulement officiant : c’est un arbitre moral et un guérisseur religieux (lecture de Coran, ruqya, jeûnes, aumône) qui remplace les bains ou sacrifices jugés illicites et cadre les conflits domestiques. Historiquement adossés aux lamidats, ces imams portent une médiation sociale (conciliation, charité) autant que rituelle, avec des rappels constants halal/haram (cadre général : poids de l’islam et cartographie religieuse nationale).

    Les nganga/nguɛnga n’ont pas disparu avec les Églises et la mosquée. Quand ils sont reconnus par la communauté ou adoubés par des notables, ils restent les points d’appui pour les soins, la protection et même la palabre (médiation). L’État a choisi de faire le tri :

    • 2000s–2010s : montée d’alertes publiques contre les escroqueries spirituelles et quelques “sectes” agressives en ville.
    • 2014 : annonce d’un projet de loi pour organiser la médecine traditionnelle, poser un code d’éthique et démarrer une pharmacovigilance (sécurité des produits).
    • 2020 : Bulletin officiel du Ministère de la Santé sur la Médecine traditionnelle : définition, enregistrement des praticiens/produits, collaboration avec les hôpitaux, idée d’un sous-secteur intégré au système national de santé.

    Dans les Grassfields (Ouest), là où les Bamiléké tiennent des forêts sacrées et un système de notables, on consulte encore des spécialistes ad hoc pour la fécondité, la paix des maisons, la protection des champs ; mais on évite le tapage, par crainte de “chauffer” la chefferie et d’empiéter sur les rituels réservés. Les palais gardent les autels et les objets fondateurs ; quand ça dépasse le cadre, le chef appelle soit l’imam/pasteur, soit un thérapeute reconnu.

    Chez les Bafou (Menoua), les modalités d’offrandes et le choix des experts (sacrificateur, devin) restent codés : ce sont des médiations contrôlées par la parenté et les notables.


    Éthique du quotidien — soins, commerce, réussite, protection, justice.

    Au Cameroun, le quotidien ne se gère pas qu’avec les mains et les calculs, mais aussi avec l’invisible. Depuis la période précoloniale, l’équilibre des familles et des communautés a toujours reposé sur un double registre : ce qu’on fait devant les gens (cultiver, commercer, juger, soigner) et ce qu’on règle avec les puissances (prières, bénédictions, protections, interdits). Avec la colonisation puis les indépendances, ces gestes n’ont pas disparu. Ils se sont déplacés : désormais, ils cohabitent avec les messes, les sermons du vendredi, les écoles et les tribunaux. L’État a reconnu officiellement la médecine traditionnelle dans le système de santé (2020), signe que même au niveau national, on sait que les réalités de la vie quotidienne ne se règlent pas qu’à l’hôpital ou au tribunal.

    Justement en parlant de santé, dans les années 1960 déjà, les études ethnographiques montraient que les Camerounais passaient facilement d’un médecin moderne à un nganga, selon la nature du problème. Pour la fièvre ou une plaie : clinique. Pour la stérilité, les convulsions inexpliquées, ou une série de malheurs : thérapeute traditionnel. Aujourd’hui encore, les familles combinent. Les hôpitaux de Douala ou Yaoundé reçoivent des patients qui, en parallèle, poursuivent un traitement de plantes ou des rituels de protection. L’État a tenté de “nettoyer le champ” pour éviter les arnaques, mais il reconnaît que la demande populaire pour la pharmacopée et les pratiques rituelles reste trop forte pour être ignorée.

    Côté commerce et réussite sans alliés d’en-haut, c’est djôk! La réussite sociale ici ne se résume pas à “avoir l’argent” : on mobilise des alliés spirituels comme un entrepreneur mobilise des capitaux financiers.

    Ce qui nous mène à la protection et la justice, du village à la ville. Traditionnellement, la justice ne se limitait pas à un jugement rationnel, elle se scellait par des épreuves rituelles (serments, bénédictions, sacrifices). Dans les Grassfields, par exemple, les chefferies gardaient (et gardent encore) les forêts sacrées comme lieux où se traitent les gros litiges : l’accusé doit jurer, et c’est l’invisible qui tranche. À l’époque coloniale, les tribunaux européens ont tenté de supprimer ces épreuves, mais après l’indépendance, certains gestes ont refait surface sous d’autres formes. Dans les années 1980, on a vu des tribunaux s’appuyer sur l’expertise de thérapeutes pour juger des affaires de sorcellerie, un signe que la frontière entre “justice moderne” et “justice invisible” reste poreuse.

    Aujourd’hui, même la diaspora camerounaise continue de lire sa vie quotidienne en termes d’alliances spirituelles. Un blocage administratif en France ou en Allemagne est souvent interprété comme un obstacle invisible. Une percée professionnelle devient motif d’action de grâce. Les réseaux sociaux amplifient ces logiques : prophètes en ligne, pasteurs de réveil qui diffusent en direct, discussions de WhatsApp où l’on mêle français, pidgin et camfranglais pour analyser les coups de chance et les blocages. La langue elle-même devient signe du bricolage : on saute d’un “Alléluia” à un “tu vois non ?” pour dire la même chose — que le visible et l’invisible marchent ensemble.

    Ces cohabitations ne restent pas théoriques : elles s’éprouvent dans la ville, les migrations et les écrans, où traditions et croyances prennent de nouvelles formes.


    Depuis que les villes camerounaises gonflent comme ballon de foot, que l’école coloniale a brassé tout le monde sur les bancs, et que WhatsApp a débarqué jusque dans les villages, les traditions ne restent plus figées. La vraie question : qu’est-ce qui disparaît en route, et qu’est-ce qui se transforme pour continuer à marcher avec le quartier, la diaspora et le numérique ?


    La ville comme laboratoire — Nouveaux voisinages, recompositions d’entraide

    Depuis l’époque coloniale, les villes du pays sont devenues comme des marmites pleines de condiments : tout le monde dedans. Douala, capitale économique, et Yaoundé, capitale politique, ont commencé à gonfler sec dans les années 1950–60, quand les colons ont eu besoin de main-d’œuvre pour les chantiers, les bureaux et les services. À cette époque, les grandes familles étendues du village, où on vit en bloc avec tontons, tantines et cousins, se fragmentent. En ville, chacun cherche son coin, on se retrouve à habiter dans des concessions mélangées où Bassa, Bamiléké, Beti et Haoussa deviennent voisins de palissade. C’est là que la survie oblige les gens à inventer de nouveaux systèmes pour “tenir ensemble”.

    Au départ, dans les années 1960–70, les Camer se tournent vers les tontines urbaines, ces réunions d’argent qui remplacent les champs communautaires du village. Rapidement, ça devient plus qu’une affaire de cash : on y gère mariages, funérailles, voyages et même règlements de dettes. Dans les quartiers populaires, les associations de quartier prennent le relais. À côté, les églises, surtout les paroisses catholiques et protestantes, deviennent des nouveaux foyers de parenté : tu arrives seul à Yaoundé, mais ton groupe de chorale devient comme ta famille d’accueil.

    Chez les Bam’s, ça se formalise fort : les « réunions » (associations villageoises urbaines) rejouent carrément le modèle de la chefferie. Dans les années 1980–90, avec la grande vague de migrations vers Douala et Yaoundé, ces associations deviennent incontournables. Elles organisent les mariages et funérailles des membres, elles collectent les cotisations pour rapatrier un corps au village, elles arbitrent même des palabres entre citadins. Bref, elles recréent un mini-village dans la ville, avec son “chef” et ses notables.

    Au Nord, les dynamiques sont différentes mais le principe reste pareil. Les Peuls (Foulbé) qui tiennent les lamidats et les marchés apportent leur modèle : la mosquée devient centre de solidarité, et les marchés sont aussi des lieux d’entraide. Les groupes dits Kirdi, longtemps marginalisés, trouvent eux aussi dans la ville un espace pour recomposer leurs solidarités : ils créent des associations de migrants où la mémoire des rites villageois cohabite avec l’islam ou le christianisme.

    Aujourd’hui, avec les « villes nouvelles » comme Bonamoussadi à Douala, ou l’axe Nsimalen–Yaoundé en pleine extension, la logique s’accélère. Chaque bloc ou quartier devient un mini-laboratoire social. À Bonamoussadi, par exemple, tu retrouves côte à côte des cadres Bamiléké, des commerçants Bassa, des étudiants Beti, et des Peuls qui tiennent le bétail urbain. Chacun vient avec ses codes, mais il faut cohabiter. Résultat : on invente ses propres règles pour gérer dettes, jalousies, funérailles. Même dans les résidences modernes avec portails et vigiles, les logiques d’entraide continuent via les groupes WhatsApp du kwatt : collecte pour un malade, soutien après un décès, contributions pour la sécurité du bloc.

    La ville camer est donc devenue un vrai “laboratoire social” : on a quitté les grandes concessions lignagères, mais on a bricolé des équivalents modernes. Tantôt avec les tontines, tantôt avec les réunions villageoises, tantôt dans les Églises de réveil qui “refont famille” à travers les veillées de prière. Bref, même si les murs du village sont loin, la solidarité et les pratiques coutumières se sont juste déplacées et habillées aux couleurs du kwatt.


    Soigner et croire autrement — Pharmacies, cliniques, thérapeutes, “prières-soins”

    Au pays, la santé, c’est pas one-way. Depuis l’époque coloniale, les hostos ont pris le lead, les nganga sont passés un peu “backstage”. Mais dès les années 1970 (ambiance Alma-Ata à l’OMS), le discours a viré: on ne soigne pas le Kamer en zappant la pharmacopée locale et les tradis. Chez nous, l’État a formalisé ça noir sur blanc: la médecine traditionnelle fait partie du système national, avec bulletin dédié, cadre d’enregistrement et push pour la pharmacovigilance depuis 2020. Les textes rappellent aussi que la majorité de la population y recourt – point pour les feuilles, les racines et les mains qui savent.

    Concrètement, en ville on fait le tour de table thérapeutique: on commence à la pharmacie, on file voir l’herboriste du kwatt, puis on “fait prière” chez le pasteur pour une délivrance ou chez l’imam pour une ruqya. Cette circulation n’est pas d’hier: déjà à Ebolowa dans les années 1980, les enquêtes montraient comment les médocs circulaient aussi par le marché informel, les gens jonglant entre ordonnance et comprimés achetés “au taxi-bus”. L’anthropologie du médicament a documenté ce mix pharmacie/kwatt comme une réponse aux stress sociaux et au coût des soins.

    Depuis 2024, on a même step-up côté règle du jeu: loi n° 2024/018 qui reconnaît et organise officiellement la médecine traditionnelle et complémentaire, avec autorisation d’exercer, registre des praticiens et normes de sécurité des produits. L’idée: sécuriser les bons tradis et chasser les faux prophètes/charlatans, histoire que la feuille qui soigne ne devienne pas poison.

    Dans les pratiques, ça mixe fort selon les ethnies et les villes. Chez les Ewondo (Beti, Centre), on continue les bains de purification et protections, mais on “habille” ça en vocabulaire chrétien (on parle de bénédiction, on jeûne, on veille) pour rester clean au regard des Églises. Chez les Douala (Sawa, Littoral), des femmes combinent clinique et rituels liés au Ngondo pour “laver la route” – tu vas à l’écho, tu prends l’ordonnance, mais tu n’oublies pas l’offrande à l’eau pour la paix du foyer. Et dans les Grassfields (Bamiléké), les décoctions maison cohabitent avec l’hôpital de district; en cas de “mains qui poussent” (sorcellerie supposée), on peut compléter par prière-soin chez un prophète du Réveil. Ce pluralisme thérapeutique est devenu le mode normal: ordonnance + décoction + prière = “on ferme la porte au mal” et on avance sans pression.

    Côté gouvernance, la feuille de route est claire: enregistrer, former, contrôler la qualité (pharmacopées et labos), et articuler hôpital/therapeute/culte pour éviter les débordements. Les débats restent chauds – jusqu’où va la délivrance? quelle place pour la vente de médocs au marché? – mais la tendance lourde, c’est cohabiter intelligemment: biomédecine pour le diagnostic et l’urgence, tradipraticien sérieux pour les savoirs locaux, et communautés religieuses pour la force morale et la protection. Bref, au Kamer, on soigne en réseau: hosto – kwatt – chapelle/mosquée, chacun joue sa note pour que la vie “ne se casse pas”.


    Diaspora et retours — Réinventions, transferts, solidarités transnationales

    Depuis le temps des luttes politiques, la route du Mbeng n’a jamais été neutre. Dans les années 1950–70, les premiers grands départs sont liés aux exils UPC : des militants fuient la répression, certains trouvent asile en Guinée, au Congo ou en Europe de l’Est. Dans les années 1980–90, c’est une autre vague : étudiants, chercheurs, footballeurs, mais aussi jeunes en quête d’eldorado qui prennent la route de la France, de l’Allemagne, de la Belgique. Le Camerounais devient peu à peu ce qu’on appelle un “mbengiste” : celui qui a traversé et qui doit prouver son worth en envoyant le nkap (argent) au pays.

    Face à cette mobilité massive, l’État a longtemps joué à la méfiance, surtout dans les années 1990 où la diaspora alimentait l’opposition politique. Mais en 2014, revirement : lancement du programme officiel de gestion des Camerounais de l’étranger. Désormais, on parle de la diaspora comme d’un « partenaire stratégique » du développement.

    Aujourd’hui, les chiffres sont clairs : la diaspora envoie plus d’argent que l’aide internationale. Les transferts dépassent régulièrement les centaines de milliards de FCFA, soutenant non seulement la consommation des familles, mais aussi les investissements dans les villages. Mais l’attente des familles ne se limite pas au cash : au village, on compte sur le cousin à Mbeng pour financer l’église, la maison familiale ou les funérailles. Dans les Grassfields (Ouest, Bamiléké), on parle même de “retour” quand un notable installe une toiture flambant neuve sur la maison de chefferie ou sponsorise les danses traditionnelles pendant les fêtes du village. Ce geste n’est pas juste de prestige : il réaffirme la continuité entre la réussite en ville/diaspora et la légitimité lignagère au pays.

    À Yaoundé, chez les Fang-Beti (Centre-Sud), les mbengistes ramènent aussi des nouvelles formes religieuses : des Églises pentecôtistes importées de Belgique qui installent leurs antennes dans les quartiers périphériques, ou des prières par Zoom qui relient les fidèles de Mvog-Ada à ceux de Bruxelles. On voit naître des solidarités transnationales où une veillée funèbre locale est financée par des cotisations via Western Union, où un mariage traditionnel reçoit l’appui d’une chorale venue en live depuis Paris par visio.

    Résultat : le mvoe (le bien-être accompli, la tranquillité matérielle et sociale) se construit désormais dans un va-et-vient permanent entre Douala et Paris, Bamenda et Bruxelles, Yaoundé et Montréal. La réussite ne se mesure plus seulement au champ qu’on cultive ou à la boutique qu’on tient, mais aussi à la capacité à mobiliser cette chaîne transnationale de nkap, de prières, de savoirs et de prestige.


    Le religieux en ligne — Prédications, rituels à distance, rumeurs, fact-checking

    Depuis les années 2000, Internet a ouvert une nouvelle “paroisse” où chacun peut se brancher sans quitter son kwatt. Les pasteurs de réveil streament leurs cultes en direct sur Facebook Live ou YouTube, avec chœurs et délivrances visibles par des milliers de fidèles. Les imams font des causeries islamiques sur WhatsApp et TikTok, donnant des rappels de foi à des abonnés dispersés du Cameroun jusqu’à Dubaï. Même les nganga ont pris le train : sur WhatsApp, ils prescrivent des remèdes, envoient des vidéos de bains rituels ou des audios de prières. Bref, le smartphone est devenu une nouvelle calebasse sacrée.

    Mais ce numérique, c’est vraiment couteau à double tranchant. D’un côté, il permet à la diaspora de rester connectée : une messe à Mbalmayo peut être suivie en direct par une tante à Bruxelles, les cotisations pour un deuil se font par mobile money ou Western Union, et les prières de délivrance passent désormais aussi par Zoom. De l’autre, il amplifie les tensions : une vidéo de délivrance spectaculaire, un exorcisme bruyant ou une prophétie douteuse se retrouvent viralisés en quelques heures. Résultat : gros kongossa digital, palabres en ligne, partages massifs sur les groupes WhatsApp familiaux.

    Les jeunes, surtout, n’hésitent plus à fact-checker les hommes de Dieu. Quand un pasteur annonce un miracle, certains montent des threads entiers sur Twitter (X) pour démonter le show : “regarde bien, la sœur marchait déjà avant”, “ce médicament, c’est vendu au marché Mokolo hein”. Pareil pour les rumeurs de sorcellerie : elles circulent vite, mais elles se heurtent aussi à des contre-discours portés par journalistes, blogueurs et influenceurs.

    Au final, le religieux en ligne n’est pas seulement un prolongement du temple ou de la mosquée : c’est devenu un espace de débat public. Les autorités spirituelles ne sont plus intouchables, car tout est filmé, partagé, commenté, critiqué. Entre les vidéos virales, les preuves qu’on exige et les contre-discours qui se construisent, la foi se vit désormais aussi sur l’écran — entre croyance, soupçon et palabre numérique.


    Au finish, l’affaire est claire comme l’eau du marigot : chez nous, le geste (visible) et le sens (invisible) marchent ensemble, main dans la main. Tradition, ce n’est pas caillou figé ; croyance, ce n’est pas nuage sans prise. C’est un répertoire où chacun pioche selon le moment : la chefferie qui cadre, la famille qui fait passer l’âge, la prière à l’église ou à la mosquée, le coup d’œil chez le nganga quand la route se bloque. On mixe, on ajuste, on met la limite quand ça chauffe — et la vie tient. Tu vois non ?

    Le fil rouge qu’on a suivi depuis le début — du visible à l’invisible, et retour — tient au pays comme un nœud bien fait. Mofu là-haut : on ne joue pas avec le protocole, on consulte mbidla, on sacrifie propre, on parle aux autels, et la maison respire. Bamiléké à l’Ouest : reliquaires, forêts sacrées, masques qui gardent la mémoire — et pourtant paroisse pleine le dimanche. Beti/Fang au Centre-Sud : boutique bénie, mvoe visé, jalousie calmée. Sawa au bord de l’eau : Ngondo pour sceller le pacte, et culte à la chapelle pour tenir la semaine. En ville comme au village, on garde la même logique : on fait le geste juste, on dit la parole juste, et l’invisible répond.

    La phrase-synthèse ? Traditions et croyances au Cameroun, c’est l’art de faire tenir la maison : ça prend les règles du terroir, ça cause avec Dieu et les ancêtres, ça écoute l’imam, le pasteur, le thérapeute, et ça cherche la paix du kwatt sans perdre la face. Ce n’est ni “ancien vs moderne”, ni “Église vs coutume” ; c’est cohabitation inventive. On nettoie ce qui abîme, on garde ce qui soigne, et on avance — step by step, sans pression.

  • Sport et Loisirs au Cameroun

    Sport et Loisirs au Cameroun

    Ekiéé, regarde un peu la scène de la vidéo: un dimanche à la paroisse, les jeunes s’affrontent dans une Supercoupe locale. Ça crie, ça danse, ça vend les beignets au bord du terrain, pendant que le curé lui-même bénit la compétition. À côté du ballon, les anciens ressortent le Songo, les petits essayent les jeux de société, et les artistes viennent ambiancer tout le monde avec le micro.

    Tu vois non ? Ici, le sport et les loisirs sont indissociables. C’est comme un miroir : ça montre comment on vit ensemble, comment on se reconnaît dans une communauté. Jouer, courir derrière un ballon, brasser les cailloux du Songo ou danser après un but… tout ça raconte la même histoire. Celle d’un peuple qui transforme chaque moment libre en fête, en apprentissage, en ciment social.

    Quand on regarde un match paroissial transformé en fête, ou un Campus Sports-Loisirs Vacances où les jeunes passent de la scène de théâtre au terrain de basket, on comprend une chose : au Cameroun, le sport et les loisirs sont bien plus qu’un simple divertissement. Ce sont des miroirs de notre manière de vivre ensemble, des espaces où se fabriquent les règles du collectif, l’identité et même les rêves d’avenir.

    Événement social, sportif, artistique et culturel pour enfants de 04 à 21 ans. Fondé en 2020 par Messieurs ATONKOUMOU Aristide (Conseiller de Jeunesse et Animation) et LOE Patrick (Basketteur professionnel et Conseiller de Jeunesse et Animation)

    Mais alors, comment ces pratiques si variées – du Songo au foot, des veillées traditionnelles aux paris sportifs modernes – racontent-elles toujours la même histoire sur notre société ? Est-ce que les jeux d’hier étaient seulement une distraction ou déjà une école de la vie ? Comment les Camerounais ont-ils transformé ces jeux en grandes passions sportives capables de faire vibrer une nation entière ? Et enfin, face à la mondialisation et aux écrans, quels sont les nouveaux défis des loisirs d’aujourd’hui ?

    1. Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature
      1. Quand jouer, c’est apprendre à vivre ensemble
        1. Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.
        2. Des jeux à la dimension éducative et rituelle
      2. Les loisirs culturels : entre fête et appartenance
        1. Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi
        2. Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur
        3. Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier
        4. Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel
        5. Fêtes religieuses : prier et partager ensemble
        6. Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle
        7. La danse, colonne vertébrale des fêtes
    2. Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu
      1. De l’importation à l’appropriation
        1. 1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs
        2. 1960–1972 : Indépendance, nation en chantier
        3. 1972–1990 : L’esprit Lions se forme
        4. 1990–2000 : La consécration internationale
      2. La mosaïque sportive d’aujourd’hui
        1. Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire
        2. Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages
        3. Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle
        4. Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui
    3. Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans
      1. Quand la nature devient terrain de jeu
        1. La mer et la savane : horizons ouverts
        2. Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi
      2. Tourisme et villégiature : du local à l’international
        1. Le tourisme comme miroir du pays
        2. Villégiature et pratiques populaires
      3. Les loisirs numériques et urbains : un nouveau terrain commun
        1. Le by-night, scène de la modernité
        2. Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions
        3. Paris sportifs : une passion risquée
        4. Fitness et bien-être urbain
      4. Ce que tout cela dit de nous

    Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature

    On parle ici d’un langage social qui transmet des valeurs : la patience, la stratégie, le courage, la solidarité. Et même quand ça tape un peu, ces jeux éduquent. Ils forcent à lire la situation, tenir ses nerfs, respecter la règle commune… et à comprendre tôt que la vie en société mélange plaisir, rivalité, sanction, réparation et reprendre ensemble.

    Les jeux guerriers du Cameroun de l’Ouest

    Gars, ici jouer c’est pas une histoire de « tuer le temps ». C’est une vraie école, le terrain où on apprend à vivre ensemble, à calculer ses moves, à patienter et même à respecter l’autre. Depuis le bas âge, les enfants grandissent avec des jeux qui les forment à devenir des citoyens et, parfois, des guerriers.

    Le projet CAMEROUN 2019

    Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.

    Regarde par exemple le Ndochi, ce jeu des Grassfields qu’on joue avec des babouches et une balle. Et encore, avec mes soeurs, cousins et cousines, on faisait une boule avec la corde en caoutchouc pour attacher le bois, on emballait dans le papier puis dans le plastique et on avait une boule bien puissante.

    On croit que c’est juste pour rigoler, mais non : tu apprends vite les règles, tu te fais sanctionner si tu triches, tu découvres ce que c’est que partager, coopérer, reconnaître le mérite et souffrir quand la balle dans ce cas, te touche au mauvais endroit.

    Le Songo, qu’on retrouve beaucoup au Sud et au Littoral, c’est encore autre chose. Tu dois anticiper, calculer plusieurs coups à l’avance, rester concentré. Ça apprend la stratégie et la patience. Pareil pour l’Awalé, joué dans toute l’Afrique : un vrai entraînement mental. Dans le Sud-Cameroun, on avait aussi l’Abbia, un jeu de hasard mais avec une forte charge symbolique et rituelle : il servait parfois à renforcer les liens sociaux, voire à régler des conflits.

    À côté de ces jeux de réflexion, on avait aussi les jeux guerriers. Chez les Bamiléké par exemple, le mesongong ou d’autres parades permettaient aux jeunes de s’exercer à la force, au courage, mais aussi au respect des règles du combat. Là encore, jouer c’était déjà préparer les futurs défenseurs du village.

    On a aussi toute une galaxie de jeux « du quartier » qui forgent le caractère dès le bas âge. Le jeu de cailloux – Ndoung (nom Yemba, Grassfields) se joue assis, pieds écartés, avec 7 petits cailloux. Tu lances un caillou en l’air, tu ramasses au sol le nombre exact demandé (1, puis 2, puis 3… jusqu’à 6), et au 7ᵉ stade tu dois regrouper d’un seul geste les six restants avant de rattraper celui qui retombe. Si un caillou bouge, si tu en prends trop ou pas assez, c’est échec. Ça paraît simple, mais ça travaille la vigilance, la précision, le calme sous pression et la gestion du risque (tenter le coup difficile… ou sécuriser).


    Des jeux à la dimension éducative et rituelle

    Il y a les jeux plus « grand public » qu’on retrouve partout : cache-cache (mêmes règles que partout dans le monde : compter, se cacher, coopérer pour brouiller les pistes), 1-2-3-4 soleil… stop (immobilité, inhibition du geste, contrôle de soi quand l’arbitre se retourne). Dans nos terrains vagues, le zolo-tapé fait loi : si on te met un petit pont en jouant au ballon, tout le monde se lâche pour te taper (dans la limite convenue). Oui, c’est rude. Et c’est justement là que s’apprennent des leçons sociales pas toujours douces : ne pas humilier l’autre (sinon, retour de bâton), encaisser, faire profil bas, demander la clémence… et, côté groupe, savoir doser la sanction.

    En cartes, on avait le cochon gratté, notre version « speed » des familles : dès qu’un joueur pose 4 cartes identiques, tous doivent poser immédiatement ; le dernier perd et devient CO, puis CO-CHON-GRAT-TÉ s’il enchaîne les défaites. À chaque palier, la pression sociale monte ; on avait souvent un totem à toucher (un objet au fond de la pièce) pour arrêter les tapes. Moralité : réactivité, lecture du groupe, anticipation… et la dure vérité des jeux d’enfants : si tu traînes, tu prends.

    On a aussi les jeux de mains en chant (clapping games) : on se tape dans les mains, puis dans celles de l’autre, sur un rythme qui accélère. L’objectif : tenir la cadence sans se tromper — coordination, écoute de l’autre, synchronisation. À plusieurs (parfois à quatre), ça devient un vrai exercice d’équipe.

    Dans la cour, la ronde-la ronde installe la solidarité : on chante en cercle, on invite au centre, on remplace, on applaudit — inclusion, prise de tour, respect du rythme commun. Et dehors, il y avait la roue : faire rouler une vieille jante/roue de vélo avec un bâton, garder la trajectoire, éviter les obstacles, corriger l’angle — école de motricité fine, de persévérance (au début, ça tombe tout le temps).

    Enfin, impossible d’oublier le foot de quartier : équipes en dix minutes, cages en sacs ou gros cailloux, lignes imaginaires, règles adaptées au terrain. On y apprend la négociation permanente (hors-jeu ? main ?), la gestion des conflits, l’esprit d’équipe et le bricolage collectif pour que « le match se joue » malgré la poussière, la chaleur et les ballons rafistolés.

    Bref, que ce soit autour d’un plateau de Songo, dans un cercle de danse, ou dans un terrain de jeu improvisé, le loisir traditionnel chez nous a toujours été plus qu’un divertissement.


    Chez nous, la fête n’est jamais juste un moment pour se distraire : c’est un espace où chacun retrouve sa place dans la communauté. Derrière chaque tambour, chaque danse, chaque défilé, il y a une manière de dire “voici qui nous sommes, voici d’où nous venons”. Et franchement, il y a autant de festivals qu’il y a d’ethnies, sans compter les grandes fêtes nationales, religieuses ou sportives qui rassemblent tout le pays. C’est cette dimension de fête et d’appartenance qui a nourri plus tard la passion pour les grands sports modernes.


    Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi

    Chez les Bamouns, le Ngouon ce n’est pas juste un carnaval. Tous les deux ans, Foumban devient tribunal à ciel ouvert. Le roi, le Mfon, se présente devant son peuple, et là, pas de blague : on lui fait son procès. Les notables rapportent ce qu’ils ont entendu dans les quartiers, les marchés, les familles. Si le roi a bien géré, on l’applaudit et on renouvelle sa légitimité. Mais si le peuple n’est pas content, on peut lui infliger une amende… voire lui retirer sa couronne. Après ça, seulement, viennent les danses, la grande marche carnavalesque et les réjouissances. Tu vois non ? Ici, la fête devient le miroir de la responsabilité : même dans la joie, on se rappelle que le pouvoir appartient d’abord à la communauté.

    Sur les rives du Wouri, le Ngondo raconte une autre histoire. Là-bas, ce sont les Sawa qui s’alignent pour écouter les messages des ancêtres de l’eau.

    Douala époque des années 1920
    Les gens sont rassemblés au port pour la Fête du Ngondo

    On libère les offrandes dans le fleuve, on danse sur les berges, on organise des foires et des marchés. C’est à la fois rituel mystique, rendez-vous économique et vitrine identitaire. Pendant un mois, Douala devient capitale culturelle, et chaque habitant, même le simple passant, se sent partie prenante d’un peuple qui se regarde dans le miroir de son fleuve.


    Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur

    Dans le Ndé, le Festac Medumba c’est l’école de la fierté. On y parle la langue, on cuisine local, on raconte des contes, on danse les rythmes du terroir. On n’y va pas seulement pour se divertir, mais pour se ressourcer : la fête devient manuel scolaire en plein air. C’est aussi une plateforme économique : artisans, commerçants, musiciens y trouvent leur compte. Résultat : la fête fabrique à la fois de la mémoire et de l’argent.

    Chez les Bandjoun, au Msem Todjom, on croise des rois venus de toute l’Afrique, des stands d’artisanat, des concours de danse, de la cuisine locale. Les Bandjoun profitent de l’occasion pour dire au monde : « Voici qui nous sommes, voici ce que nous apportons. » Ici encore, le loisir devient appartenance, et l’appartenance devient ambition mondiale.


    Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier

    À Tignère, dans l’Adamaoua, le festival Nyem-Nyem rejoue chaque deux ans la victoire des guerriers locaux sur les troupes allemandes. On danse, on fait la fantasia, on gravit le mont Djim, là même où les ancêtres ont stoppé les colonisateurs. Tu montes cette colline et tu comprends : la sueur d’aujourd’hui fait revivre le courage d’hier.

    À Kribi, la Fête de Mayi des Batanga commémore le retour d’exil de 1916. On y chante la douleur de l’éloignement et la joie du retour, on danse au bord de la mer qui, jadis, avait emporté les ancêtres. Ce n’est pas qu’une commémoration : c’est une manière de dire « la mer est à nous, et nous sommes à la mer ».


    Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel

    Le 20 mai, on sort les uniformes repassés, les drapeaux, les fanfares. La Fête de l’Unité nationale aligne enfants, militaires et partis politiques dans un défilé géant. Sur le papier, on célèbre la réunification.

    Même chose pour la Fête de la Jeunesse. On met les jeunes en vitrine, on organise des kermesses et des défilés… mais au moment des décisions, c’est toujours les mêmes vieux qui signent.

    La Journée Internationale de la Femme, elle, inonde les villes de pagnes officiels, de chants et de parades. Oui, l’ambiance est belle, la fierté palpable.


    Fêtes religieuses : prier et partager ensemble

    La Tabaski, qu’on appelle aussi Aïd el-Adha, dépasse la religion pour devenir fête de quartier. On prie, on sacrifie le mouton, mais surtout, on partage. Même si tu n’es pas musulman, tu reçois une part, tu goûtes, tu participes. C’est une leçon vivante : l’appartenance, ici, se fabrique dans l’assiette et dans la générosité.

    La fête du Ramadan, ou l’Aïd el-Fitr, marque la fin du jeûne. Ce jour-là, les rues sentent le beignet, le riz gras et les plats spéciaux qu’on ne prépare pas tous les jours. Les familles s’habillent en grand apparat, on va prier en masse à la mosquée puis on ouvre les maisons pour recevoir voisins, amis, collègues. C’est un moment où la patience du mois de carême se transforme en fête du partage.

    Du côté chrétien, la Pâques et la Noël tiennent la même place dans la mémoire collective. À Pâques, on sort des chants, des processions, des veillées pascales qui mélangent ferveur et convivialité. À Noël, c’est la grande célébration : messe de minuit, repas en famille, distributions de cadeaux, et même dans les quartiers les plus modestes, on trouve toujours moyen d’offrir un peu de riz parfumé, du poulet ou du poisson braisé pour que la fête soit complète.


    Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle

    Chaque février à Buéa, la Course de l’espoir transforme le Mont Cameroun en terrain de légende. Des centaines de coureurs, des milliers de spectateurs, des marchés improvisés, des chants et des cris d’encouragement : l’effort individuel devient liesse collective. On célèbre les champions, mais on célèbre surtout la capacité d’un peuple à se rassembler autour d’un exploit partagé.

    À Yaoundé, le festival pousse-pions redonne vie aux jeux traditionnels comme le songo ou l’awalé. Parents, enfants, anciens, jeunes… tout le monde se retrouve autour des plateaux pour rejouer les stratégies d’antan. Là encore, c’est un pont entre générations, une manière de dire : « nos jeux ne meurent pas, ils se transforment en héritage vivant. »


    La danse, colonne vertébrale des fêtes

    Et puis il y a la danse. Plus de 200 danses traditionnelles sont répertoriées dans le pays. Là par contre on est pas là pour s’amuser : elles rythment les mariages, les naissances, les funérailles, les initiations. Certaines sont festives, d’autres mystiques ou guerrières comme le chez les Bamiléké, qui marque le passage à l’âge adulte. En dansant, les enfants et les jeunes apprennent à se mouvoir en groupe, à suivre une chorégraphie stricte, mais aussi à entrer dans un rituel où toute la communauté se reconnaît.


    Le Bikutsi et l’Assiko : dire, guérir, faire communauté

    Chez les Beti, le Bikutsi est d’abord une danse de parole. On bat le sol avec les pieds pour “frapper la terre” et libérer les douleurs cachées. Les femmes y racontent leurs peines, les hommes y trouvent la cadence pour accompagner. Au final, ça devient une fête, mais à la base c’est une thérapie collective. Pareil pour l’Assiko, qui chez les Bassa et Beti était une danse de guérison. Aujourd’hui, tu l’entends dans les bars, les cabarets, les fêtes populaires. Mais derrière le groove, il y a toujours cette idée : danser pour soigner, danser pour rester debout.

    Assiko

    La séduction et l’éthique sociale en mouvement

    Chez les Bafia, la danse est presque un jeu de flirt codé. Les gestes de hanche, les regards, les pauses, tout ça suit des règles implicites. C’est pas juste pour s’amuser, c’est pour apprendre aux jeunes comment approcher l’autre avec respect, comment séduire sans dépasser la limite. Là, la danse devient un terrain d’éducation sentimentale, un espace où la communauté régule les relations hommes-femmes.


    Guerriers, rois et ancêtres

    Certaines danses sont martiales. Le Mahongo, par exemple, c’est le corps qui se souvient de la guerre. Gestes brusques, postures de défi, cris et mouvements d’armes simulées : chaque pas rappelle l’éthique du guerrier, le courage et la discipline.

    D’autres danses sont royales. Dans les Grassfields, le Tsú ou le Mūseungoùon’h marquent l’intronisation des rois et notables. Là, la chorégraphie n’est pas improvisée : c’est une codification stricte où chaque mouvement exprime l’ordre, la hiérarchie, la légitimité du pouvoir. Tu regardes et tu comprends : la royauté, ici, ce n’est pas qu’un titre, c’est un corps qui se meut selon des règles ancestrales.

    Et parfois, la danse purifie. Le Ngosso sur le littoral est fait pour nettoyer symboliquement les lieux de fête. On chante et danse pour chasser les mauvais esprits, pour préparer le terrain de la joie, pour que rien ne vienne troubler l’harmonie.


    De ces terrains de fête surgit une évidence : quand un quartier apprend à battre la mesure ensemble—danses, veillées, marchés, ascensions, jeux de pions—il apprend aussi à s’organiser : former des équipes, respecter des règles communes, tenir un calendrier, chercher la performance… Bref, nos loisirs collectifs ont préparé le terrain. C’est là, exactement, que le jeu bascule en sport : même esprit de corps, mêmes rituels d’entrée, mêmes espaces, mais avec le chronomètre, la ligue et les trophées en plus.


    Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu

    Quand on quitte les places de village où résonnaient le Songo et les danses d’initiation pour arriver sur les premiers terrains tracés à la chaux, on ne change pas seulement de décor : on change d’époque. Le sport moderne débarque chez nous au lendemain de la Première Guerre mondiale, amené dans les bagages des colons et des missionnaires. Mais très vite, ce qui devait rester un passe-temps “civilisateur” va devenir une vraie passion populaire, un langage commun plus fort que les frontières et les différences. Le Cameroun s’est littéralement pris au jeu, au point que le sport va finir par occuper la même place que les rites et les fêtes : un lieu où on s’éduque, où on se dispute, où on se réconcilie, où on rêve ensemble.


    Quand on parle de sport moderne au Cameroun, il ne faut pas croire que ça a commencé comme aujourd’hui avec des stades pleins, des drapeaux et des hymnes. Au début, c’était un “objet étranger”, débarqué dans nos ports et nos écoles comme une curiosité. Le ballon rond, les sifflets, les filets : tout ça appartenait d’abord au monde des colons, un monde qu’on observait de loin. Mais très vite, les Camerounais se sont réapproprié le jeu. On l’a pris, on l’a transformé, on y a mis nos propres règles sociales et nos propres manières de vibrer.

    De 1919 à l’an 2000, c’est toute une trajectoire qui se dessine. On passe d’abord par les premiers pas, quand des figures comme Charles Lalanne ou George Goethe installent les bases du football dans les années 1920. Ensuite vient l’époque de l’indépendance, où l’État naissant cherche à se doter d’institutions sportives capables de rassembler la jeunesse et de représenter le pays. Puis, avec les années 1970 et 1980, surgit l’esprit Lions, cette identité collective forgée par les victoires et les défaites, qui finit par s’imposer comme ciment national. Enfin, à l’orée des années 2000, arrive le temps de la consécration internationale, où nos victoires olympiques et continentales placent le Cameroun sur la carte du monde.

    Autrement dit, cette première grande période raconte une histoire simple mais profonde : comment un jeu importé s’est transformé en passion nationale, et comment, pas à pas, nous avons appris à voir dans le sport un miroir de nous-mêmes.


    1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs

    Tout commence dans les ports et les écoles. Douala, dans les années 1920, devient le premier théâtre d’un sport venu d’ailleurs : le football. Les dockers et les missionnaires voient les Blancs taper dans le ballon, et bientôt, des Camerounais s’y mettent. Un instituteur français, Charles Lalanne, monte les premières équipes structurées, pendant que George Goethe, photographe et commerçant, fonde en 1924 le Club Athlétique du Cameroun (CAC). Pour nous, c’est comme un déclic : le jeu n’est plus un simple amusement, il devient un rendez-vous collectif.

    En 1947, une Fédération des Sports voit le jour, ancêtre de l’actuel CNOSC. Deux ans plus tard, un comité consultatif de l’éducation physique et des sports est mis en place, signe que le sport devient affaire sérieuse. Et en 1950, le premier Centre d’Éducation Physique et Sportive à Dschang ouvre ses portes, pour former des encadreurs camerounais capables de prendre la relève des techniciens français.

    Equipe de foot de Bertoua en 1930.

    Les Jeux scolaires inter-États de Yaoundé (1956) et Dschang (1958) montrent déjà la couleur : nos jeunes savent courir, boxer, sauter, et surtout se mesurer aux autres. Le sport est encore sous tutelle coloniale, mais il prend racine. Dans les quartiers mixtes de Douala et Yaoundé, dans les écoles de missions des Grassfields et du Centre, on se met à jouer “à la sauce camerounaise”. Ce n’est plus juste copier les Européens : c’est apprendre à se défier, à se compter, à s’organiser.


    1960–1972 : Indépendance, nation en chantier

    En 1960, quand le Cameroun arrache son indépendance, le sport devient tout de suite un terrain stratégique. Il ne s’agit plus seulement de taper dans un ballon pour passer le temps, mais de montrer au monde que nous aussi, on sait organiser, briller et porter haut un drapeau. C’est dans cette logique que l’État crée l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) en 1960, pour former les futurs encadreurs camerounais. Deux ans plus tard, le Commissariat général à la Jeunesse et aux Sports voit le jour. C’était clair : le sport devait devenir une affaire nationale, encadrée, avec ses propres règles et ses propres cadres.

    Départ le 10 Avril 1960 de Douala des 80 sportifs Camerounais qui partaient défendre les couleurs du pays aux premiers Jeux de la Communauté à Madagascar.

    En 1963, sous l’impulsion de figures comme Ernest Wanko, le Cameroun entre officiellement dans la famille olympique avec la création du Comité National Olympique. L’année suivante, on envoie pour la première fois une délégation aux Jeux de Tokyo. Ce n’est pas encore la pluie de médailles, mais rien que de voir David Njitock aligné en finale du 200 mètres, c’était déjà une fierté immense. Comme pour dire : “On est jeunes dans ce mouvement, mais on est là.”

    Sur le plan local, l’État met aussi les bouchées doubles. En 1972, Yaoundé et Douala se dotent de deux cathédrales sportives : le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. De véritables monuments où, pour la première fois, des foules entières allaient vibrer derrière leurs équipes, comme un seul homme. Et c’est justement cette année-là qu’on organise la CAN 1972, la première sur nos terres.

    8ème Coupe d’Afrique des Nations en 1972 : élimination de l’équipe nationale du Cameroun en demi-finale à Yaoundé devant Ahmadou Ahidjo.

    Ceux qui ont vécu ce moment racontent encore l’ambiance : des rues pleines, des quartiers habillés aux couleurs du pays, des chants qui montaient de partout. Mais la désillusion est terrible : les Lions Indomptables sont battus en demi-finale. Pour beaucoup, c’était comme un deuil national, une blessure collective. Pourtant, cette défaite n’a pas brisé l’élan, au contraire. Elle a soudé le public autour de son équipe. C’est là que naît le fameux esprit “Lions Indomptables” : un mélange de rage, de fierté et de cette conviction qu’un jour, on fera trembler le monde.


    1972–1990 : L’esprit Lions se forme

    À partir des années 1970, le sport cesse d’être une simple distraction pour devenir une vraie affaire d’État et de peuple. Déjà en 1970, le Cameroun crée un ministère dédié à la Jeunesse et aux Sports : fini le temps où le sport était juste rattaché à l’éducation, il devient un pilier de la construction nationale. Le ballon rond, surtout, se transforme en drapeau.

    Canon Yaoundé – L’histoire de légendes du football

    Dans les quartiers, tout le monde vibre pour les clubs mythiques : l’Oryx de Douala, premier vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1965 ; le Canon de Yaoundé, machine de guerre qui ramène trois trophées continentaux ; et l’Union de Douala, toujours redoutée sur le continent. Quand ces clubs jouaient, même les marchés ralentissaient : les mamans, les tontons, les jeunes, tout le monde se rassemblait autour d’un transistor pour suivre les matchs. On avait le sentiment que chaque victoire de club rejaillissait sur tout le pays.

    Oryx Club de Douala : Premier champion d’Afrique des Clubs

    Mais le Cameroun, ce n’est pas que le foot. Dans les rues de Yaoundé comme dans les rings improvisés de Douala, la boxe s’impose comme le “sport du peuple”. Déjà en 1968, Joseph Bessala avait fait flotter le drapeau camerounais à Mexico avec sa médaille d’argent olympique.

    Mexico 1968 : Joseph Bessala, premier médaillé olympique camerounais

    En 1976, Yaoundé suit la décision africaine de boycotter les JO de Montréal pour protester contre la tournée de rugby néo-zélandaise en Afrique du Sud de l’apartheid. Concrètement, des athlètes prêts, qualifiés, restent à la maison. C’est rude, mais le message compte : l’Afrique se tient, et le Cameroun assume que le sport parle aussi de dignité et de justice. Dans les clubs et les centres de préparation, ça laisse des traces : on comprend que la carrière d’un athlète se joue aussi dans les chancelleries et les assemblées.

    En 1980, Moscou est boudé par une partie du monde occidental ; le Cameroun y va. C’est la ligne non-alignée à la camerounaise : on privilégie la trajectoire des athlètes et la vitrine internationale. Les sélections apprennent à voyager, à gérer les villages olympiques, à respecter des standards d’organisation — toute une acculturation qui profite ensuite aux championnats d’Afrique et aux Jeux africains.

    1984, Los Angeles : le bloc de l’Est boycotte à son tour. Nous, on est là, et Ndongo Ebanga ramène le bronze en boxe.

    1988, Séoul : on consolide. Les délégations sont plus structurées, la logistique mieux huilée, le Comité national olympique joue son rôle d’interface. Pour beaucoup de disciplines (athlé, lutte, judo, hand, basket), ces années olympiques servent de laboratoire : on mesure les écarts, on comprend où investir (prépa physique, arbitrage, médecine du sport), on ramène des routines vers les fédérations.


    Les années 70-80 voient l’implantation des dojos (judo/karaté/taekwondo) via centres culturels, écoles normales, police/armée. Les dojos deviennent des lieux d’éducation post-scolaire : respect du rituel, ceinture, grading, arbitrage. Les premiers championnats zonaux naissent dans les grandes villes, et les démonstrations (galas) remplissent les foyers et maisons du parti. Ce socle explique la visibilité future du judo et l’émergence d’une filière féminine dès la fin des années 80.


    Dès 1973, l’ascension du Mont Cameroun devient un rite national : John Ekema inaugure le palmarès (5h47), puis les femmes entrent en scène en 1983, avant que des noms comme Timothy Lekunze (record 3h46’34) et surtout Sarah Liengu Etongué surnommée la “Reine du Mont Cameroun” ne marquent la légende. En 1996, sous l’impulsion de Hamad Kalkaba Malboum, elle prend une nouvelle dimension nationale et internationale.

    Sarah Etongue ou la légende du char des dieux

    Le volley grandit dans les entreprises et établissements publics (Postes & Télécoms, Sonel, régies, universités) et dans les internats. Les équipes d’entreprise offrent salaires, logements et déplacements : c’est un vrai moteur d’adhésion. À la fin des années 70, les ligues régionales tournent (Littoral, Centre, Ouest), et les finales nationales deviennent des événements qui remplissent gymnases et cours d’école. Les années 80 marquent l’entrée durable dans l’Afrique compétitive : déplacements continentaux, arbitrage formé, premiers plateaux télé. Résultat : le volley devient le “grand sport d’intérieur” des villes (tournois scolaires, matches d’entreprise, finales régionales le week-end). Sonel VB décroche le titre africain en 1980 (Tunisie). La sélection masculine frappe à nouveau plus fort en 1989 en Côte d’Ivoire—titre continental et billet pour le Mondial de Tokyo la même année.

    L’histoire de la Coupe du Cameroun de volley-ball

    Pour le Basket-ball, institutionnellement, tout est déjà en place (fédération affiliée à la FIBA depuis 1965, championnat national moderne lancé en 1971). La discipline s’organise et se structure dans les années 70–80. Sur le terrain, on forme la relève localement : à Yaoundé, le basketteur-pédagogue Charlie Tchikanda lance l’école de mini-basket de Messa, signe d’un vrai travail de base bien avant les exploits du XXIᵉ siècle. Entre 72 et 90, le basket se diffuse par la base : terrains en ciment dans les lycées et à l’INJS, sections universitaires, patronages (paroisses, foyers). Les clubs d’entreprise et bancaires structurent l’élite, mais la masse vient des tournois scolaires et des vacances (3×3 avant l’heure, “coupe du quartier”, paniers vissés sur les poteaux). Sur le plan symbolique, le basket devient le sport des campus : codifié, spectaculaire, mixte, avec une esthétique (maillots, pompes) qui séduit la jeunesse urbaine. À la fin des années 80, on a déjà un championnat stable, des arbitres formés et une génération d’entraîneurs maison.

    Hall Of Fame Basketball Cameroun History – 1ere sélection junior du Cameroun juillet 1984 : debout de g à dr. J.C Atangana, M. BOMINKO, Aristide, BESSON ,J.C LENGUE MBANGUE ,C. ASSIGA, J.E SENDE, P. MPOIGNI,A.EBONGUE, P MVENG
    Accroupis de G à dr. J. MOUKWADE , J LIBOCK, L.M MOUSSINGA BODJONGO, Y. DEKOM – avec Mohamed MbomikoAlain LibockJules Philibert Libock et 13 autres personnes, à 1983. Terrain de basket de l’ENS à Yaoundé.

    Au même moment, le Handball met en place ses fondations : Hamad Kalkaba Malboum préside la Fédération (1976–1982) et donne un cadre à la discipline, faisant éclore une culture de clubs et de sélections qui s’affirmera dans les décennies suivantes. Né dans les écoles normales, l’armée et la police, il se structure au milieu des années 70 (fédération active, stages d’entraîneurs, calendriers scolaires et militaires). Son empreinte sociale tient à la double filière : d’un côté l’OSSU (sport scolaire/universitaire) qui fournit des effectifs abondants, de l’autre les corps habillés qui garantissent salles, transport et discipline d’entraînement. Dans les années 80, les finales nationales deviennent un rituel (gradins pleins, fanfares, trophées d’État), et le Cameroun s’inscrit dans les compétitions africaines de façon régulière. En bref, le hand s’enracine comme sport d’organisation : là où il y a un gymnase et une institution solide, il prospère.

    Championnats d’Afrique des clubs champions de handball : trois clubs camerounais en lice

    En Cyclisme, avant l’ère des tours modernes, la route vit d’épreuves inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains) et de championnats nationaux. Les comités départementaux, l’armée et la gendarmerie assurent la sécurité et le chronométrage ; la radio commente les arrivées. Le vélo reste un sport de routards endurants (longs trajets, clubs peu dotés, mécanos “maison”), mais il occupe l’espace public : on voit les pelotons dans les carrefours, on ferme des axes, on fête les vainqueurs en place des fêtes. Entre 72 et 90, le cyclisme pose surtout une culture d’organisation routière qui servira plus tard aux grands tours.

    La ligne d’arrivée de la course Douala Bafoussam en 1974

    C’est aussi dans cette période que l’identité sportive du Cameroun prend vraiment forme. Les CAN 1984 et 1988, toutes deux remportées par les Lions Indomptables, marquent un tournant : pour la première fois, les Camerounais se reconnaissent dans une équipe qui gagne régulièrement sur la scène africaine. Chaque victoire devient une revanche sur les difficultés du quotidien, chaque but une promesse que “nous aussi, on peut”.

    Et puis arrive 1990, l’année qui change tout. Le Cameroun se qualifie pour la Coupe du monde en Italie et personne n’attend vraiment grand-chose… sauf que les Lions Indomptables, menés par Roger Milla, Thomas N’Kono et François Omam-Biyik, créent la surprise. Victoire contre l’Argentine de Maradona, quart de finale historique contre l’Angleterre : pour la première fois, une équipe africaine atteint ce niveau. Le monde entier découvre ce nom qui claque comme un cri de guerre : Lions Indomptables.

    Les souvenirs de Roger Milla : « C’était une vraie fête africaine »

    Ce mondial n’a pas seulement marqué l’histoire du sport, il a bouleversé notre imaginaire collectif. Les Camerounais, une équipe Noire Africaine, se sont vus à travers l’écran comme une nation capable de faire trembler les grandes puissances blanches et occidentales. Dans les quartiers, on rejouait les buts de Milla sur des terrains poussiéreux jusqu’à la célébration qui fut reprise ensuite par tous les joueurs de foot. Même ceux qui ne s’intéressaient pas au foot se sont mis à suivre. C’était plus qu’un jeu : c’était un miroir de notre fierté.


    1990–2000 : La consécration internationale

    Après l’exploit planétaire de 1990, le Cameroun entre dans une nouvelle ère : celle où il ne s’agit plus seulement de surprendre, mais de confirmer que nous faisons désormais partie des grandes nations de sport. Et cette décennie va apporter sa preuve éclatante : l’or olympique de Sydney en 2000. Sous la houlette de Jean-Paul Akono, une génération dorée de joueurs – avec Samuel Eto’o, Patrick Mboma, Geremi Njitap et d’autres – terrasse l’Espagne en finale. Ce jour-là, le Cameroun devient le premier pays africain à décrocher l’or olympique en football. Pour les jeunes Camerounais, c’était comme une validation : le rêve était possible, même au plus haut niveau.

    En 2000, le Cameroun remportait l’or olympique

    Dans le même temps, le sport sort définitivement du cercle des élites. La multiplication des fédérations sportives, l’intégration du sport dans les écoles, les universités, mais aussi dans l’armée, la police et la gendarmerie, massifie la pratique. Les stades militaires, les tournois de vacances dans les quartiers, les compétitions scolaires deviennent des lieux d’initiation pour toute une génération. C’est là que beaucoup de futurs champions forgent leur discipline : pas seulement par talent, mais parce que le sport est partout, de la cour d’école aux terrains poussiéreux des villages.

    À la fin des années 1990, un Camerounais pouvait vibrer devant un match des Lions à la télé, participer à un tournoi improvisé dans son quartier, applaudir une championne de judo ou une équipe de volley, et voir son voisin s’entraîner pour la course du Mont Cameroun. Bref, ce qui était un loisir importé était devenu une langue nationale que tout le monde parlait à sa manière.

    En entrant dans les années 2000, on ne se contente plus de jouer. On vit sport : à la télé, au marché, dans les écoles, dans les chefferies, partout. Le sport est devenu une manière d’être camerounais. Mais une question reste en suspens : comment canaliser cette ferveur immense pour en faire un vrai levier de développement et pas seulement une passion ?


    En franchissant l’an 2000, le Cameroun bascule dans une autre dimension. Le sport n’est plus seulement une affaire de stades pleins les jours de CAN ou d’exploits ponctuels aux Jeux Olympiques. Il devient un écosystème vivant, où se croisent la performance, l’économie, la fierté identitaire et même les contradictions de notre société.

    D’un côté, il y a les héros et héroïnes qui inscrivent leurs noms en lettres d’or : les Lionnes du volley qui empilent les trophées, Françoise Mbango qui double l’or olympique, ou encore Samuel Eto’o qui s’impose comme légende mondiale. De l’autre, il y a la réalité des terrains, des stades flambant neufs jusqu’aux parcours vita de quartier, fruits de projets comme SPORCAP. On voit aussi émerger une multitude de plus discrètes mais bien présentes : randonnées, kayak, sport scolaire, handisport.

    La vraie nouveauté, c’est la diversification et la féminisation. Le Cameroun n’est plus seulement ce pays qu’on réduit au football masculin. Les femmes prennent leur place, les jeunes explorent d’autres disciplines, et les partenariats économiques (Orange, Anafoot, sponsors divers) transforment le sport en marché où se brassent argent, image et avenir professionnel.

    Le sport, levier d’éducation et d’inclusion – Célébration de la Journée de la Diversité à l’UNESCO Yaoundé

    Mais avec ces succès viennent aussi les questions de gouvernance : fédérations en crise, migration d’athlètes, manque d’infrastructures dans certaines régions, corruption. Le Cameroun vit en direct ce paradoxe : une ferveur sportive qui ne s’essouffle pas, mais une organisation qui peine parfois à suivre.


    Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire

    Dans les années 2000, chaque Camerounais a senti que le sport n’était plus juste une passion du quartier, mais une histoire nationale qui s’écrivait sous nos yeux. Et comme toute histoire, elle a ses héros et ses héroïnes. Des visages qu’on cite avec émotion, parce qu’ils incarnent nos fiertés, nos colères et nos rêves.

    Le football, évidemment, reste la vitrine. Après les exploits de 1990, les Lions Indomptables confirment : CAN 2000 au Nigeria, CAN 2002 au Mali, puis le titre de 2017 au Gabon. Trois générations différentes, mais une même rage de vaincre. Derrière ces victoires, des figures gravées dans nos mémoires : Samuel Eto’o, buteur hors norme et leader charismatique ; Rigobert Song, capitaine courage ; et l’ombre toujours vivante de Roger Milla, qui reste le grand-père spirituel de toute cette aventure. Le football féminin n’est pas en reste : les Lionnes Indomptables émergent sur la scène continentale et mondiale. En 2015, Gaëlle Enganamouit devient la première Camerounaise à remporter le Ballon d’Or africain après un triplé retentissant au Mondial au Canada. Quand elle soulève ce trophée, ce sont toutes les jeunes filles du pays qui sentent que leur place sur le terrain est légitime.

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    L’athlétisme, lui, offre ses propres joyaux. Cécile Ngambi qui participe à l’épreuve de pentathlon des Jeux de Moscou et termine 17e. C’est la dernière fois que cette discipline est au programme olympique, avant d’être remplacée par l’heptathlon aux Jeux de Los Angeles. Au cours de cette compétition, elle bat le record du Cameroun du saut en hauteur, avec 1,80 m. En 1985, elle remporte une médaille d’argent en 100 m haies aux Championnats d’Afrique, en 13 s 81.

    Or aux Jeux africains d’Alger 1978, puis record d’Afrique au milieu des années 80, Agnès Tchuinté arrive dans un javelot encore très “artisan” chez nous : séances sur pelouses scolaires, appuis sur terre battue, matériel hétéroclite. Elle professionnalise le geste. À une époque où l’athlétisme féminin peine à exister médiatiquement, elle installe une culture de la préparation (carnets d’entraînement, repères de distance, cycles de force) et montre qu’on peut battre des références continentales en sortant des mêmes stades que tout le monde.

    Françoise Mbango Etone, double médaillée d’or au triple saut (2004 et 2008), cloue le bec à ceux qui doutaient de la régularité des Camerounais au haut niveau. Son bond à 15,39 m reste dans les annales et dans les cœurs avant d’aller sauter pour les Français. Aujourd’hui, elle inspire des nouveaux comme Emmanuel Eseme, sprinteur qui empile les records sur 100 m et 200 m, ou Auriol Dongmo, championne d’Europe du lancer de poids, qui continue d’élever haut les couleurs malgré sa naturalisation portugaise.

    Françoise Mbango

    Dans les gymnases de Yaoundé, Douala ou Bafoussam, les parquets ont aussi forgé leurs héros et nourri des rêves entiers de jeunesse. Le basket-ball d’abord, devenu discipline-phare grâce à ses figures et à ses coups d’éclat. En 2007, les Lions basketteurs créent la surprise : finalistes de l’Afrobasket, ils imposent le Cameroun sur la carte d’un sport jusque-là dominé par les géants africains comme l’Angola.

    Derrière cette épopée se profilent des noms qui ont marqué les esprits — des intérieurs solides, des shooteurs respectés, mais surtout une génération qui a ouvert la voie aux jeunes Camerounais et Camerounaises désireux de tenter leur chance en NCAA ou en Europe. L’écho est encore plus fort quand certains, comme Pascal Siakam, propulsé star NBA avec les Toronto Raptors, deviennent des modèles mondiaux. Dans chaque terrain poussiéreux de quartier, on retrouve cette énergie : on plante des cerceaux bricolés et on rêve d’un dunk “made in Mboa” qui ferait lever tout un public.


    Les Lionnes du volley-ball deviennent la fierté silencieuse mais tenace du pays. Avec Laetitia Moma Bassoko en fer de lance, elles s’imposent triples championnes d’Afrique (2017, 2019, 2021). À chaque sacre, c’est tout le Cameroun qui découvre une équipe de guerrières, prêtes à se battre pour la bannière verte-rouge-jaune.

    Volley: pour la Camerounaise Laëtitia Moma, doublé en poche et triplé en vue

    Le handball, lui, garde une saveur plus intime, presque scolaire. Depuis les compétitions inter-établissements jusqu’aux équipes universitaires, il a formé des générations de joueuses et joueurs qui, même loin des caméras, incarnent la discipline et l’esprit collectif. Le Cameroun a régulièrement figuré dans les compétitions continentales, avec des équipes féminines particulièrement combatives. Dans les années 1990 et 2000, on a vu émerger des clubs solides et des sélections prêtes à rivaliser, malgré le manque de moyens. Aujourd’hui encore, le handball conserve un rôle clé dans l’éducation sportive : il apprend aux enfants la rigueur, l’endurance et la solidarité — autant de valeurs qui dépassent le terrain.


    Le judo et la lutte ne sont pas en reste. Hortence Vanessa Mballa Atangana, avec ses médailles africaines et sa présence aux JO, symbolise la puissance et la persévérance.

    Dans les quartiers populaires, on improvise un ring avec quelques cordes tendues ; les enfants s’entraînent avec des gants rafistolés, rêvant de suivre les pas de leurs idoles. Le karaté prolonge cet héritage, avec des champions comme Dieudonné Dolassem, qui prouve que la rigueur et la discipline paient.

    Haltérophilie: le Cameroun muscle sa stratégie

    Et puis il y a Francis Ngannou, l’enfant de Batié devenu symbole planétaire des arts martiaux mixtes. Premier Africain à décrocher la ceinture UFC chez les lourds, il revient au pays comme un grand frère qui n’a pas oublié le chemin. Partout où il passe—de Yaoundé à Bafang—on l’accueille comme “la fierté du Cameroun”.


    Surnommé “le lion du cyclisme”, Joseph Kono incarne l’endurance à la camerounaise : multiples sélections en équipe nationale et présences olympiques dans les années 1970–80 (génération Munich–Moscou), il aligne les courses inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains), fédère un public qui se poste aux carrefours, et habitue les comités à fermer des axes, poser de la rubalise, chronométrer proprement.


    Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages

    Si les héros nous font rêver, encore faut-il des lieux pour les voir naître et s’exprimer. Le Cameroun a longtemps souffert du manque d’infrastructures, mais au fil des décennies, des chantiers ont transformé la géographie sportive du pays. Dès 1978, le Stade Roumdé Adjia de Garoua donne un ancrage au Nord, pendant que Yaoundé et Douala restent servies par le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. Puis viennent des étapes plus récentes : le Palais polyvalent des sports de Yaoundé en 2009, le Centre sportif académique de Mbankomo en 2014, les stades flambant neufs de Limbé (2014) et Kouekong à Bafoussam (2016), et enfin le gigantesque complexe d’Olembe, baptisé stade Paul-Biya. À chaque inauguration, la promesse est la même : amener le sport partout, pas seulement dans les capitales. Mais chacun sait aussi que derrière les discours, il y a des retards, des budgets qui explosent, et des débats enflammés sur l’entretien.

    Stade de football d’Olembe

    Depuis 2021, un nouveau souffle est venu avec le projet SPORCAP, porté par l’AFD et l’État. Quinze villes ciblées, de Bafoussam à Maroua, en passant par Bamenda, Bertoua et Garoua, doivent se doter d’équipements de proximité : terrains multisports, parcours vita, installations scolaires. L’objectif est clair : toucher près de 2 millions de jeunes, promouvoir la mixité, créer des métiers du sport. Dans un pays où la majorité de la population a moins de 25 ans, c’est une façon d’inscrire le sport dans le quotidien, pas seulement dans les grandes messes nationales.

    Mais le sport, ce n’est pas que du béton : c’est aussi une économie locale en pleine effervescence. Chaque été, les tournois de vacances comme le NewBelliga transforment les quartiers en mini-stades. On joue, on parie, on vend du poisson braisé et de la bière, les couturiers sortent de nouveaux maillots floqués au nom des clubs improvisés. Les bars et snacks deviennent des fan zones où l’on refait le match jusqu’au petit matin. Et autour de ça, les sponsors flairent l’opportunité : Orange, via son partenariat avec Anafoot, investit dans la formation et le branding, pendant que les nouveaux médias comme SportCamer relaient en direct l’actualité des terrains.

    ANAFOOT et ORANGE CAMEROUN : un mariage qui fait naître l’avenir du football camerounais

    Bref, les terrains, qu’ils soient flambants neufs ou tracés à la craie, ne sont plus de simples lieux de jeu. Ce sont des espaces de vie, des marchés sociaux où circulent l’argent, les idées et les rêves. Dans les gradins ou au coin du bar, chacun trouve sa place dans cette économie informelle mais vitale qui prouve que le sport, chez nous, n’est jamais coupé du quotidien.


    Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle

    Avoir des champions et des terrains, c’est une chose. Mais organiser tout ça pour que ça ne parte pas dans tous les sens ou à l’étranger, c’en est une autre. Au Cameroun, cette mission revient au Comité national olympique et sportif du Cameroun (CNOSC), créé en 1963. D’Ernest Wanko, son premier président, à René Essomba, puis à Hamad Kalkaba Malboum depuis 2000, l’institution a traversé les décennies. Elle a porté nos couleurs aux Jeux, réglé des conflits entre fédérations via la chambre de conciliation ouverte en 1990, et même pensé à la mémoire collective avec la création du Panthéon du sport camerounais en 2009. Autrement dit, le CNOSC, c’est un peu le gardien du temple.

    À côté, plusieurs ministères se partagent le terrain. Le ministère des Sports et de l’Éducation physique coordonne l’essentiel, mais il n’est pas seul : l’Éducation nationale organise le sport scolaire et universitaire, la Défense s’occupe du sport militaire, et la Sûreté nationale fait la même chose pour la police. Résultat : du stade de quartier à la caserne, du lycée à l’université, le sport irrigue toute la société camerounaise.

    CdM Militaire : Le Cameroun étrille la Belgique et file en finale – Allez Les Lions

    Mais les défis sont nombreux. Les infrastructures restent inégalement réparties : certains stades flambant neufs cohabitent avec des terrains poussiéreux à peine tracés. La gouvernance des fédérations est souvent minée par des luttes de pouvoir et de corruption. La migration d’athlètes – parfois contraints de changer de nationalité pour espérer de meilleures conditions – pose la question de l’ancrage national. Sans oublier la protection des sportifs : santé, retraites, reconversions, autant de zones encore fragiles. Enfin, le renouvellement des élites dirigeantes tarde, laissant souvent la jeunesse spectatrice alors qu’elle devrait être actrice.

    Pourtant, des réponses émergent. Les grands chantiers d’infrastructures, les partenariats internationaux (AFD, sponsors privés), la professionnalisation progressive des encadreurs et des fédérations, ou encore la féminisation de plus en plus visible des pratiques et des instances montrent que les lignes bougent. Rien n’est parfait, mais l’idée est là : transformer une ferveur populaire en système durable.


    Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui

    Quand on regarde bien, le sport au Cameroun n’est pas juste une affaire de buts, de médailles ou de podiums. C’est devenu un véritable miroir de notre société, un langage qui nous rassemble là où, souvent, tout le reste nous divise. Dans les gradins d’un stade ou devant un écran, des gens de toutes régions, de toutes langues, chantent d’une seule voix. C’est un ciment national : on se parle, on rigole, on se dispute même, mais toujours autour d’un match ou d’une performance. Là où la politique ou l’ethnie dressent des barrières, le sport ouvre un couloir commun.

    C’est aussi une école sociale. Un gamin qui apprend à jouer dans un club découvre la discipline, le respect des règles, l’esprit d’équipe. Le sport enseigne que le collectif compte autant que l’individu, que le mérite peut faire la différence. Beaucoup d’anciens joueurs ou athlètes racontent que, sans le sport, ils n’auraient jamais appris la rigueur, ni trouvé un chemin de vie.

    Football au Cameroun : Cohésion et Développement Social

    Sur le plan international, le Cameroun se sert du sport comme d’un soft power. Les Lions Indomptables, Roger Milla, Samuel Eto’o, Françoise Mbango, Francis Ngannou ou Emmanuel Eseme sont autant d’ambassadeurs qui donnent une image fière du pays. Quand Mbango bondit à plus de 15 mètres ou quand les Lions font trembler l’Argentine en 1990, c’est tout un peuple qui rayonne au-delà de ses frontières.

    Le sport reste aussi un ascenseur social. Dans un pays où les opportunités sont souvent rares, le gazon, le parquet, le ring, le tatami ou la piste peuvent propulser des jeunes issus de quartiers modestes vers des carrières internationales. Derrière chaque star, il y a une famille, un quartier, une école qui rêve aussi de s’élever.

    Tourisme. Le Cameroun veut 3,5 millions de touristes

    Et puis, il y a le marché. Chaque tournoi attire ses vendeurs de soya, ses tailleurs de maillots, ses sponsors. Le tourisme sportif (Course de l’Espoir, CAN, Tour du Cameroun), l’événementiel (concerts, fan zones) et les sponsors internationaux font circuler de l’argent et créent des opportunités locales. Le sport devient ainsi un secteur économique, pas seulement une passion.

    Mais il reste des angles morts. L’accès n’est pas le même pour les filles et les garçons, et le handi-sport manque encore de visibilité et de moyens. La question de la sécurité et de la santé des sportifs – des retraites aux blessures mal suivies – reste posée. Enfin, la gouvernance des fédérations et des infrastructures réclame plus de transparence pour que la ferveur populaire ne soit pas trahie par les querelles de dirigeants.

    En clair, le sport au Cameroun nous façonne autant qu’on le façonne. Il nous rassemble, il nous éduque, il nous élève, mais il nous rappelle aussi nos retards.


    Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans

    Si hier nos ancêtres s’éprouvaient dans les jeux de stratégie et les danses collectives, si hier encore nos Lions ont fait battre le cœur du pays dans les stades du monde entier, aujourd’hui le Cameroun continue de jouer, mais sur de nouveaux terrains. Les plages, les montagnes, les clubs, les réseaux sociaux : partout, le loisir a pris des formes modernes sans perdre son rôle premier — celui de rassembler et de donner du souffle à la communauté. On ne parle plus seulement de fêtes ou de sport, mais d’un écosystème vivant, où nature, tourisme, numérique et culture urbaine s’entremêlent. Et derrière chaque randonnée, chaque soirée, chaque compétition e-sport, c’est toujours la même question qui résonne : comment garder l’esprit du jeu tout en avançant ensemble ?


    Cascades d’Ekom-Nkam

    Au Cameroun, il suffit parfois de lever les yeux pour comprendre que la terre elle-même est un immense terrain de jeu. Nos paysages ne sont pas qu’un décor : ils invitent à courir, grimper, nager, se perdre et se retrouver. Ici, chaque rivière, chaque montagne, chaque plage devient à la fois un lieu de repos et un défi à relever.


    La mer et la savane : horizons ouverts

    Sur la côte, les plages de Kribi et de Limbé sont devenues des destinations incontournables. À Kribi, le sable blanc s’étire à perte de vue, ponctué de cascades qui se jettent directement dans l’océan comme à Lobe. C’est le loisir balnéaire par excellence : baignade, football de sable, pêche artisanale, pique-niques de familles qui viennent “voir la mer” le week-end. À Limbé, ce sont les plages de sable noir, vestiges volcaniques, qui attirent les foules, entre baignades, sorties en bateau et compétitions improvisées.

    Mais la nature camerounaise ne se limite pas au littoral. Dans l’Extrême-Nord, les safaris du parc de Waza offrent un autre visage du loisir : observer lions, éléphants, girafes, oiseaux rares, comme si la savane s’était transformée en spectacle vivant.


    Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi

    Les montagnes occupent une place particulière dans l’imaginaire camerounais. Le Mont Cameroun, les Monts Mandara ou les Bamenda Highlands offrent des sentiers escarpés, des panoramas spectaculaires, et deviennent des terrains prisés pour la randonnée et l’escalade.

    Les lacs et cascades ne sont pas en reste. Le Lac Nyos, tristement célèbre pour son explosion en 1986, est aujourd’hui un site de mémoire et de contemplation. Le Lac de Lagdo attire les pêcheurs sportifs et les amateurs d’excursions en pirogue. Quant aux cascades d’Ekom-Nkam, immortalisées par des films comme Greystoke, la Légende de Tarzan, elles sont devenues une étape incontournable pour les touristes comme pour les Camerounais en quête de fraîcheur et de spectacle naturel. Dans ces lieux, le loisir prend une double dimension : c’est un moment de bien-être, mais aussi un exercice physique — marcher, grimper, pagayer, c’est à la fois garder la forme et célébrer la nature.

    Lagdo

    Au Cameroun, voyager n’est pas seulement un déplacement, c’est une manière de vivre son pays et de se reconnecter avec son identité. Le tourisme et la villégiature, qu’ils soient modestes ou luxueux, racontent toujours une même chose : le besoin de s’évader sans jamais quitter le Cameroun.


    Le tourisme comme miroir du pays

    Selon les chiffres récents, le Cameroun compte plus de 900 sites touristiques recensés et accueillait déjà plus d’un million de visiteurs en 2017, en hausse de 8,7 % par rapport à l’année précédente. La plupart arrivent par route (54,5 %) ou par avion (42,9 %). Mais derrière ces données, il y a des histoires bien concrètes : des familles de Yaoundé qui prennent la route de Kribi pour “voir la mer”, des groupes d’étudiants qui partent en excursion à Dschang pour profiter du climat frais et des musées, des expatriés qui, de retour au pays, font systématiquement halte dans les chefferies de l’Ouest ou sur les plages du Sud.

    BASE NAUTIQUE DE DSCHANG – ORTOC | Office Regional du Tourisme de l’Ouest Cameroun

    Les hôtels et resorts se sont multipliés (plus de 2 200 établissements en 2018), mais le tourisme camerounais ne se limite pas aux complexes de luxe. Les auberges, les cases d’hôtes et les petits restaurants de bord de route participent tout autant à cette économie. Chaque voyage devient ainsi une expérience hybride : un peu d’évasion, un peu de business, beaucoup de convivialité.


    Villégiature et pratiques populaires

    La villégiature ici, c’est autant un luxe qu’une habitude populaire. Pour certains, cela veut dire quelques jours de détente dans un hôtel de Kribi ou un resort de Limbé, à savourer poisson braisé et baignades. Pour d’autres, c’est plutôt une visite dans le village familial, avec ses rythmes propres : veillées, fêtes coutumières, immersion dans les paysages. À l’Ouest, la ville universitaire de Dschang est devenue une station climatique prisée, où le froid sec attire ceux qui veulent “respirer un autre air”.

    Et puis il y a la diaspora, dont chaque retour est aussi un acte touristique : on visite les sites patrimoniaux, on emmène les enfants “voir la terre”, on participe aux festivals locaux. Ces voyages deviennent des moments de transmission, où les Camerounais de l’extérieur renouent avec un pays qu’ils redécouvrent sous un angle festif et culturel.


    Si hier le loisir camerounais se jouait surtout sur la place du village ou dans les stades de fortune, aujourd’hui il a aussi pris ses quartiers dans les villes, les écrans et les réseaux. C’est un monde hybride, où les traditions se prolongent sous des formes nouvelles : on danse toujours, on joue toujours, mais parfois c’est devant une console, un écran de smartphone ou sous les néons d’un snack-bar.

    Le pari sportif chez les jeunes au Cameroun

    Le by-night, scène de la modernité

    À Douala comme à Yaoundé, et même dans des villes comme Bafoussam ou Garoua, la nuit est devenue un terrain de loisirs à part entière. Clubs, snacks, cabarets, concerts live : les jeunes et moins jeunes s’y retrouvent pour boire, danser, refaire le monde. Ces lieux fonctionnent comme des “salons publics” modernes, où se brassent les générations, les statuts sociaux et parfois même les cultures, avec des musiques qui vont du bikutsi au rap en passant par l’afrobeat. Le by-night, c’est une extension urbaine de la fête traditionnelle : on se reconnaît, on se mesure, on s’appartient au même rythme.


    Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions

    Les jeux vidéo occupent une place croissante. Dans les quartiers, des salles entières sont consacrées à FIFA ou à PES, où l’on crie aussi fort que dans un vrai stade. L’e-sport commence à s’organiser, avec des compétitions locales qui attirent un public fidèle.

    Je ne peux pas m’empêcher de mentionner le jeu de mon enfance et d’une bonne partie de mon adolescence : le Scrabble. Depuis 2016, le Cameroun a fièrement constitué une équipe nationale de Scrabble, symbole de discipline, d’excellence et de passion. Les représentants de notre pays sont sélectionnés parmi les meilleurs joueurs, reflétant l’engagement et les performances exceptionnelles observés lors des compétitions nationales. Ces athlètes portent haut les couleurs du Cameroun sur la scène internationale.


    Paris sportifs : une passion risquée

    Impossible de parler de loisirs urbains sans évoquer les paris sportifs, devenus un vrai phénomène social. Dans les kiosques PMU, dans les agences 1xBet ou directement sur mobile, des milliers de jeunes misent chaque jour sur les matchs de Ligue 1, de Premier League ou de la Champions League. Pour beaucoup, c’est un loisir excitant, une façon de vibrer encore plus fort avec le football. Mais pour d’autres, c’est un piège, une addiction qui peut ruiner un foyer. Le pari sportif est ainsi à la fois un prolongement de la ferveur footballistique et un révélateur des tensions sociales : on mise parce qu’on espère changer de vie, on perd et on se retrouve à rêver encore plus fort.


    Fitness et bien-être urbain

    Enfin, les villes voient aussi fleurir les salles de sport, les parcours vita et les clubs de loisirs. Le fitness, le jogging, le basketball ou le tennis de club deviennent des pratiques de plus en plus répandues, surtout dans les classes moyennes urbaines. On ne fait pas seulement du sport pour la compétition, mais aussi pour la santé, pour l’image, pour le bien-être. Et derrière chaque footing du dimanche matin à Yaoundé ou Douala, on retrouve la même logique que dans une danse rituelle : se sentir en phase avec soi-même et avec les autres.

    Mega Gym Fitness: Révolution Sportive et Bien-Être à Douala

    Au bout du compte, qu’on parle des jeux d’hier, des sports qui ont forgé notre identité ou des loisirs modernes, une chose saute aux yeux : au Cameroun, le loisir n’a jamais été un simple passe-temps. C’est un langage collectif. C’est l’art de dire qui nous sommes, de montrer qu’on existe ensemble, même quand tout semble nous séparer.

    Quand les ancêtres jouaient au Songo, dansaient le Bikutsi ou s’affrontaient dans des luttes rituelles, ils ne faisaient pas que s’amuser : ils éduquaient, ils transmettaient, ils soudaient la communauté.

    Les chiffres le confirment : plus de 900 sites touristiques recensés, plus d’un million de visiteurs en 2017, des infrastructures qui se construisent, des compétitions qui s’internationalisent. Mais derrière ces statistiques, il y a surtout des visages, des voix, des histoires de quartiers, de villages, de familles. Des enfants qui improvisent un but avec deux pierres, des femmes qui dansent en pagne lors des fêtes, des jeunes qui s’entraînent en espérant une bourse, des touristes qui découvrent émerveillés une mosaïque de paysages et de cultures.

    Le Cameroun vit son loisir comme une mosaïque de pratiques : tantôt traditionnelles, tantôt modernes, tantôt populaires, tantôt élitaires. Mais toutes racontent une vérité simple : nous sommes un peuple qui aime se mesurer, se rassembler, se raconter par le jeu.

    Et c’est peut-être là la conclusion la plus forte : des fêtes rituelles au sport devenu miroir national, jusqu’aux loisirs modernes, nous n’avons jamais cessé de jouer. Le jeu, sous toutes ses formes, est ce qui nous garde debout, ce qui nous aide à supporter les épreuves, ce qui nous permet de rêver encore et toujours à mieux.

    En refermant ce parcours, une évidence se dégage : au Cameroun, le loisir n’est pas seulement une pause dans la vie. Il est la vie elle-même, avec ses joies, ses contradictions et ses espoirs.

  • Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Au Cameroun, on est toujours “quelqu’un de quelque part” avant même d’être citoyen. Mais qu’est-ce qui nous unit malgré tout ?

    Cameroun: la culture comme ferment de l’identité nationale

    Quand on te parle de la société camerounaise, ou du “Continent” comme certains aiment dire pour rigoler ou pour se moquer, on parle en fait de tout ce qui organise notre vie ensemble : la famille élargie, les amis du quartier, l’école, l’église, les chefferies, les institutions, et même le marché du coin. C’est là que se fabriquent nos habitudes, nos règles de vie, nos façons de coopérer… mais aussi nos disputes, nos tensions et nos inégalités. Bref, c’est le cadre dans lequel on essaie de tenir debout tous ensemble.

    Et quand on évoque les identités culturelles, c’est ce qui façonne notre manière d’être et de nous reconnaître les uns les autres. Tu connais bien : rien qu’au nom ou à la langue, les parents disent déjà « il est de telle ethnie ». Ce sont aussi les traditions qu’on respecte, les croyances qu’on suit, les musiques qui nous ambiancent, les plats qui nous rassemblent, les symboles qui nous marquent. C’est tout ce qui fait que chacun de nous n’est pas juste “un individu”, mais porte aussi une histoire, une culture, un ancrage.

    Ces deux réalités sont liées comme le corps et l’ombre. La société, c’est le cadre collectif qui essaie de nous unir ; les identités culturelles, c’est ce qui donne une couleur particulière à la façon dont chacun y trouve sa place. Et c’est là que la grande question se pose pour le Cameroun : comment faire pour être un seul peuple sans effacer nos différences ? Est-ce que cette diversité est vraiment une richesse qui nous rend plus forts, ou bien un poids qui entretient nos divisions ?

    Cet article essaiera donc de décortiquer ça : d’abord en regardant la société, ensuite en explorant nos identités culturelles, et enfin en voyant comment les deux se croisent dans notre vie de tous les jours.

    1. SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE
      1. Les fondations sociales traditionnelles
        1. La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie
        2. Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville
        3. Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître
        4. Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout
      2. Les transformations contemporaines
        1. Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville
        2. WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique
    2. IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS
      1. Diversité des cultures, langues et croyances
        1. Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire
        2. Richesse mais aussi fragmentations
      2. Identités hybrides et enjeux actuels
        1. Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)
        2. Replis identitaires et vivre-ensemble
        3. Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités
    3. SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE

    Au Cameroun, une personne est une mosaïque : elle appartient à une famille (souvent élargie), à un quartier où elle réside, à village sous une chefferie, à des rites/fêtes ou religion qui la situent, et à des réseaux de solidarité (tontine, association, diaspora). Et tout ça s’emboîte dans une mosaïque plus grande : le pays, urbain et rural, bilingue et polyglote, avec plus de 200 groupes ethnolinguistiques.

    La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie

    Au Cameroun, tu n’es pas juste « fils de papa-maman », tu fais partie d’une team XXL : oncles, tantes, grands-parents, cousins, parrains, « mères sociales », aînés du quartier… Tous jouent un rôle. Ils t’envoient un mandat d’argent pour une tournée moto, s’occupent de ton neveu à l’école, prêtent une oreille quand le boulot va mal. C’est ce que montrent les études sur le fosterage et les obligations familiales, ce lien solide et souvent obligatoire qui te garde en vie sociale et financière.

    Zoom sur le Festival des Solidarité au Cameroun – Festival des Solidarités

    Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville

    Chaque coin a toujours eu un chef : village, quartier, groupement. Aujourd’hui encore, ces chefferies existent, et sont même reconnues par l’État depuis le décret 77/245. Ce sont les auxiliaires de l’administration, ils règlent tes petits problèmes (voisin qui pique, attestation de résidence, funérailles). C’est “feed-back” entre modernité (l’administration) et tradition (le chef), qui garde la cohésion.


    Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître

    Les rituels ne sont pas vieux et démodés, on en compte presque autant qu’il y a d’ethnies : exemple du Ngondo chez les Sawa (Douala) et Nguon des Bamoun (Foumban) sont patrimoine immatériel de l’UNESCO.

    Le Ngondo, ce sont des rituels annuels autour des oracles de l’eau (caravane culturelle, plongée rituelle dans le Wouri, message aux communautés); le Nguon, c’est ce deux-annuel où le roi (Mfon) évalue son règne avec son peuple. Ces moments, c’est du lien social incarné. C’est ce qui, au fond, te rappelle : « je suis de là, tu es de là, et on est ensemble ».


    Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout

    Tu connais les tontines ! Ce système d’épargne tournante, parfois appelé njangi dans le Grand Ouest, est ton kit de survie économique. Tu fais tourner, tu gagnes, tu perds, mais surtout : tu restes en lien, tu réponds aux appels de la communauté. Et puis il y a les associations des enfants du village, en ville ou dans la diaspora : elles lèvent des fonds pour creuser un puits, reconstruire l’église ou financer une école. Ces groupes fonctionnent comme des cellules autonomes de solidarité, actives et efficaces.


    Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville

    Le village, c’était ton village. Mais la ville ? Douala, Yaoundé… on y vit, mais les réseaux traditionnels courent toujours à l’intérieur de toi. Quand tu débarques en ville pour étudier ou bosser, ta famille élargie reste ton appui moral et financier, surtout face au coût du logement, des transports, de la vie chère. Ce lien familial dépasse les kilomètres, c’est ton réseau de départ.

    La scolarisation aussi amène du neuf : les enfants, aujourd’hui, vont à l’école publique ou privée, apprennent d’autres valeurs que celles des rites comme chez les Nso, par exemple, où jadis les jeunes n’allaient pas à l’école comme nous aujourd’hui.

    Scolarisation de tous les enfants camerounais | AFD – Agence Française de Développement

    Ils apprenaient à devenir des adultes grâce aux rites d’initiation, aux cérémonies, aux contes et aux mentors — c’était la traditionnelle éducation orale, sociale et symbolique. Ceux-là te transmettaient les règles de vie, les savoir-faire, et le respect des anciens sans classe, sans livre — juste avec la parole, le geste, le collectif. Cette étude montre qu’en perdant ces valeurs éducatives traditionnelles, les adolescents perdent un repère d’identité culturelle fort ; pour les Nso, cela menace le sens communautaire et le respect intergénérationnel.

    Les médias et le smartphone, eux, font entrer le monde chez toi : radio, télé, réseaux sociaux, ça t’ouvre à l’ailleurs mais ça peut aussi t’éloigner de ton terroir. Le message reste : la tradition s’en va souvent dans l’ombre si tu la laisses.


    WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique

    Avant, on se parlait en personne : on allait voir le chef, on assistait au Ngondo, on participait à la tontine en vrai. Aujourd’hui, le groupe WhatsApp, c’est un peu ta place au round-table traditionnel, mais en virtuel. Tu envoies un autocollant, un mot en dialecte, une image de chez toi, et ça maintient le lien.

    La diaspora, elle, fait bouger la solidarité traditionnelle : les enfants du village exilés en Europe, en Amérique ou ailleurs créent des associations en diaspora, envoient des fonds pour construire un puits, une école, un centre… et tout ça sans jamais oublier les ancêtres, les fêtes, les rites. Ils réinventent la tradition à distance, en gardant le cœur au sol natal.

    Les fondations sont toujours là, mais elles ont changé de matériau et de forme. Ta tante qui t’aidait en face, c’est maintenant un message sur WhatsApp. Le chef qui priait avec toi au festin du Ngondo, c’est parfois un enregistrement vidéo ou un post festif. La tontine qui se réunissait autour du « Tchop » est devenue un groupe virtuel où tu fais envoyer ton rapatriement colis…

    La vraie question : est-ce que nos traditions se contentent de survivre, ou est-ce qu’elles s’adaptent et se renouvellent pour continuer à t’ancrer dans la mosaïque camerounaise ? La modernité n’est pas l’effacement de nos racines, mais bien leur réinvention—à condition qu’on s’y branche.


    IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS

    Frère, nos traditions peuvent changer de forme, mais nos identités ne meurent pas pour autant : elles se recollent, elles se réinventent. Être Camerounais aujourd’hui, c’est un peu comme porter un pagne cousu avec plusieurs tissus : dedans, il y a les ancêtres, les langues de la maison, les rites du village, mais aussi les bruits de la ville, les images de la télé, les vibes de la mondialisation. Tu peux être Bamiléké et ambiancer avec le Mbolé, musulman et vibrer sur du Bikutsi, Sawa à Mbeng mais toujours connecté au groupe WhatsApp de ton quartier à Douala.

    C’est ça qui fait notre force : cette pluralité qui refuse de disparaître. Mais en même temps, c’est là où le caillou fait mal. Avec plus de 200 ethnies, plusieurs religions et toujours l’ombre lourde de la colonisation, notre identité est comme un miroir éclaté : elle brille par mille reflets, mais parfois ces morceaux se frottent trop fort et ça chauffe sur la question du vivre-ensemble.


    Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire

    Le Cameroun, on l’appelle souvent en à raison « l’Afrique en miniature » — voire le « Continent ». C’est réel. Le pays est un vrai kaléidoscope humain, chaque coin a sa couleur, sa langue, son style. En chiffres, ça choque même :

    • Il y a plus de 240 à 250 ethnies, selon plusieurs sources officielles. On trouve jusqu’à 278 groupes ethniques estimés dans certains recensements encore plus détaillés.
    • On parle aussi de plus de 250 langues, voire jusqu’à 300 langues, parfois même plus selon certaines estimations.
    • Selon Cambridge University Press, le Cameroun est le 6ᵉ pays le plus diversifié ethniquement au monde, avec un score de diversité de 0,8870 — ce qui est énorme.

    Et cette diversité, ce n’est pas que des statistiques. Chaque ethnie a sa propre vibe : une langue qui façonne la manière de raisonner, des rituels qui rythment la vie, des danses qui enjaillent les veillées, des plats qui font saliver rien qu’à l’odeur, des habits qui marquent les grands jours, des contes qui font réfléchir, parfois même une royauté encore bien vivante. Tout ça, mis ensemble, nourrit l’imaginaire et la créativité du pays.

    Regarde seulement la carte culturelle :

    • Les Bantous majoritaires au sud et à l’ouest,
    • Les Semi-Bantous des Grassfields avec leurs chefferies puissantes,
    • Les peuples soudanais au nord,
    • Les Pygmées forestiers dans le sud-est…
      Chaque zone est comme une bibliothèque vivante d’histoires et d’humanités.

    Et puis le Camerounais, il est naturellement plurilingue. En dehors du français et de l’anglais (les langues officielles héritées de la colonisation), tu peux l’entendre switcher entre le fulfulde, le pidgin, l’éwondo, le bassa, le bulu, ou toute autre langue locale. Certains jonglent même avec trois ou quatre langues voire plus, dans une seule journée : à la maison une, au marché une autre, à l’école le français ou l’anglais…

    C’est cela qui rend le Cameroun unique : on ne peut pas réduire la culture à un seul visage. Chaque citoyen porte une part de cette mosaïque en lui — les langues, les voix, les traditions croisent sa vie, dans chaque village, chaque quartier, chaque église, chaque marché.

    Parlons concret. Pour prendre la mesure de cette mosaïque, on pose quelques repères région par région — pas pour enfermer qui que ce soit dans une étiquette, mais pour montrer comment les langues, les pratiques et les histoires locales composent, ensemble, le visage du pays.


    Adamawa — Mboum (Mbum/Mboum)

    Quand on dit Mboum, on pense direct à Ngaoundéré, Meiganga et tous ces plateaux qui sentent l’air frais de l’Adamaoua. Ce peuple-là est parmi les premiers qui ont posé bagages dans la zone, bien avant que les Peuls ne descendent avec leurs troupeaux. Même la grande ville de Ngaoundéré porte leur marque : en langue mboum, ça veut dire le nombril de la montagne, clin d’œil au mont qui surveille toute la plaine comme un vieux patriarche.

    Leur langue, le mbum, continue de vivre dans les familles et les rituels, mais comme les Peuls ont pris une grosse place depuis les XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, le fulfulde est devenu la grande langue véhiculaire de la région. Résultat : beaucoup de Mboum sont bilingues, et parfois même double culture, à la fois ancrés dans leurs traditions et intégrés dans l’univers peul.

    Dans la vie de tous les jours, les Mboum mélangent agriculture et élevage. On retrouve le mil, le maïs, l’arachide ou le sorgho dans leurs champs, pendant que certains gèrent aussi du bétail, souvent en collaboration ou en voisinage avec les pasteurs peuls. La famille élargie joue un rôle central : ce sont les lignages qui décident, partagent les terres et assurent la solidarité lors des cérémonies et des moments difficiles.

    Sur le plan spirituel, les Mboum ont longtemps mis les ancêtres au centre : cultes, rituels de protection, divination… tout ça structurait la vie. Mais aujourd’hui, l’islam et le christianisme se partagent largement la communauté. Beaucoup vont à l’église le dimanche ou à la mosquée le vendredi, mais gardent quand même des pratiques héritées du culte ancien, preuve que la mémoire spirituelle ne disparaît jamais totalement.

    Historiquement, les Mboum ont aussi souffert des djihads peuls au XIXᵉ siècle. Certains ont été contraints de se convertir à l’islam, d’autres se sont retrouvés intégrés de force dans l’ordre social des lamibé peuls. C’est une page douloureuse mais qui explique bien pourquoi aujourd’hui, chez les Mboum, tu entends à la fois les sons du mbum et du fulfulde dans les marchés, les maisons et les cérémonies.


    Centre — Beti/Ewondo

    Si tu entends Yaoundé, la capitale, il faut savoir que derrière le béton, les collines et les embouteillages, il y a l’âme des Beti, avec au centre les Éwondo. Leur langue, l’éwondo, fait partie du grand ensemble beti-pahuin : fang, bulu, ewondo… tous ces parlers se répondent comme des cousins proches. Avant que le français ne prenne le dessus dans l’administration et l’école, c’était la langue de tous les jours en ville. Même aujourd’hui, tu l’entends encore dans les familles, les quartiers et les petites palabres du soir.

    Quand on parle des Beti, on ne peut pas sauter le bikutsi. À l’origine, c’était les femmes qui frappaient les tambours et les balafons dans les veillées, pour dire leurs douleurs, leurs espoirs et aussi pour accompagner les rituels de fécondité. Mais regarde aujourd’hui : ce rythme est sorti du village pour devenir un symbole urbain, une musique qui chauffe les boîtes et les concerts, une carte d’identité culturelle qui voyage du Cameroun jusqu’à Paris ou Bruxelles.

    Sur le plan social, la structure tournait autour des chefferies lignagères. Le chef incarnait l’ancêtre fondateur, gardien des terres et des coutumes. La colonisation et la christianisation sont venues bousculer cet équilibre, mais elles n’ont pas effacé les valeurs centrales : hospitalité, solidarité, honneur. Ce sont encore ces repères qui tiennent la communauté, même dans le brouhaha moderne.

    Et dans le quotidien, les traces de l’ancien monde sont là : les récits qu’on raconte au coin du feu, les danses qui ponctuent les mariages et les funérailles, les règles de conduite qui rappellent ce qu’il faut faire ou éviter pour garder la cohésion. Les missions chrétiennes, présentes dès le XIXᵉ siècle, ont imposé leurs fêtes et leurs normes. Mais au Cameroun, on ne vit pas dans le choix exclusif : on peut aller à la messe dimanche matin et, le soir, se retrouver dans une veillée où les tambours bikutsi font vibrer les corps et les mémoires.


    Est — Les Baka

    Quand tu parles des Baka, faut direct penser aux profondeurs de la forêt équatoriale, là-bas vers l’Est et le Sud du pays. Eux, leur vie est collée à la forêt comme l’écorce colle à l’arbre. Chasse, pêche, cueillette… tout ça, c’est pas seulement une activité, c’est un art de vivre. Les Baka connaissent chaque piste, chaque saison, chaque plante qui soigne. Tu veux un remède naturel ? Demande à un Baka, il va te sortir une racine ou une feuille que même les grands professeurs n’ont pas encore mis dans leurs bouquins.

    Leur culture, c’est aussi la musique. Pas la musique des boîtes de nuit hein, mais les polyrythmies qui sortent des tambours, des chants qui font vibrer toute la forêt. Pendant l’ejengi, ce rite où l’esprit de la forêt descend danser avec les hommes, tu comprends que chez les Baka, le son n’est pas juste pour s’amuser : c’est une prière, une mémoire et une école à ciel ouvert. Et niveau organisation sociale, pas de Fon, pas de sultan : ici, on discute ensemble, on décide ensemble. C’est la démocratie version forêt, sans protocole.

    Mais les choses ont commencé à se gâter quand l’État et les grands projets sont venus mettre leur ordre. Routes, parcs nationaux, exploitations forestières : petit à petit, les Baka ont été poussés hors de leurs territoires. On les a obligés à se sédentariser, à quitter la logique nomade qui faisait leur force. Résultat : droits fonciers fragiles, pauvreté qui s’installe, marginalisation. Même aller à l’école ou se soigner devient un combat, parce que l’accès reste limité et les discriminations avec les voisins bantous sont toujours là.

    Aujourd’hui, il y a des ONG et quelques programmes qui essaient de valoriser leur culture, d’améliorer leur accès à la citoyenneté. On enregistre leurs chants, on documente leurs savoirs, on tente de leur donner plus de place dans le Cameroun moderne. Mais le dilemme reste entier : comment préserver un mode de vie fait pour la forêt quand tout autour pousse vers la modernisation ?


    Extrême-Nord — Les Mafa

    Quand tu entends Mafa, tu dois directement imaginer les pentes rocheuses des monts Mandara, là-bas au Nord. Les villages sont perchés en hauteur comme des nids d’aigle, accrochés aux collines. Les gars ont transformé la pierre en alliée : avec leurs terrasses agricoles, ils retiennent l’eau, protègent la terre et cultivent mil, sorgho, arachide… dans un climat sec et rude. C’est pas un hasard si les chercheurs citent souvent leur modèle comme un exemple d’agriculture durable : ça fait des siècles que les Mafa domptent la montagne.

    Mais la montagne chez eux, ce n’est pas seulement pour manger. C’est aussi un lieu sacré. Certains sommets, certaines pierres dressées servent d’autel pour les ancêtres ou les esprits. Même les tombes, souvent juste à côté des maisons, rappellent que les vivants et les morts vivent ensemble, dans la continuité de la lignée. Leur architecture en pierres sèches, avec des murs ronds et des toits coniques en chaume, épouse parfaitement le terrain. Tu regardes un village mafa : tu vois direct une harmonie entre l’homme et son environnement.

    Côté social, c’est la communauté d’abord. Le travail agricole se fait ensemble, chacun aide l’autre dans les champs. Les rites d’initiation marquent les étapes de la vie, et rappellent que l’individu n’existe pas seul mais toujours dans le groupe. Leur langue, le mafa, appartient à la grande famille tchadique. Mais comme les Peuls dominent le commerce et les échanges dans la région, beaucoup de Mafa parlent aussi le fulfulde. Ce bilinguisme montre bien leur ouverture : même perchés sur leurs montagnes, ils sont connectés aux autres peuples du Nord.


    Littoral — Les Duala (Sawa)

    Quand tu dis Duala, ça sonne directement comme Douala, la grande ville qui fait battre le cœur du commerce au Cameroun. Ce n’est pas un hasard : c’est le nom de ce peuple côtier installé depuis des siècles autour de l’estuaire du Wouri. Les gars ont toujours eu le pied dans l’eau et l’œil sur l’horizon : pêche, échanges, navigation… Leur vie, c’est le fleuve et l’océan.

    Dès le temps des comptoirs portugais, puis avec les Allemands, les Anglais et les Français, les Duala ont appris à jouer le rôle d’intermédiaires. C’est eux qui négociaient, qui traduisaient, qui savaient parler avec l’étranger sans pour autant perdre leurs bases. Ce sens du commerce et de la médiation est resté comme une marque de fabrique.

    Leur langue, le duala, a longtemps été la grande voix de la côte. C’était la lingua franca du Littoral, mais aussi une langue de culture : les premiers missionnaires l’ont utilisée pour traduire la Bible, écrire des textes religieux et diffuser l’école. Aujourd’hui, même si le français domine dans la ville moderne, le duala reste une identité vivante — dans la musique, dans les proverbes, dans les cérémonies.

    Côté organisation, les Duala fonctionnent par lignages et chefferies. Les familles Bell, Akwa ou Deido ne sont pas seulement des patronymes célèbres : ce sont des institutions qui ont résisté aux excès de la colonisation allemande dès la fin du XIXᵉ siècle. Ces chefferies urbaines restent des repères : elles jouent encore un rôle de médiation, entre coutume et modernité.

    Mais s’il y a un moment où l’âme sawa se montre en grand, c’est bien pendant le Ngondo. Chaque année, sur les rives du Wouri, on entre dans un univers où le sacré et le festif marchent ensemble. Consultation des oracles de l’eau, hommage aux ancêtres, courses de pirogues, danses et parades colorées : c’est à la fois un rituel spirituel profond et une fête qui rassemble toute la ville. Pour beaucoup, le Ngondo c’est la preuve que la tradition n’a pas disparu : elle s’est adaptée et brille encore au milieu de la modernité.

    Aujourd’hui, les Duala incarnent cette double identité : peuple ancien du fleuve, mais aussi acteurs majeurs de la cité moderne. Leur héritage lié à l’eau, au commerce et à la fête continue d’irriguer la mémoire nationale et de nourrir l’imaginaire du Cameroun tout entier.


    Nord — Les Peuls (Fulani/Fulbe)

    Quand on parle du septentrion camerounais, difficile de ne pas croiser la silhouette d’un berger peul avec son troupeau de zébus. Les Peuls — qu’on appelle aussi Fulani ou Fulbe — font partie des peuples les plus visibles et influents du Nord. Leur arrivée remonte aux grandes migrations parties du Sahel au XVIIIᵉ siècle, quand les pâturages plus verts du bassin tchadien ont attiré leurs troupeaux. Plus tard, les djihad peuls ont redessiné la carte politique de la région : création d’émirats, installation de lamibé, et diffusion massive de l’islam dans les plaines. C’est ce souffle qui explique leur forte implantation dans des villes comme Ngaoundéré, Garoua, Maroua ou Rey-Bouba.

    Le fulfulde, leur langue, est devenu comme l’air qu’on respire dans le Nord. Que tu sois Peul ou non, si tu veux être dans le système tu dois comprendre le fulfulde, qui unit des dizaines d’ethnies différentes. Ce rôle vient directement de l’histoire : parce que les Peuls ont dominé la vie politique, économique et religieuse de la région à travers leurs lamidats et leurs marabouts.

    Côté religion, leur empreinte est tout aussi forte. Les Peuls sont de grands vecteurs de l’islamisation du Cameroun au début du XIXè siècle. Les madrasa (écoles coraniques) accueillent encore aujourd’hui les enfants dès le bas âge, les grandes fêtes comme le Ramadan ou la Tabaski rythment l’année sociale, et la prière collective structure le quotidien. Mais ce serait faux de croire que tout est homogène : l’islam peul a toujours dialogué avec les traditions voisines, qu’elles soient agricoles ou animistes, créant une cohabitation de croyances qui fait partie du paysage camerounais.

    Leur mode de vie pastoral reste le cœur de leur identité. Ici, la vache n’est pas qu’un animal : c’est un signe de richesse, de dignité, de statut social. Un homme est respecté par la taille de son troupeau. Mais avec le temps, beaucoup de Peuls ont diversifié leurs activités. Dans les campagnes, certains pratiquent l’agriculture et combinent champs et bétail. Dans les villes comme Garoua ou Maroua, on retrouve des familles peules commerçantes, transporteurs, fonctionnaires — mais qui gardent toujours, dans la mémoire et dans les gestes, l’attachement au bétail et à la vie pastorale.

    Leur culture matérielle et symbolique est un vrai bijou. L’architecture des concessions, avec des cases rondes coiffées de toits en chaume, est pensée pour résister au climat et accueillir la grande famille élargie. Les calebasses décorées de motifs géométriques ne servent pas seulement à boire : elles racontent une esthétique raffinée. Et que dire des chants pastoraux, portés par des voix et des flûtes, qui accompagnent les bergers dans les plaines au coucher du soleil ? Même dans les métropoles, on continue de voir fièrement les grands boubous brodés des hommes, les voiles colorés des femmes, et les amulettes protectrices héritées de traditions anciennes.


    Nord-Ouest — Les Nso

    Quand tu mets les pieds à Kumbo, le cœur du pays Nso, tu comprends vite que tu n’es pas dans un village ordinaire. Ici, tout tourne autour du Fon, ce chef-roi qui est à la fois père symbolique, guide spirituel et garant de l’unité du royaume. Mais attention : il n’est pas seul maître à bord. Autour de lui, il y a tout un conseil de notables, représentants des grands lignages. Ensemble, ils prennent les décisions, équilibrent les pouvoirs et rappellent que dans la culture Nso, gouverner c’est d’abord écouter la communauté. C’est une vraie école de la politique locale, héritée des logiques de chefferie des Grassfields.

    La langue Lamnso, parlée avec fierté, ce n’est pas juste pour causer. C’est une bibliothèque vivante. À travers les proverbes, les contes, les chants, on transmet les récits fondateurs, les règles de conduite, la philosophie de vie. Même si l’anglais et le pidgin dominent dans l’administration et les marchés, le Lamnso’ reste le ciment de l’identité nso, encore très présent dans les familles et les cérémonies.

    Chaque année, le peuple se soude autour du Ngam Ngonso, grande fête culturelle qui rend hommage à Ngonso’, la fondatrice mythique du royaume. Là, les danses, les costumes, les symboles royaux résonnent comme un rappel d’histoire et une réaffirmation d’unité. C’est un pacte renouvelé entre générations. On se retrouve, on célèbre, et surtout on se rappelle que l’identité Nso vient de loin et doit aller loin.

    L’art chez les Nso parle fort. Sculptures en bois, masques, trônes, parures royales : chaque pièce a un sens politique et spirituel. Le tambour ne sert pas seulement à donner le rythme, il appelle les ancêtres. La calebasse décorée, ce n’est pas juste un objet : c’est un signe d’autorité. Ici, l’esthétique et le sacré marchent ensemble.

    Et puis il y a les sociétés initiatiques. Elles forment les jeunes, pas seulement à connaître les rites, mais à devenir des hommes et des femmes responsables. Respect, solidarité, courage : ce sont des valeurs qu’on n’apprend pas dans les livres, mais dans la forêt sacrée, au cœur des cérémonies. C’est ça qui a permis aux Nso de traverser les époques : l’époque coloniale allemande, l’administration britannique, et maintenant les turbulences de la mondialisation.


    Ouest — Les Bamoun

    Si tu mets les pieds à Foumban, capitale historique, tu sens tout de suite que tu es sur une terre pas comme les autres. Ici, les Bamoun ont gardé quelque chose de rare au Cameroun : un royaume encore vivant, avec un sultan qui incarne à la fois l’histoire et le présent. L’identité bamoun se porte comme une couronne : riche, fière et profondément enracinée dans la mémoire de son peuple.

    Difficile de parler des Bamoun sans évoquer le sultan Ibrahim Njoya (1860-1933). Ce roi-là n’était pas seulement un chef politique, c’était aussi un visionnaire. À la fin du XIXᵉ siècle, il crée une écriture unique : le Shü-mom. Plus de 500 signes pour transcrire la langue bamoun, utilisés dans des chroniques, une imprimerie locale, même des manuels scolaires. C’était une façon claire de dire : « Nous aussi, on a nos lettres, notre science, notre mémoire ». Le Shü-mom servait autant à écrire l’histoire des dynasties qu’à consigner les savoirs médicinaux et les règles de la cour. En pleine époque coloniale, alors que les Allemands puis les Français imposaient leurs cadres, cette invention marquait une autonomie intellectuelle et culturelle impressionnante.

    La vie bamoun, c’est aussi ses grandes cérémonies. La plus célèbre, c’est le Nguon. Tous les deux ans, le peuple se rassemble autour du sultan pour une fête qui mélange art et politique. Danses, chants, masques, costumes royaux… mais aussi un moment unique où le roi rend des comptes symboliquement devant son peuple. C’est à la fois un festival et une institution : la monarchie y montre qu’elle écoute, qu’elle vit avec son peuple, et pas seulement au-dessus de lui.

    Les Bamoun sont aussi des maîtres des arts. Le bois sculpté, le bronze coulé, les masques imposants et les objets décorés de symboles royaux ont fait de Foumban une véritable capitale artistique. Jusqu’à aujourd’hui, la ville attire visiteurs, chercheurs et acheteurs du monde entier. Les ateliers d’artisans perpétuent une tradition séculaire où chaque objet raconte un morceau de l’histoire royale.

    Dans leur quotidien, les Bamoun sont restés proches de la terre : maïs, arachide, taro, café — l’agriculture rythme la vie familiale. Mais ils se distinguent aussi par leur savoir-faire artisanal : forge, broderie, céramique… tout cela a nourri une réputation de peuple travailleur et créatif. Leur organisation sociale, c’est un mélange de structures royales (la chefferie du sultan), de familles étendues et d’associations de quartier ou de lignage qui organisent la solidarité.

    Aujourd’hui, les Bamoun se voient comme une communauté-pont. Ils portent avec eux une tradition royale prestigieuse, mais ils participent aussi pleinement à l’identité camerounaise moderne. Le palais de Foumban, l’écriture Shü-mom, le festival du Nguon : tous ces symboles dépassent le seul royaume bamoun pour nourrir l’image d’un Cameroun pluriel, où chaque héritage a sa place et enrichit l’ensemble.


    Sud — Les Bulu

    Quand tu descends vers Ebolowa, Sangmélima ou Kribi, tu entres en plein pays Bulu. Ici, on est chez une des grandes branches du vaste ensemble Beti-Pahuin, aux côtés des Éwondo et des Fang. Leur langue, le bulu, reste encore très vivante : on l’entend dans les foyers, dans les palabres de cour familiale, dans les chants rituels. Mais à l’école, au bureau ou devant l’administration, c’est le français qui prend la main, créant ce va-et-vient constant entre héritage et modernité.

    Leur organisation sociale a longtemps reposé sur la parenté lignagère. Chaque village avait ses patriarches, ces anciens qui faisaient office de juges, de médiateurs, mais aussi de gardiens de la mémoire. Avec la colonisation allemande, puis l’administration française, on a redessiné la carte du pouvoir en installant des chefferies reconnues par l’État. Pourtant, jusque dans les patronymes et les noms de lieux, on sent toujours l’empreinte des familles fondatrices. Ici, un nom de clan, c’est une carte d’identité et une boussole historique.

    Les missionnaires protestants et catholiques ont débarqué tôt, dès la fin du XIXᵉ siècle. Ils ont bâti églises et écoles, et le christianisme s’est ancré profondément. Mais les Bulu n’ont jamais coupé le lien avec leurs rites : une messe peut finir par une cérémonie de protection, un baptême peut s’accompagner de gestes traditionnels pour sceller l’enfant au monde invisible. C’est ce mélange qui fait la singularité du pays bulu : vivre dans deux systèmes de croyances, sans contradiction apparente.

    Sur le plan économique, le cacao a tout changé. Dès les premières décennies du XXᵉ siècle, les Bulu l’ont adopté comme culture de rente. La forêt a été défrichée, les villages se sont étirés le long des pistes, et les sacs de fèves ont relié les campagnes aux marchés de Douala et Yaoundé. La cacaoculture, ce n’était pas seulement une activité agricole : c’était un passeport pour l’école missionnaire, puis pour l’administration coloniale. Beaucoup de cadres et de fonctionnaires camerounais viennent de ces villages où le cacao avait payé les cahiers, les uniformes et les études.

    Aujourd’hui, les Bulu restent visibles à double titre. D’un côté, ils préservent un patrimoine de chants polyphoniques, de récits mythiques sur les ancêtres, de rites de naissance et de funérailles qui continuent d’ancrer les familles dans leur histoire. De l’autre, ils occupent une place forte dans la modernité : figures politiques, entrepreneurs, cadres de l’État. Même dans la diaspora, cette dualité reste vivante. Le week-end, on organise une messe en bulu, puis un gala où les jeunes montent sur scène en costumes modernes. C’est ce va-et-vient entre tradition et ouverture qui fait que le pays bulu garde son souffle, ici et ailleurs.


    Sud-Ouest — Les Bakweri

    Quand tu parles des Bakweri, tu es obligé de lever la tête vers le Mongo ma Ndemi, le Mont Cameroun. Ce n’est pas juste une montagne, c’est le souffle de tout un peuple. Dans leur imaginaire, ce volcan est la maison des dieux et des ancêtres. Il nourrit la terre, il protège, mais il impose aussi ses interdits. Jusqu’aujourd’hui, certains lieux sacrés du flanc sud restent tabous pour ceux qui n’ont pas reçu l’initiation.

    Avant que les colons ne débarquent avec leurs plantations, les Bakweri vivaient dans un équilibre simple mais solide : pêche sur les côtes, cultures de piémont (taro, banane plantain, huile de palme). Chaque récolte s’accompagnait de chants, de libations et de gestes de mémoire pour rappeler aux ancêtres que la survie du clan dépendait aussi de leur bienveillance. La famille élargie, avec ses rites d’initiation, formait la colonne vertébrale : tu n’étais pas seulement l’enfant de ton père, tu étais celui d’une lignée.

    Mais la fin du XIXᵉ siècle a cassé cet ordre. Les terres, cœur de leur identité, ont été avalées par les grandes plantations coloniales. Les Allemands d’abord, puis les Britanniques, ont tracé leurs CDC estates (Cameroon Development Corporation) pour bananes, cacao, thé. Résultat : un peuple déplacé sur son propre sol, obligé de voir ses champs transformés en exploitations industrielles. Cette plaie foncière, elle n’est jamais vraiment refermée. Encore aujourd’hui, associations et élites bakweri montent au créneau pour réclamer restitution ou compensation.

    Côté religion, le christianisme a trouvé très tôt une place à Buea et Limbé, grâce aux missions protestantes. Mais il n’a jamais effacé les cultes traditionnels. Chez les Bakweri, un mariage ou un enterrement, c’est souvent une scène double : d’un côté la messe, de l’autre les libations pour les esprits de la montagne. Comme beaucoup d’ethnies du Cameroun, ils ont appris à marcher avec deux béquilles spirituelles, sans se renier.

    Aujourd’hui, malgré l’urbanisation rapide, le Mont Cameroun reste le fil conducteur. Même la fameuse Race of Hope, chaque année, n’est pas seulement une performance sportive : pour les Bakweri, c’est comme une cérémonie moderne qui réactive le pacte avec la montagne. Entre le bruit des villes et la mémoire des ancêtres, ce peuple prouve qu’on peut être dans le présent tout en gardant un pied ferme dans l’histoire.


    Richesse mais aussi fragmentations

    Massa, parler de la culture camerounaise, c’est vraiment comme causer d’une mosaïque. Tu vois une mosaïque non ? C’est beau seulement quand chaque petit caillou de couleur se colle avec les autres pour faire un dessin. Et chaque morceau-là, même tout seul, a déjà sa valeur. C’est ça le Camer : chaque ethnie, chaque tradition, c’est un bijou qu’on met ensemble pour former un gros trésor. Chacun porte une part de ça dans son dos : la langue que tu entends à la maison, le tchop que tu manges le soir, la danse que tu fais aux fêtes, les histoires que les grands racontent au feu. Tout ça, ça fabrique ton identité.

    Et puis, pour chaque peuple, cette diversité c’est une manière de dire : “nous aussi on compte, on existe”. Préserver les rites, faire vivre la chefferie, transmettre les proverbes… c’est une manière de garder la dignité. À l’échelle du pays entier, c’est encore plus fort : ce grand stock d’histoires, de savoir-faire, de symboles, ça devient une fierté collective, un levier même pour montrer au monde que le Camer n’est pas petit.

    Mais attends, mosaïque aussi peut avoir ses fissures. Quand les morceaux refusent de dialoguer, chacun veut briller seul, là ça devient la fragmentation. En langage simple : au lieu que la différence nous enrichisse, ça nous sépare. Tu vois ça dans les relations entre ethnies, entre régions, parfois même à l’intérieur d’une même ville.

    Et il faut dire la vérité : les blancs sont venus mettre leur propre sel dans cette affaire. La colonisation a beaucoup fabriqué ces fissures. Les Allemands d’abord, après les Français et les Anglais, ont dessiné des frontières bizarres, sans respecter nos logiques de territoire. Ils ont aussi pratiqué ce qu’on appelle l’administration indirecte : en gros, passer par les chefs pour gouverner. Mais ce système-là favorisait certains groupes et marginalisait d’autres, comme au Rwanda. Résultat : hiérarchies imposées, rivalités accentuées. Bref, ils ont creusé des fossés dans notre mosaïque, et jusqu’aujourd’hui, on vit encore avec ces lignes de séparation.

    Pourtant, après les colons, le Camer a récupéré un héritage lourd. L’indépendance est venue avec l’espoir, mais aussi avec un casse-tête : comment gérer un pays avec autant de différences sans que ça parte en palabre ? L’État a pris une société pleine de couleurs, mais au lieu de mélanger ça comme ciment national, souvent ça a été utilisé comme balance politique. Dans les nominations, dans la manière de partager les gâteaux (ressources, postes, projets), on sent que l’ethnie a trop souvent servi de ticket d’entrée. Du coup, chaque peuple guette si « son frère » est assis à la bonne place. Tu vois ? Ce jeu-là, au lieu de renforcer l’unité, transforme la diversité en compétition.

    Et puis, viens voir les stéréotypes. Hein ! Ça circule au quartier comme à l’assemblée : « tel peuple aime trop le commerce », « tel autre c’est les guerriers », « ceux-là sont rusés », « ceux-ci sont paresseux ». Ces clichés, souvent hérités des blancs ou des vieilles rivalités, enferment les gens dans des cases. Tu ne vois plus la vraie personne, tu vois seulement l’étiquette. Ça nourrit la méfiance, ça crée des distances, parfois même des insultes déguisées. Là où la différence devait nous apprendre quelque chose, elle devient prétexte à se juger.

    Regarde même le langage politique : pendant les élections, on entend moins « Camerounais », on entend plus « mon candidat ». Chaque groupe veut « protéger son fils » ou « attendre son tour ». Tu comprends la nuance ? La mosaïque, qui devrait être un grand tissu multicolore, se transforme en champ de bataille où chacun veut tirer le pagne de son côté.

    Voilà pourquoi le Camer, malgré sa richesse culturelle spectaculaire, vit toujours avec cette tension. C’est un pays où les différences sont une beauté mais aussi une épreuve permanente. La mosaïque, elle brille fort, mais parfois elle se fissure sous le poids des rivalités. Et le vrai défi, c’est d’arriver à transformer ces différences en force collective, au lieu de les laisser devenir des murs de séparation.


    Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)

    Frère, notre mosaïque-là ne dort pas, hein. Elle bouge, elle change, elle se frotte tous les jours dans les villes. Ici c’est les jeunes qui commandent la vibe. Je wanda sur les chiffres : en 2024, déjà 59,9 % de la population vit en ville (Banque mondiale), et en 2025 la médiane d’âge, c’est 18 ans seulement. Tu comprends non ? Ça veut dire qu’on est un pays de jeunes, citadins, branchés à la fois sur les traditions du quartier et sur les flux du monde entier. Ajoute encore 12,4 millions d’internautes (41,9 % de la population) et 5,45 millions de comptes actifs sur les réseaux sociaux (18,5 %) (DataReportal 2025). Résultat : nos cultures locales sont en train de se mélanger avec ce qui circule sur TikTok, Insta ou YouTube.

    Dans cette affaire, la jeunesse urbaine se retrouve au carrefour. D’un côté, tu grandis avec les codes de ta famille : les langues de la maison, la zik du village, les habits traditionnels pour les mariages, les rites pour les grands moments. De l’autre, tu scrolls chaque jour des images et des sons venus du monde entier. Pas question de choisir entre les deux, hein : tu mixes ! Tu fabriques une identité hybride qui peut donner du feu — mais qui parfois aussi crée des tensions.

    Regarde seulement côté musique. Le Mbolé, qui a commencé comme son des veillées populaires à Yaoundé dans les années 1990-2000, est devenu en dix ans un hymne urbain. Percus improvisées, chants en call-and-response, ambiance communautaire — mais la montée en puissance, c’est YouTube, Facebook et TikTok qui ont poussé ça. Aujourd’hui des gars comme Petit Malo ou Happy d’Effoulan sont suivis partout, et des médias comme RFI, TV5, VOA, Africanews en parlent comme d’un phénomène majeur. Pareil pour le Bikutsi pop : racines beti solides, mais guitare électrique et beats électroniques par-dessus. Preuve que le Camer sait prendre ses traditions et les rhabiller façon mondiale depuis longtemps.

    Même chose pour le style et la manière de socialiser. À Yaoundé, des chercheurs ont parlé des “digital fashionistas” : les jeunes qui s’échangent looks, photos et conseils via WhatsApp et Insta. À Buea, c’est TikTok qui chauffe : danses, challenges, sketchs… On prend nos propres références, on les mélange aux trends mondiaux, et ça fait un cocktail 100 % made in 237. Mais attention, ce n’est pas que pour rigoler : les études montrent que ces réseaux influencent aussi la santé, l’image du corps et les manières de vivre des jeunes Camerounais.

    Donc voilà le paradoxe : d’un côté, c’est une richesse, une créativité qui fait briller le Camer ; de l’autre, ça peut creuser un gap avec les anciens, ou avec ceux du village qui ne sont pas connectés. Le vrai défi, c’est de transformer cette hybridité en force collective — pas en nouvelle fracture.


    Replis identitaires et vivre-ensemble

    Gars, notre mosaïque-là est jolie hein, mais parfois les morceaux refusent de causer ensemble. Chacun veut rester collé seulement à son clan, son patelin, sa langue, sa religion. C’est ça qu’on appelle repli identitaire : au lieu de mélanger et partager, tu fermes la porte, tu dis « je reste avec les miens ». Et ça casse l’esprit du vivre-ensemble qu’on aime bien dire dans les discours.

    Regarde un peu ce qui s’est passé en octobre 2016. Les avocats et les enseignants des régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) ont dit trop c’est trop : on veut pas que nos tribunaux et nos écoles soient francisés de force. Ça a commencé comme des grèves, mais ça a vite chauffé. À partir de 2017, le truc est devenu conflit armé. Et là, le pays a senti que la fracture entre francophones et anglophones n’était plus seulement une théorie, mais une vraie plaie ouverte.

    L’État a réagi rapido. Le 23 janvier 2017, bim, décret qui crée la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM). Le message était clair : « Cameroun un et indivisible », anglais et français égaux, on essaie de calmer le jeu et de prêcher le vivre-ensemble.

    Mais le repli identitaire, lui, n’a pas quitté le terrain. Tu connais les dégâts ? Plus d’un million de déplacés internes, environ 80 % des écoles fermées dans les zones anglophones (ça fait plus de 800 000 élèves sans école), et un tissu social complètement déchiré. C’est plus qu’un problème de politique, ça touche la vie quotidienne des familles.

    En 2019, on a encore tenté une grande thérapie collective : le Grand dialogue national (30 septembre – 4 octobre 2019 à Yaoundé). Pendant cinq jours, gouvernants, opposants, société civile, diaspora… tout le monde a parlé. On a sorti de là un « statut spécial » pour les régions anglophones, plus un Plan de reconstruction (PPRD-NO/SO). Mais jusqu’à aujourd’hui, les résultats restent mitigés : certains disent que c’est une ouverture, d’autres pensent que c’est juste du plâtre sur une plaie qui continue de saigner.

    Bref, le repli identitaire, c’est comme une fissure dans notre mosaïque : si on ne colmate pas avec confiance, justice et vraie cohabitation, ça risque de s’élargir encore. Le vivre-ensemble, ce n’est pas seulement un slogan, c’est un travail de tous les jours.


    Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités

    Quand un Camer part à Mbeng, il ne part pas seulement avec son passeport. Il porte son village dans sa valise : la langue qu’il parle à la maison, le ndolé ou le eru qu’il va chercher coûte que coûte dans les restaurants camerounais ou chez de la famille, les chansons de Petit Pays ou de Tenor qu’il balance en soirée. La diaspora, c’est un Cameroun en miniature, mais transplanté ailleurs.

    Mais là-bas aussi, les choses changent. Le gars du village qui arrive à Paris, il se retrouve obligé de parler français tous les jours, son pikin mélange déjà anglais, argot de banlieue et quelques mots de bassa ou d’ewondo. Résultat : ça crée une nouvelle identité, un Camer à cheval entre ici et là-bas. Et ça revient toujours au pays : tu vois les vidéos TikTok d’une fille à Montréal qui danse le mbolé, ça tourne direct à Yaoundé, ça chauffe dans les mariages.

    La diaspora joue aussi un rôle politique et économique. Beaucoup envoient le nkap à la famille : selon la Banque mondiale, en 2022, les transferts de fonds de la diaspora vers le Cameroun représentaient plus de 300 millions de dollars. Cet argent-là, c’est pas seulement pour les funérailles ou les toits en tôles ; ça finance des business, des tontines internationales, et ça pèse même sur les décisions locales.

    Mais il faut aussi dire la vérité : parfois la diaspora met du piment dans les débats. Sur Facebook ou WhatsApp, certains parlent plus fort que les gens du pays, ils chauffent les palabres politiques, souvent avec une liberté qu’on n’a pas ici. Ça peut inspirer, mais ça peut aussi diviser.

    Au final, la diaspora, c’est comme un miroir. Elle montre aux Camerounais du pays qu’on peut garder ses racines même en vivant ailleurs, mais aussi que l’identité camerounaise n’est pas figée : elle voyage, elle s’adapte, elle se mélange. C’est un Camer version “update” : entre le mboa et mbeng, entre la chefferie et le métro parisien, entre la cuisine au feu de bois et Uber Eats.


    SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    Monument de la réunification

    Au fond, notre histoire, c’est celle d’un grand pagne cousu avec des tissus venus de partout : village et chefferie, école et État, église et mosquée, marché et tontine, WhatsApp et diaspora. On a vu comment la famille élargie te tient debout, comment les chefferies gardent la mémoire, comment les rites — du Ngondo au Nguon — fabriquent du lien, et comment la tontine transforme la solidarité en action. Puis la ville est arrivée avec son vacarme, l’école avec ses cahiers, les médias avec leurs images, le smartphone avec ses notifications : rien n’a disparu, tout s’est réorganisé. La tante qui veillait sur toi au quartier, c’est parfois une note vocale ; la bénédiction du chef, c’est aussi un live ; la tontine, c’est un groupe où on lève les fonds en deux clics. Autrement dit, nos fondations n’ont pas déménagé : elles ont changé de matériau.

    Mais on n’a jamais caché l’autre face du miroir : la mosaïque qui brille peut se fissurer. La diversité qui fait notre fierté — plus de langues, plus de rythmes, plus de styles qu’on ne peut compter — peut se transformer en petites frontières : stéréotypes qui collent à la peau, rivalités de terroirs, blessures héritées de la colonisation, suspicion dans les partages du pouvoir. Quand chacun parle seulement pour “son” camp, la nation devient un ring. Et pourtant, la même diversité a déjà prouvé qu’elle sait créer : des musiques qui voyagent (du Bikutsi au Mbolé), des arts royaux qui inspirent, des cuisines qui rassemblent, des langues qui se répondent — du fulfulde au camfranglais.

    La jeunesse urbaine nous a montré la direction : elle prend racine et elle branche la prise. Elle garde la langue de la maison mais danse sur des beats mondialisés, elle honore les anciens mais s’exprime en story, elle transforme la rue en studio et le quartier en scène. Ce mélange-là, s’il est bien accompagné, n’est pas une trahison : c’est une mise à jour. Même chose pour la diaspora : partie avec la valise et le village au cœur, elle renvoie l’argent, les idées, les réseaux, parfois même des tensions — mais surtout la preuve qu’on peut être du Camer ici et ailleurs, au présent.

    Alors, qu’est-ce qui nous unit, concrètement ? Pas un uniforme qui efface tout, non. Ce sont des passerelles. L’État qui arbitre juste, l’école qui enseigne le drapeau et la chanson du terroir, les chefferies qui protègent la coutume et dialoguent avec la mairie, les médias qui célèbrent la diversité sans attiser les braises. C’est aussi chacun de nous : quand on salue la langue du voisin, quand on marie les familles sans écraser les rites, quand on fait de nos groupes WhatsApp des ponts — pas des murs. Si tu veux tester l’unité du pays, regarde un match des Lions : on chante ensemble; à la mi-temps on se chambre façon village — et puis on recolle, parce qu’on sait que le but de la seconde période n’a pas de tribu.

    Au bout du compte, le Camer n’a pas besoin de choisir entre “Nation” et “Village”. La nation, c’est la grande toile ; les villages, ce sont les motifs. Si tu tires trop fort d’un côté, ça déchire ; si tu ne brodes pas, ça reste nu. Notre travail à tous, c’est d’apprendre à faire danser les deux : tenir les institutions droites et laisser les cultures respirer, encourager l’innovation et garder la racine au frais. La vraie question pour chacun : comment je parle, je mange, je prie, je vote, je crée — pour que mon morceau de mosaïque ne brille pas contre les autres, mais avec eux ?

    Si on y arrive, on aura gagné plus qu’un slogan. On aura un pays qui sait d’où il vient, qui sait où il va, et qui ne laisse personne au bord de la route. Un Camer debout, coloré, bruyant parfois, mais fait pour durer. Ici comme à Mbeng, village comme métropole, ancien comme jeune : on est ensemble.

  • Littérature et Ecriture au Cameroun

    Littérature et Ecriture au Cameroun

    « Quand on ne rêve plus, on n’est plus. » – Manu Dibango

    Ekiéé, si on te demande où commence la littérature camerounaise, tu vas dire quoi ? Dans un bouquin poussiéreux planqué au fond d’une bibliothèque ? Allô ! Avant que nos écrivains n’impriment leurs histoires sur du papier, c’étaient les anciens qui avaient la parole. Assis sous le manguier, à la lumière du feu, ils tissaient des récits en mode storytelling avant l’heure. Pas besoin de Wi-Fi, la connexion était directe entre générations.

    Mais le Mboa ne reste jamais statique. De Mongo Beti à Léonora Miano, en passant par Calixthe Beyala et Djaïli Amadou Amal, nos plumes ont traversé le temps comme des bikutsi endiablés. Les mots ont claqué contre les injustices, exposé nos réalités et rêvé de futurs plus éclatants. Mais attends seulement, on va se dire la vérité : est-ce que la littérature camerounaise est juste là pour distraire ou bien c’est un ndem pour secouer les consciences ?

    Mongo Beti

    Aujourd’hui, les plumes du Cameroun ont compris le game : entre le livre papier et le digital, entre le pays et la diaspora, elles tracent leur route avec un bail bien calculé. E-books, blogs, autoédition, influence numérique… Ça ne dort plus ! Mais malgré tout ça, est-ce que les lecteurs camerounais suivent le mouvement ou bien on va encore dire que « les gens ne lisent pas » ?

    Léonora Miano

    Sors tes lunettes, mets-toi bien, on va entrer dans l’univers de notre littérature, décoder ses tendances et voir où elle nous mène. 📖✨

    1. LES RACINES DE LA PLUME CAMEROUNAISE
      1. Les origines : Oralité et premières écritures
        1. Quand le Mboa parlait avant d’écrire : L’héritage oral
        2. L’arrivée des blancs : quand l’oralité s’est frottée à l’écriture
      2. Comment la littérature moderne du Mboa a posé ses bases
        1. Les Premiers Mousquetaires de la Plume Camer
        2. Indépendance, Nationalisme et Plume Engagée : Quand la Littérature Dégaine
        3. Les Livres Camerounais : Entre Exportation et Blocage
    2. LES COURANTS LITTÉRAIRES ACTUELS ET LEUR IMPACT
      1. Les plumes engagées : entre politique et société
        1. Littérature de la Résistance : Quand les Plumes Deviennent des Kalachnikovs
      2. Nouvelles formes et futur de l’écriture au Cameroun
        1. Plumes du dehors, plumes du dedans : qui porte le game ?
        2. Internet et l’édition freestyle : qui peut écrire peut publier
          1. Autoédition et e-books : plus besoin d’un « boss » pour valider ton talent
          2. Les blogs et le storytelling digital : tu veux être entendu ? Écris en ligne !
        3. BD Camerounaise et Littérature Jeunesse : les p’tits Mboa ont leur place dans le game !
          1. Le livre jeunesse : place aux histoires made in Camer
          2. La BD Camerounaise : une révolution en cours
      3. Les Plumes du Mboa, entre Héritage et Futur : On ne dort pas !

    LES RACINES DE LA PLUME CAMEROUNAISE

    Avant que les Camerounais ne commencent à consommer les romans bien rangés en bibliothèque, la littérature du Mboa vibrait déjà dans les palabres des anciens. Sous le manguier ou autour du feu, les contes déroulaient des leçons de vie, les proverbes giflaient sans toucher, et les épopées se chantaient avec le poids des générations sur chaque parole. C’était le premier grand livre du pays, écrit dans les mémoires, transmis sans encre ni papier.

    Puis, les missionnaires sont arrivés avec leur propre façon d’écrire l’histoire, plantant les premières bases d’une littérature couchée sur le papier. Mais les plumes camerounaises n’ont pas tardé à prendre le relais. Isaac Moumé Etia a été parmi les premiers à noircir les pages pour dire nos réalités, marquant ainsi un tournant.

    Isaac Moumé Etia, en littérature, le man était avant tout poète, il parlait et écrivait parfaitement plusieurs langues…

    Quand Mongo Beti et Ferdinand Oyono ont débarqué dans les années 50, ils n’étaient pas là pour faire joli non plus. Leur plume a craché du feu contre le colonialisme et ses dérives. Pas de demi-mesure : ils ont dégainé des romans qui cognaient dur, mettant à nu les hypocrisies du système. Puis, avec l’indépendance, l’écriture a pris une autre dimension. Elle est devenue un miroir, un espace où nos espoirs, nos galères et nos aspirations ont trouvé refuge.

    Ferdinand Oyono

    Mais se faire entendre reste un autre combat. Jusqu’à aujourd’hui, l’édition est un parcours semé d’embûches. Les grandes maisons d’édition sont loin du Mboa, et les écrivains du pays doivent batailler pour être publiés et distribués ici-même.

    Dans cette première partie, on va creuser dans les racines profondes de notre littérature, remonter aux origines de la transmission orale, explorer les premiers écrits et revisiter les grandes plumes qui ont forgé l’identité littéraire du Cameroun. Bref, on va plonger dans la marmite de l’histoire littéraire du Mboa, là où se mélangent héritage, lutte et survie. 📖🔥


    Quand le Mboa parlait avant d’écrire : L’héritage oral

    Ekié ! Avant qu’un Camerounais ne puisse feuilleter un roman dans une bibliothèque climatisée, ici, la parole était reine. Pas de papier, pas d’encre, mais un art bien rodé : celui de raconter, de transmettre, de graver la mémoire dans les esprits plutôt que sur du papier.

    Les anciens n’avaient pas besoin d’édition pour publier leurs sagesses. Sous le manguier du kwat, au coin du feu, dans les grandes assemblées, les contes fusaient, les proverbes cognaient et les épopées transportaient les auditeurs dans un autre temps. C’était la première bibliothèque du Mboa, sans murs, sans portes, mais avec des gardiens : les sages, les griots, les conteurs.

    Dans les villages bassa, bamiléké, peuls, bétis, ou chez les Bakweri, ces récits n’étaient pas juste là pour distraire. Chaque légende était une carte du monde pour apprendre la vie. Et quand il fallait parler des ancêtres et des héros du Mboa, c’était une superproduction avec effets spéciaux en direct ! Les tambours donnaient le suspense, les balafons mettaient l’ambiance, et la kora transportait les cœurs.


    Les jeunes apprenaient tout dans cette école sans cahier : le courage, la ruse, l’honneur, le respect des ancêtres et surtout l’art de bien parler, parce que si tu voulais briller dans le kwat, mieux valait avoir une bouche qui tcham bien.

    Pas besoin de papier, pas besoin de stylo. Les griots, eux, c’était le Wi-Fi de l’époque, la base de données vivante où toute l’histoire du peuple était stockée. Ils connaissaient les généalogies par cœur, récitaient des épopées sans bafouiller et transmettaient la mémoire du Mboa avec une précision chirurgicale. Quand ils parlaient, les rois écoutaient, les guerriers prenaient des notes et les enfants ouvraient grand les oreilles.

    Mais avec le temps, la modernité est arrivée en mode rouleau compresseur. Les jeunes ont troqué les veillées sous le manguier contre Netflix et TikTok, et les griots ont commencé à perdre leur place. Qui veut encore écouter une histoire de trois heures quand un film peut te montrer la même chose en 90 minutes ?

    Pourtant, tout n’est pas perdu. Certains refusent de laisser cette tradition s’éteindre comme une bougie en plein vent. On voit émerger des festivals de conteurs, des archives numériques où les histoires des anciens sont enregistrées, et même des projets pour intégrer ces récits dans les écoles. Parce qu’il faut bien parler, si on ne fait pas gaffe, on risque de perdre une richesse aussi précieuse que l’or.

    Griots à Tignere (Adamaoua Cameroun)

    L’arrivée des blancs : quand l’oralité s’est frottée à l’écriture

    Mof mi dé! Les missionnaires qui ont débarqué ici n’étaient pas venus seulement pour prêcher la bonne parole. Ils avaient aussi un autre plan : caler leur écriture et remodeler nos récits à leur sauce. Pourtant les Camerounais n’ont pas attendu les blancs pour comprendre que laisser une trace, c’est puissant.

    Le roi Ibrahim Njoya des Bamoun, lui, avait déjà capté le bail bien avant. Il ne voulait pas qu’on raconte son histoire à sa place, alors il a carrément inventé l’écriture Bamoun, le shü-mom. Son but ? Noter la mémoire de son peuple, archiver les traditions, s’assurer que rien ne se perde dans les vents du temps.

    Texte en écriture bamoun/shü-mom, 1910.

    Mais les missionnaires, eux, étaient dans un autre film. Ils sont venus avec l’alphabet latin, traduisant la Bible comme ce mbom, Joseph Merrick, dans les langues locales comme le bulu, l’ewondo, le fulfuldé… En passant, ils ont aussi collecté des contes et écrit les premières histoires camerounaises, sauf qu’ils ont twisté les choses comme ça les arrangeait. Résultat : beaucoup de récits ont dû passer sous filtre européen, avec des moralités et des perspectives qui n’étaient pas toujours les nôtres.

    Missionnaire au Haut-Cameroun vers 1920

    Les premiers Camerounais qui ont pris la plume ont dû jongler avec ce système. Influencés par l’école coloniale, ils écrivaient souvent en suivant les cadres imposés par les blancs. Mais fais-quoi, fais-quoi, les vraies plumes du Mboa allaient bientôt changer la donne. Vers les années 50-60, une nouvelle génération d’écrivains est arrivée, bien décidée à briser les chaînes et à écrire avec sa propre voix. Là, ça a commencé à chauffer !


    Les Premiers Mousquetaires de la Plume Camer

    Avant qu’on ne commence à citer les écrivains camerounais dans les grands cercles littéraires, les anciens ont charbonné. Le premier à ouvrir le bal du côté de la littérature écrite, c’est Isaac Moumé Etia. Son livre Les Fables de Douala (1930) a été la première brique posée pour connecter l’oralité aux mots couchés sur papier. Un vrai pionnier, même si à l’époque, écrire en français c’était déjà un combat.

    Les années 50, c’est là où le game devient sérieux. Mongo Beti arrive en mode « faut pas jouer avec moi », et balance Ville cruelle (1954) et Le Pauvre Christ de Bomba (1956).

    Avec ses textes, il prend son visa pour le clash contre le système colonial et la trahison de l’élite africaine. Ferdinand Oyono suit le mouvement avec Une vie de boy (1956) et Le vieux nègre et la médaille (1956), des romans qui exposent les mascarades du nding mbout colonial avec un style satirique qui donne des gifles sans lever la main.

    Dans les années 60, d’autres plumes viennent poser leur sauce sur le feu littéraire. Jean Ikelle Matiba (Cette Afrique-là, 1963) et René Philombe (Lettres de ma cambuse, 1964) racontent la vie des oubliés, ceux qui ne sont pas invités aux buffets des puissants.

    Petit à petit, la littérature camerounaise commence à faire son bruit, et plusieurs écrivains comme François-Marie Borgia Evembé (Sur la terre en passant, 1966) et Francis Bebey prennent la scène et raflent des prix littéraires solides.

    Le Fils d’Agatha Moudio a par exemple obtenu, en 1968, le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire. En 1976, il en était déjà rendu à sa cinquième édition et était traduit en anglais, en allemand et en polonais.


    Indépendance, Nationalisme et Plume Engagée : Quand la Littérature Dégaine

    Si écrire, c’est déjà un combat, alors l’indépendance du Cameroun a été un vrai ring de boxe littéraire mon frère! En 1960, quand le pays arrache son drapeau, les écrivains ne restent pas silencieux. Au contraire, ils allument les micros pour raconter la vraie histoire – celle qui ne rentrait pas dans les manuels scolaires écrits par les colons.

    L’UPC (Union des Populations du Cameroun), ce mouvement de résistance qui a tenu tête à la France, devient un thème central dans plusieurs œuvres. Mongo Beti est encore au front avec Remember Ruben (1974), où il raconte le combat des nationalistes contre le pouvoir colonial. Hemley Boum (Les Maquisards, 2015) et Max Lobe (Confidences, 2018) reviennent aussi sur ces pages d’histoire que certains veulent effacer.

    D’un autre côté, J. Achille Mbembe, avec son étude La palabre de l’indépendance : les ordres du discours nationaliste au Cameroun (1948-1958), décortique comment la langue et la tradition orale ont été utilisées comme armes politiques. Pour lui, les écrivains camerounais ne sont pas juste des raconteurs d’histoires, mais des reconstructeurs de mémoire.


    Les Livres Camerounais : Entre Exportation et Blocage

    Écrire, c’est bien. Être lu, c’est mieux. Mais au Cameroun, faire circuler un livre, c’est tout un ndem. La réalité, c’est que 90% des livres en librairie viennent de l’Occident, et les maisons d’édition locales galèrent. Les grandes maisons comme Hachette, Nathan et consorts ont verrouillé le marché, surtout pour les manuels scolaires, ce qui empêche l’édition locale de grandir. Vous voyez comment ils sont non?

    Heureusement, des maisons comme Éditions CLE, Ifrikiya, Tropiques et les Presses Universitaires de Yaoundé essaient de tenir la route. Et c’est surtout à l’international que les écrivains camerounais pètent le score. Exemple de Léonora Miano, Djaïli Amadou Amal (Prix Goncourt des lycéens 2020) à gauche et Imbolo Mbue (Voici venir les rêveurs, 2016) à droite qui sont aujourd’hui des figures respectées sur la scène mondiale.


    LES COURANTS LITTÉRAIRES ACTUELS ET LEUR IMPACT

    La littérature du Mboa est en mode turbo, en pleine évolution et en train de prendre ses marques sur la scène mondiale. Entre ceux qui tapent du poing sur la table pour dénoncer les injustices, ceux qui explorent les multiples facettes de l’identité camer, et ceux qui font péter les barrières avec le numérique, on peut dire que les plumes camerounaises ne sont pas prêtes à baisser le volume.

    D’un côté, les écrivains militants continuent de charger le système. Ils parlent des ndem du quotidien : corruption, abus de pouvoir, misères sociales et poids de l’héritage colonial. Leurs romans, essais et pièces de théâtre sont des micros tendus aux sans-voix, ceux que l’histoire officielle a mis en mode silencieux. Quand tu ouvres leurs livres, c’est un peu comme si tu étais assis à un njoka de vérité où tout doit se dire, sans filtre.

    Mais à côté de cette vibe engagée, un vent de fraîcheur souffle aussi sur la littérature camer. La diaspora joue un rôle majeur en mélangeant les influences, en injectant des perspectives nouvelles dans les récits. Et puis, le numérique est venu casser les portes. Aujourd’hui, grâce aux blogs, à l’autoédition et aux webtoons, n’importe quel mbom avec du talent et du cran peut balancer son œuvre et toucher un public sans attendre qu’un éditeur valide son flow.

    Le secteur jeunesse et la bande dessinée ne sont pas en reste. De plus en plus de livres pour enfants et de BD aux couleurs bien camer font leur apparition, avec des histoires qui parlent aux jeunes générations sans passer par les clichés made in France.

    Festival international de la bande dessinée du Cameroun

    Évidemment, tout ça ne se fait pas sans obstacles. Se faire éditer, distribuer et être reconnu reste un gros challenge. Mais une chose est sûre : les écrivains camerounais ne sont pas là pour jouer les figurants. Leur mission est claire : raconter le Cameroun autrement, à la croisée du militantisme, de l’innovation et de l’ouverture au monde. Et franchement, ça promet des étincelles. 🚀📚🔥


    Littérature de la Résistance : Quand les Plumes Deviennent des Kalachnikovs

    Au Cameroun, même les livres font le maquis. Depuis toujours, nos auteurs ont écrit sous tension, entre censure, persécution et exil. Si aujourd’hui on peut un peu plus parler, à une époque, écrire contre le régime, c’était comme danser sur un fil de rasoir.

    Dès les années 70, Mongo Beti a ouvert la voie avec « Main Basse sur le Cameroun« . Son livre ? Interdit en France ET au Cameroun. Rien que ça ! Une vraie grenade littéraire contre la Françafrique et les micmacs du pouvoir.

    MONGO BETI – Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation

    Dans les années 90, avec la montée du multipartisme, les plumes ont encore plus dégaîné. Patrice Nganang, avec « Temps de chien » (2001), a peint un Cameroun perdu dans le chaos politique, et Max Lobe, avec « Confidences » (2016) déjà cité plus haut, a déterré des vérités sur la guerre d’indépendance.


    Plumes du dehors, plumes du dedans : qui porte le game ?

    Ekiéé, aujourd’hui, la littérature camerounaise ne se joue plus seulement à Nkol-dongo ou à Bonanjo ! Les écrivains du Mboa sont éparpillés comme du piment écrasé sur du bon poisson braisé. Entre ceux qui charbonnent au pays malgré les ndem de l’édition et ceux qui posent leur flow depuis la diaspora, la littérature camer a plusieurs voix, plusieurs vibes.

    Calixthe Beyala fait ses bails depuis Paris, Léonora Miano décortique l’identité noire depuis la France, Max Lobe tape fort sur la colonisation en Suisse, Imbolo Mbue secoue le game depuis les States… Mais entre le dehors et le dedans, les réalités sont pas pareilles.

    Les gars du pays, eux, doivent se battre pour publier, distribuer et même faire lire leurs bouquins. T’as écrit un livre au Cameroun ? Bravo, mais est-ce que les gens vont le trouver en librairie ? Bonne chance ! Entre les maisons d’édition frileuses, les circuits de distribution compliqués et le ndem du lectorat, publier un livre ici, c’est comme vouloir vendre du plantain à quelqu’un qui veut seulement du riz.

    Mais y’a une connexion qui commence à se faire ! L’AMACAD (Amicale des Auteurs Camerounais de la Diaspora) veut casser cette barrière. Le plan ? Connecter les plumes d’ici et de là-bas, créer un pont pour que les auteurs puissent s’échanger les blazes, partager les opportunités et surtout faire entendre la voix du Cameroun, que tu sois à Douala, Abidjan ou New York.

    Le but est clair : stop au combat chacun dans son coin, la littérature camerounaise doit se packager en équipe et taper fort ensemble.


    Internet et l’édition freestyle : qui peut écrire peut publier

    Avant, écrire un livre au Cameroun, c’était se préparer à galérer. Tu finissais ton manuscrit, tu courais derrière les éditeurs, tu attendais leur validation… Bref, un vrai bail de patience. Mais Internet est venu shifter le game. Aujourd’hui, un bon fichier PDF, une bonne couverture et bam ! Ton livre est disponible à Yaoundé, à Londres, à Tokyo.


    Autoédition et e-books : plus besoin d’un « boss » pour valider ton talent

    Les maisons d’édition locales font les difficiles ? Pas grave, les auteurs prennent les raccourcis digitaux. Avec Amazon Kindle, Smashwords, Kobo Writing Life, certains auteurs camerounais mettent directement leur tchap sur le marché mondial.

    Fini les longues attentes, tu balances ton livre en ligne, tu fixes ton prix et le public peut commander en un clic. Et puis, entre nous, les Camerounais lisent maintenant plus sur téléphone que sur papier, donc si ton livre est en e-book, tu multiplies tes chances d’être lu.


    Les blogs et le storytelling digital : tu veux être entendu ? Écris en ligne !

    Avant, tu devais prier un éditeur pour avoir une plateforme. Maintenant ? Tu ouvres un blog, tu racontes tes histoires et si ton flow est bon, les lecteurs vont suivre.

    Des gars comme Patrice Nganang ont bien capté le bail. Il tease ses livres sur Facebook, poste des extraits sur Twitter, et interagit avec son audience comme un vrai king. Aujourd’hui, même les critiques littéraires se font en ligne : si ton livre frappe, Twitter Camer va en parler, si c’est pas bon, on va aussi te taguer !


    BD Camerounaise et Littérature Jeunesse : les p’tits Mboa ont leur place dans le game !

    Le livre jeunesse : place aux histoires made in Camer

    Avant, on donnait aux enfants des bouquins avec des personnages qui n’ont jamais mis pied au village. Mais ça, c’était avant ! Aujourd’hui, des éditeurs comme Akoma Mba, Tropiques Éditions et les Presses Universitaires d’Afrique bossent pour que les p’tits du Mboa aient des livres qui parlent leur langage.

    🌍 Des contes et légendes revisités, pour reconnecter les jeunes à leur culture.

    📚 Des livres bilingues, pour que nos langues locales arrêtent de disparaître.

    🔥 Des récits sur les réalités d’ici, pas juste des histoires de princesses dans des châteaux.

    Le Salon du Livre Jeunesse et de la BD de Yaoundé (SALIJEY) donne enfin un espace aux créateurs locaux. Les p’tits Camerounais n’ont plus besoin d’aller chercher leurs héros ailleurs, les leurs sont déjà là !

    Salon du livre jeunesse et de la bande dessinée de Yaoundé – Salijey

    La BD Camerounaise : une révolution en cours

    Oublie les Marvel et les DC Comics, le Cameroun est en train de fabriquer ses propres super-héros. Des studios comme Waanda Stoudio et Zebra Comics montent en puissance et proposent des BD 100% camerounaises, avec des personnages inspirés de nos cultures et nos réalités. Waanda Stoudio balance des BD et de l’animation africaine. Zebra Comics crée des héros africains avec un modèle hybride : papier, digital et application mobile.

    Mais comme tout au Cameroun, y’a des embûches. La BD coûte cher à produire, les librairies ne jouent pas trop le jeu, et les jeunes qui veulent dessiner galèrent à trouver du soutien. Heureusement, des plateformes comme Artefacts permettent de lire des BD africaines en ligne, histoire de casser un peu la barrière du papier.


    Bon, on a bien tchop la littérature, hein ? On a creusé dans les racines, marché dans l’ombre des anciens conteurs, décortiqué l’ère des premiers écrivains rebelles et exploré les nouvelles avenues où s’éclatent les plumes du Mboa.

    🔥 On a vu que nos écrivains ne sont pas là pour jouer.

    💡 On a capté que la diaspora et le digital sont en train de changer la donne.

    📚 On a senti que la BD et la littérature jeunesse ont commencé à pousser comme du manioc en saison des pluies.

    Mais le vrai questionnement reste posé : est-ce que la littérature camerounaise va enfin s’imposer à l’échelle mondiale, avec une vraie industrie qui soutient les auteurs, ou bien on va encore attendre que les étrangers viennent nous valider avant de croire en nos propres talents ?

    Parce que oui, le talent est là, les histoires sont riches, le game est en feu, mais si les Camerounais eux-mêmes ne lisent pas leurs propres écrivains, ça va où ?


    Mbindi Ouvert : Et Maintenant ?

    Si on veut que la plume du Mboa devienne une force incontournable, ça doit passer par trois choses :

    ✅ Soutenir nos propres auteurs : Achète le livre d’un écrivain camerounais, parle-en, fais du bruit, ne laisse pas les talents mourir en silence.

    ✅ Multiplier les canaux de diffusion : Blogs, e-books, BD digitales, réseaux sociaux… Tous les chemins doivent mener aux lecteurs !

    ✅ Créer un vrai business du livre : Si on veut que les écrivains du pays puissent vivre de leur plume, il faut industrialiser le game, pas juste attendre les prix internationaux.

    Le plus important, c’est que nos plumes ne s’éteignent pas. Si les conteurs d’hier ont pu transmettre l’histoire sans papier, les écrivains d’aujourd’hui doivent trouver les nouveaux outils pour que leurs voix traversent le temps et l’espace.

    Alors mon frère, ma sœur, tu lis ou bien tu dors ? 📖🔥 Parce que la littérature camerounaise, elle, ne dort pas.

    👏🏾 Merci d’avoir voyagé avec nous dans ce grand njoka littéraire !

    Partage tes critiques avec nous dans ce formulaire stp mola : https://forms.gle/9T9v85fuGU9fJ5MT8

    Si le cœur te dit, prends un livre camerounais, ouvre une page et entre dans un autre monde. Qui sait, peut-être que demain, c’est toi qui prendras la plume pour raconter le Mboa ! 🚀📚

  • Histoire et Patrimoine du Cameroun

    Histoire et Patrimoine du Cameroun

    Nos Ancêtres N’ont pas blagué avec l’Héritage !

    Le Cameroun, c’est un pays où chaque pierre, chaque forêt et chaque village ont une histoire à raconter. Depuis le temps où nos arrière-grands-pères foulaient cette terre rouge, jusqu’aux grandes chefferies d’aujourd’hui, découvrons notre héritage, un mélange puissant de traditions, de batailles et de transmissions.

    D’après les experts, les premières traces humaines ici remontent à des millénaires. Bien avant les Européens avec leurs bateaux et leurs accords bizarres, nos ancêtres avaient déjà construit des royaumes solides, avec des chefs qui réglaient les affaires sérieusement. C’étaient pas des blagues, hein ! Chaque groupe avait ses propres règles, ses rituels, son art de vivre.

    L’ADN d’un mystérieux peuple inconnu découvert au Cameroun : Le site de Shum Laka pourrait révéler de nouveaux secrets sur l’histoire de l’évolution de l’homme. 

    Aujourd’hui, cet héritage vit encore dans nos monuments, nos chants, nos danses et même nos expressions du quotidien. C’est pas juste une affaire de musée, c’est notre identité ! Un Camerounais qui ne connaît pas son histoire, ça ne devrait pas exister ! Alors, prêt à découvrir tout ce qui fait notre richesse ?

    1. D’où Venons-Nous ? Nos Ancêtres Avaient Déjà Tout Calculé !
      1. Les Vieux Avaient Déjà Tout Mis en Place : Vestiges et Royaumes d’Autrefois
        1. On Était Là Depuis, Hein ! Les Premiers Habitants et Leurs Traces
        2. Les Royaumes d’Avant : Ça Fonctionnait Comme Une Machine Huilée !
      2. Quand les Mbom d’Ailleurs Ont Débarqué : Colonisation et Bagarre pour l’Indépendance
        1. Les Premiers Blancs Sont Arrivés, et Tout a Commencé à Changer !
        2. Deux Colonisations, Deux Façons de Gérer le Pays
        3. La Révolte Gronde, Mais la Répression Fait Mal
        4. 1960 : L’Indépendance Mais Pas la Liberté Totale
        5. Aujourd’hui : Un Héritage Colonial Toujours Visible
    2. Cameroun : Chaque Pierre, Chaque Rythme, Chaque Parole Garde Notre Histoire
      1. On a construit avant que les autres ne sachent où on était !
        1. Les Musées : Là où notre mémoire refuse de disparaître
        2. Nos Ancêtres n’avaient pas YouTube, mais ils savaient graver leur Histoire !
        3. Nos Rois ne Jouaient Pas avec l’Autorité : Les Objets de Pouvoir
      2. Nos Trésors Cachés : Danse, Musique et Paroles qui Refusent de Mourir
        1. Quand une fête traditionnelle fait vibrer tout un peuple
        2. La danse : Quand le corps raconte ce que la bouche ne peut pas dire
        3. La musique : Notre meilleure exportation, même si on ne le reconnaît pas toujours
        4. Les contes et légendes : Quand la parole était notre meilleure bibliothèque
        5. Nos langues : Ce qui nous lie, mais qu’on laisse disparaître
      3. On ne quitte pas la maison sans fermer la porte : Ce qu’on garde et ce qu’on doit changer !

    D’où Venons-Nous ? Nos Ancêtres Avaient Déjà Tout Calculé !

    Bien avant que les cartes du Cameroun ne soient dessinées et que les grandes villes ne se remplissent de circulation et de bruits, nos ancêtres vivaient déjà ici, organisés et bien installés. Les traces laissées dans le sol, les outils retrouvés par les chercheurs montrent que les premiers habitants de cette terre savaient exactement comment survivre, chasser, cultiver et bâtir leurs sociétés.

    Petit à petit, des groupes se sont structurés, donnant naissance à des chefferies et des royaumes puissants comme ceux des Bamoun, des Kotoko ou encore des Tikar. Ici, on ne blaguait pas avec le respect des traditions ! Chacun avait sa place, ses coutumes et un savoir-faire qui se transmettait de génération en génération. L’agriculture, l’artisanat, le commerce… tout roulait bien, et les échanges se faisaient déjà entre les différentes régions bien avant que les whites ne mettent les pieds dans l’affaire.

    Les civilisations Sao et Kotoko

    Mais bon, comme toujours, quand des étrangers arrivent, tout se complique ! À partir du XVe siècle, les premiers navigateurs portugais ont commencé à rôder, cherchant des épices, des richesses, et bien sûr, à marchander avec les populations locales. Peu à peu, ces contacts ont chamboulé les traditions, apportant avec eux de nouvelles influences, de nouvelles manières de voir le monde… et des problèmes aussi. Voilà comment notre histoire a pris un tournant qui continue de nous marquer aujourd’hui !


    On Était Là Depuis, Hein ! Les Premiers Habitants et Leurs Traces

    Mon frère, ma sœur, oublie l’histoire qu’on te raconte là comme si le Cameroun a commencé avec la colonisation ! Ici, on était déjà en place depuis des millénaires, organisés, bien assis sur notre terre. Les chercheurs qui creusent partout-là ont trouvé des traces solides que nos arrière-arrière-grands-pères avaient déjà posé les fondations de notre histoire bien avant que les blancs ne débarquent.

    Regarde seulement du côté de l’Adamaoua, dans le fossé du Mbéré. Là-bas, les gens ont retrouvé des tessons de poterie décorée, des meules, des pierres taillées, et même des greniers. Ça veut dire quoi ? Que les mbom de cette époque savaient cultiver, stocker leurs vivres et vivre en communauté, bien avant qu’on ne parle de royaumes.

    Si tu veux encore du lourd, parlons de Shum Laka, là-bas vers les Grassfields. Les scientifiques y ont trouvé des ossements datant de plus de 30 000 ans ! Oui mon frère, 30 000 ans! Ces gens-là savaient sculpter des outils, enterrer leurs morts avec respect et bâtir des communautés bien structurées.

    Et ce n’est pas tout. Dans le Nord-Cameroun, les mbom ont même laissé des mégalithes géants, ces grosses pierres plantées dans le sol pour marquer leurs territoires et honorer leurs ancêtres. Quand on te dit que nos anciens ne faisaient pas les choses au hasard, c’est pas des jokes l’ami !

    Le mégalithisme au Grassland (Cameroun occidental)

    Tu vois donc que notre histoire commence bien avant les royaumes et les rois. Les anciens avaient déjà capté que la vie en société, c’est l’organisation. Ils ont posé les bases, et les royaumes n’ont fait que bâtir dessus.

    Les Royaumes d’Avant : Ça Fonctionnait Comme Une Machine Huilée !

    Là on parle pas de villages dispersés au hasard hein, c’était des États bien ficelés, avec des rois qui géraient les affaires comme de vrais boss.

    Le Royaume Bamoun, créé en 1394, était déjà dans un autre level. Chez eux, y avait pas boucan. Tout était organisé, centralisé, et bien huilé. Un sultan, le célèbre Njoya, n’a pas attendu qu’on lui enseigne quoi que ce soit : il a inventé une écriture, le Shu Mom, pour que son peuple puisse écrire et transmettre son savoir. Aujourd’hui encore, quand tu passes à Foumban, le Musée des Rois Bamoun regorge de leurs trésors.

    Le Royaume BAMOUN au Cameroun : Palais des Rois Bamoun à Foumban

    Si tu montes vers l’Extrême-Nord, tu vas croiser les Sao, les ancêtres des Kotoko. Ces mbom-là, ce n’étaient pas des « petits » hein ! Ils ont laissé derrière eux des murs d’enceinte massifs, des statues en terre cuite et des objets en bronze. Ça veut dire quoi ? Que les gars maîtrisaient l’architecture, la guerre et l’artisanat. Ils ont tenu leur territoire pendant des siècles avant d’être absorbés par les Kotoko.

    De l’autre côté, dans les Grassfields, les chefferies bamiléké et tikar étaient aussi très bien organisées. Là-bas, le chef (le Fon) n’était pas un dictateur hein ! Il était entouré d’un conseil de notables et de sociétés secrètes, qui assuraient la justice et la gestion des terres. Chaque chefferie avait son palais royal, bien décoré, avec des sculptures et des symboles qui montraient la puissance de la dynastie.

    Enfin, dans l’Adamaoua, les Foulbés avaient déjà installé des émirats où l’Islam et le commerce transsaharien structuraient toute la vie économique et sociale. Ils étaient sous la direction de lamidos et d’émirs, et grâce aux caravanes, ils avaient accès à des produits qui venaient de très loin.

    Tous ces royaumes n’étaient pas des îlots isolés…

    Ils commerçaient, faisaient des alliances, entraient en guerre aussi parfois, selon les intérêts du moment. Le sel, l’or, les textiles et même les esclaves circulaient bien avant que les colons ne débarquent. Aujourd’hui encore, les traces de ces royaumes sont bien visibles, et notre histoire continue de vivre à travers eux.


    Les Premiers Blancs Sont Arrivés, et Tout a Commencé à Changer !

    Avant que les Européens ne commencent à pointer leurs nez ici, le Cameroun roulait bien comme on vient de le voir. Les royaumes fonctionnaient avec leurs chefs, leurs marchés et leurs traditions. Mais dès que les Portugais ont débarqué au XVe siècle, les choses ont commencé à sentir bizarre.

    Les gars sont arrivés avec leurs bateaux, ont vu qu’il y avait des richesses ici et ont commencé à faire du business avec les populations locales. DoualaBimbia et d’autres villes côtières sont vite devenues des points stratégiques pour la traite des esclaves. Les Européens échangeaient des babioles et des fusils contre des hommes et des femmes qu’ils envoyaient bosser comme des bêtes dans les plantations en Amérique mais aussi en Europe notamment en France où à Bordeaux, de nombreux esclaves noirs furent déportés. Cette histoire a tellement bousculé nos ancêtres que certaines communautés en ressentent encore les effets aujourd’hui. En tout cas ces traces ne sont pas présentes que dans notre histoire mais aussi là où nombreux d’entre nous ont émigré aujourd’hui.

    Mascaron au visage africain, place de la Bourse.

    Mais ce n’était que le début. À force de venir faire des affaires, les Européens ont fini par vouloir tout contrôler. En 1884, les Allemands, qui n’aimaient pas voir trop de monde tourner autour de leurs intérêts, ont mis en place un protectorat sur le Kamerun. En gros, ils ont dit : « Désormais, c’est nous les boss ici ».

    Sous leur règne, les routes, les chemins de fer et les plantations ont poussé comme des champignons, mais pas gratuitement hein ! C’était les Camerounais qui trimaient sous le travail forcé, pendant que les colons se remplissaient les poches oklm.

    Après la Première Guerre mondiale (1918), les Allemands ont perdu la partie, et là, les Français et les Anglais sont venus partager le gâteau. La France a pris 80 % du territoire, pendant que les Britanniques récupéraient 20 %. C’est comme ça que le Cameroun s’est retrouvé avec deux systèmes complètement différents.

    Vidéo : « La Route des Chefferies » revient sur l’esclavage au Cameroun

    Deux Colonisations, Deux Façons de Gérer le Pays

    Les Français, eux, n’étaient pas là pour jouer massa! Ils ont imposé leur modèle à la dure :

    • Tout devait être en français.
    • L’école, l’administration, même les chefs traditionnels devaient suivre leurs règles.
    • Ceux qui essayaient de faire bande à part se retrouvaient mis à l’écart.

    Du côté britannique, c’était plus détendu. Les chefs traditionnels avaient encore un peu de pouvoir, et tout était géré de manière plus indirecte. Mais au final, c’était toujours les blancs qui décidaient.

    Ce double héritage colonial a laissé des séquelles profondes : même après l’indépendance, le Cameroun francophone et anglophone ne voyaient pas les choses de la même manière.

    La Révolte Gronde, Mais la Répression Fait Mal

    Les années passent, et les Camerounais commencent à en avoir marre de subir. À partir de 1948, un mouvement se lève : l’Union des Populations du Cameroun (UPC). Les gars réclament l’indépendance totale, pas un truc arrangé où la France continue de tirer les ficelles en coulisses.

    Mais la France, elle, n’était pas prête à lâcher l’affaire. En 1955, ils interdisent l’UPC et commencent à frapper fort :

    • Assassinats de leaders,
    • Déplacements de populations,
    • Zones de pacification où les militaires terrorisaient les villages.

    Un rapport publié en 2024 a révélé que la France menait en réalité une guerre secrète contre les indépendantistes, utilisant des techniques déjà testées en Algérie : torture, exécutions sommaires et massacres discrets.

    En 1958, Ruben Um Nyobé, le leader de l’UPC, est tué par les troupes coloniales. En 1960, c’est Félix-Roland Moumié qui est empoisonné par les services secrets français à Genève. Le message était clair : l’indépendance, ce n’est pas vous qui allez la négocier !

    Podcast : Monsieur X revient en détail sur ce qui demeure l’une des pages les plus noires de l’histoire coloniale de la France et de la Françafrique comme l’a prétendument baptisée lui-même le président ivoirien Houphouët-Boigny… Épisode 1 / Épisode 2

    1960 : L’Indépendance Mais Pas la Liberté Totale

    Finalement, en 1960, la France « donne » l’indépendance au Cameroun, mais avec des conditions. Ahmadou Ahidjo, choisi par Paris, devient le premier président du pays. Le gars installe un régime serré, histoire de garder les pro-UPC sous contrôle.

    De l’autre côté, en 1961, le Cameroun anglophone doit choisir entre rester avec le Nigeria ou rejoindre le Cameroun francophone. Résultat : le pays est réuni, mais pas forcément en bonne entente. Au début, il y avait un système fédéral, mais dès les années 1970, Ahidjo centralise tout.

    Et devine quoi ? Les méthodes coloniales continuent : les camps de regroupement restent en place, les opposants sont traqués, la répression ne s’arrête pas.

    Aujourd’hui : Un Héritage Colonial Toujours Visible

    Plus de 60 ans après l’indépendance, le Cameroun est encore marqué par son passé colonial. Peu importe le sujet, nous portons et voyons encore aujourd’hui ces redoutables effets :

    🔹 Un pays, deux systèmes :

    Les francophones et les anglophones ne vivent pas de la même façon. Les tensions dans les régions anglophones viennent en grande partie de cette réunification mal gérée.

    🔹 Une mémoire incomplète et falsifiée :

    Pendant des décennies, la France a caché son rôle dans la répression des indépendantistes. Ce n’est que récemment qu’un rapport officiel a commencé à lever le voile sur ces crimes.

    🔹 Des inégalités régionales :

    Certaines zones, notamment celles qui ont le plus souffert de la colonisation, sont toujours marginalisées.

    🔹 Une économie sous influence étrangère :

    Malgré l’indépendance, la France et d’autres pays restent très impliqués dans l’économie camerounaise, avec des contrats et des accords qui ne profitent pas toujours aux populations locales.


    Cameroun : Chaque Pierre, Chaque Rythme, Chaque Parole Garde Notre Histoire

    Ici, l’héritage se vit et se transmet, dans la terre rouge des villages, sous les toits sculptés des chefferies, dans les voix des anciens qui partagent les légendes. Notre patrimoine, c’est deux grands piliers qui se tiennent côte à côte :

    🛕 Les Monuments, Sites et Artéfacts : Des palais majestueux aux cases traditionnelles, des objets royaux conservés dans les musées aux symboles gravés dans le bois et la pierre, où chaque élément raconte l’histoire de nos royaumes, de nos luttes et de nos traditions.

    🎶 Les Expressions Culturelles et la Transmission Orale : Nos langues, nos danses, nos légendes, nos rythmes sont l’âme vivante du pays. De la parole d’un griot au battement du bikutsi, chaque expression tisse un lien entre ceux qui sont partis et ceux qui arrivent.


    Toi même tu vois non? Le Came & Run de base, c’est une terre avec une histoire. Seulement, le problème c’est qu’on ne nous le répète pas assez. Tu connais combien de jeunes qui passent devant un vieux bâtiment et pensent juste que c’est “une vieille maison” sans savoir que c’est un bout de leur propre histoire ?

    Cameroun, carte allemande 1888.

    Nos villes sont pleines de monuments, nos villages cachent des sites qui ont vu des batailles, des rituels, des décisions politiques majeures. Et pourtant, beaucoup ne réalisent même pas la valeur de ce qui est sous leurs yeux, ils ne savent pas et on ne veut pas leur en parler non plus.

    Ça me fait penser à cette punchline de Youssoupha : « Si tu veux cacher un truc à un noir, mets le dans un livre ». C’est triste à dire mais moi même j’ai pu le constater en arrivant en France étant enfant, que je manquais de culture car on ne m’avait appris qu’à retenir par coeur sans me questionner…

    Il est temps de regarder ces traces laissées par ceux qui étaient là avant nous, ceux qui ont construit, protégé et organisé un pays avant même qu’on ne lui donne un nom sur une carte.

    Les Musées : Là où notre mémoire refuse de disparaître

    Tu veux voir à quoi ressemblait le Cameroun avant que tout ne change ? Passe par un musée ! Mais pas pour faire semblant hein, regarde bien les objets, lis les histoires, comprends comment nos ancêtres vivaient. Parce que ce qui est exposé là, c’est ce qu’on a réussi à garder malgré les pillages et les vols.

    Dschang : Quand on te montre le Cameroun entier dans une seule pièce

    Si tu mets pied au Musée des Civilisations de Dschang, tu vas comprendre que le Cameroun n’est pas un bloc uniforme. Chaque région a son histoire, chaque peuple a son style, chaque sculpture a sa signification. Ce musée te fait voyager à travers les quatre grandes aires culturelles du pays :

    • Le Grand Nord et ses lamidats, où la puissance des chefs se mesurait à la taille de leurs palais et au nombre de cavaliers prêts à défendre leurs terres.
    • Les Grassfields et leurs chefferies organisées, où chaque fon régnait avec une autorité transmise de génération en génération.
    • Le Centre et le Sud avec leurs croyances et leurs symboles sacrés, qui dictaient la vie quotidienne.
    • Les peuples Sawa, maîtres des eaux, qui ont résisté à la domination étrangère en gardant leurs rites intacts.

    Ce musée c’est pas juste des objets posés là pour faire joli, c’est une reconstitution de notre propre ADN culturel.

    Nkolandom : Quand l’Afrique parle et qu’on l’écoute

    À Nkolandom, au lieu de te montrer l’Afrique comme on nous l’a racontée dans les manuels, on te la donne brute, vraie, puissante. Ce musée rend hommage aux cultures noires, pas seulement camerounaises, mais africaines en général. Tu vas y voir des objets qui datent d’avant la colonisation, des instruments, des masques, des statuettes qui n’étaient pas juste des décorations mais des symboles de pouvoir et de spiritualité.

    Ici, on te rappelle que notre culture n’est pas figée, elle évolue, elle s’adapte. Ce que nos ancêtres faisaient avec du bois et des pierres, les artistes d’aujourd’hui le reprennent avec de nouveaux matériaux, mais le message reste le même : nous sommes là, nous avons toujours été là.

    Yaoundé : L’Histoire posée au cœur du pouvoir

    Le Musée National du Cameroun, en plein centre de Yaoundé, est une vraie mine d’or historique. Installé dans l’ancien palais présidentiel, il est le miroir de notre passé et de nos mutations. Ici, tu peux voir les trônes sculptés des rois d’autrefois, les objets de la vie quotidienne avant la colonisation, les œuvres d’art qui racontent nos mythes et nos batailles.

    Cameroun: le musée national revit après une importante rénovation

    Si tu veux comprendre comment ce pays s’est construit, c’est ici qu’il faut passer. Mais il ne suffit pas juste d’entrer et de regarder. Il faut poser des questions l’ami(e), faire des recherches, et surtout, partager ces histoires avec ceux qui ne savent pas encore. À trois personnes de ton entourage, qui l’enverront à trois personnes de leur entourage et ainsi de suite, tu captes?

    Nos Ancêtres n’avaient pas YouTube, mais ils savaient graver leur Histoire !

    Tu crois que l’architecture c’est juste l’affaire des autres ? Viens voir les chefferies, les palais, les forteresses, les cases traditionnelles et les monuments qui parsèment ce pays. Nos anciens n’avaient pas besoin de béton armé pour construire des merveilles qui ont traversé les âges.

    Passe à Douala, devant le Palais des Rois Bell, et essaye de ne pas sentir la puissance de l’héritage Sawa. Ces gens ont résisté aux colons, ont négocié avec eux, et ont su préserver une partie de leur autorité malgré l’arrivée des étrangers.

    Palais des Rois Bell

    À Foumban, le Sultanat Bamoun se dresse encore comme un témoignage de la grandeur d’un peuple qui ne faisait pas les choses à moitié. Ici, l’architecture parle autant que l’Histoire.

    À Yaoundé, le Monument de la Réunification rappelle que ce pays a été divisé mais s’est battu pour ne pas rester éparpillé.

    Et que dire de Ngog Lituba, cette grotte sacrée où l’histoire et le mystique se croisent, un lieu que beaucoup considèrent encore comme un point central de leur spiritualité signifie étymologiquement « rocher percé ». Ngog Lituba est un monticule rocheux situé au pays Bassa et Bati, dans le district de Nyanon, au nord du département de la Sanaga Maritime.

    Nos Rois ne Jouaient Pas avec l’Autorité : Les Objets de Pouvoir

    Les trônes des rois camerounais étaient des symboles, des outils d’autorité, des objets de pouvoir. Comme la couronne, la main de justice, l’épée, le sceptre, le manteau, les gants, le trône ont pu l’être pour les rois occidentaux. Sans ça, leurs rôles de souverains et leurs fonctions politiques, militaires et religieuses c’était dead pour eux, mais quand c’est nous, on prend sans respect, bref…

    Cadres de portes en bois ornées de motifs narratifs du palais royal de Baham — le ’bom dye’ (à gauche) et le trône du roi (à droite) Source : Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland (Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne). Mise-en-scène graphique : Dorothée Billard et Mirjam Kroker. pp. 488 et 456.

    Les guerriers n’étaient pas juste là avec des lances et des épées pour se défendre. Chaque arme avait une signification, une origine, une histoire.

    Le trône du roi des Bamoums (à gauche) et le tangué des Dualas (à droite) Source : Atlas der Abwesenheit. Kameruns Kulturerbe in Deutschland (Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne). Mise en scène graphique : Dorothée Billard et Mirjam Kroker. pp. 491 et 497.

    Et pourtant, beaucoup de ces objets se trouvent aujourd’hui dans des musées en Europe. Des sceptres, des tambours parlants, des masques royaux, autant d’éléments qui faisaient partie du système politique et social de nos ancêtres, mais qui ont été arrachés et exposés ailleurs comme de simples “artefacts”.

    Le patrimoine camerounais dans les musées et les collections publiques. Carte : Philippe Rekacewicz

    Nos rois et chefs traditionnels d’aujourd’hui réclament le retour de ces trésors, et il est temps qu’on se joigne à leur combat.


    Notre héritage, notre patrimoine-là, c’est ce qui fait que même si un Camerounais part loin, il ne quitte jamais vraiment sa terre. Tu peux être à Paris, à Dubaï ou à Yaoundé, mais dès que tu entends un bon bikutsi ou une histoire racontée dans ta langue maternelle, ton sang chauffe, tu ressens les vibes des ancêtres juuuusqu’à toi même tu sens qu’ils sont à côté.

    Vidéo : Avec le bikutsi, les Camerounaises mènent la danse


    Quand une fête traditionnelle fait vibrer tout un peuple

    Si tu n’as jamais assisté au Ngouon chez les Bamoun, mon frère, tu as raté un chapitre de l’histoire du Cameroun, c’est une institution ! Depuis 1394, cette cérémonie rassemble tout un peuple, autour de danses, de rituels, de masques et surtout du sultan, qui descend écouter son peuple, en mode “parole de vérité”. C’est là qu’on lui pose les vraies questions, on lui dit les vraies choses, sans filtre. Imagine seulement un président qui se prête à ce genre d’exercice chaque année ? On peut toujours rêver man…

    Chez les Sawa, le Ngondo a ce même esprit de tradition qui refuse de se laisser étouffer. Les ancêtres des eaux sont appelés, les pirogues courent sur le fleuve, les rites s’enchaînent sous le regard du peuple. C’est mystique, c’est spirituel, mais surtout, c’est un rappel que ces terres ont une mémoire et que les esprits de nos ancêtres sont toujours là, même si beaucoup veulent les oublier.

    Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, mais quand ces fêtes-là arrivent, les villes s’arrêtent, les routes se remplissent, tout le monde veut être là. Parce qu’une fois de plus, c’est pas juste un spectacle, c’est une connexion directe avec ceux qui nous ont précédés.


    La danse : Quand le corps raconte ce que la bouche ne peut pas dire

    Au Cameroun, la danse n’a jamais été une simple distraction. On danse pour parler, on danse pour crier, on danse pour dire aux esprits qu’on est là.

    Tu veux voir du courage et de la force ? Regarde les danses guerrières bamiléké, là où chaque mouvement est un coup porté à l’ennemi invisible. Avant, les guerriers s’entraînaient avec ces pas, et même aujourd’hui, quand tu vois ces hommes sauter en l’air comme s’ils défiaient la gravité, tu sens que les batailles passées devaient être quelque chose d’impressionnant.

    Va chez les Baka ensuite, après une bonne chasse, quand ils dansent le Luma, c’est pour remercier la forêt, pour honorer l’esprit des animaux qu’ils ont chassés. Non les gars ont inspiré les Mbom qui ont fait Avatar… 😭. Chaque pas, chaque battement de tambour, c’est une prière déguisée en mouvement.

    Même dans les églises, la danse a trouvé sa place ! Ce que les colons ont voulu interdire sous prétexte que c’était “païen”, on l’a réinventé, on l’a adapté. Aujourd’hui, tu vas dans n’importe quelle église évangélique du pays, tu verras que même dans le culte, le rythme fait partie de la foi.

    Et les jeunes ne sont pas en reste. Le bikutsi est devenu un mode de revendication, le bend skin a pris les rues et les carrefours. On danse pour exister, pour marquer son territoire, pour dire au monde qu’on est là et qu’on n’a pas fini de bouger.

    Vidéo : Le LAA’LI, danse traditionnelle Bamiléké – Ouest


    La musique : Notre meilleure exportation, même si on ne le reconnaît pas toujours

    On peut parler de pétrole, de cacao, de football… mais si le Cameroun a un produit d’exportation inimitable, c’est bien sa musique. On l’a dans le sang, on l’a dans les jambes, on l’a dans la voix.

    Avant que la télé ne vienne imposer des sons de l’extérieur, chaque région avait son propre rythme. L’Assiko des Bassa, le Bikutsi des Beti, le Makossa des Douala, le Mangambeu des Bamilékés… Chaque coin du pays a son ambiance, ses tambours, ses cordes, et les pas de danse qui vont avec.

    Quand Manu Dibango, le Papa Groove, a fait résonner le Makossa jusqu’aux États-Unis, ce n’était pas juste pour danser, c’était une signature camerounaise sur la carte mondiale de la musique. Repose en paix le père…

    Quand Les Têtes Brûlées ont ramené le bikutsi dans un mode électrifié, c’était pour dire « on a compris votre modernité, mais vous allez comprendre notre héritage aussi ».

    Et aujourd’hui, les jeunes continuent la tradition. Le Mbolé secoue les quartiers, le Bend Skin fait danser les mototaxis, le mix Afrobeat et Camer donne des artistes qui envoient fort à l’international.


    Les contes et légendes : Quand la parole était notre meilleure bibliothèque

    Les contes et légendes camerounaises, c’est pas juste pour endormir les enfants avec des histoires de tortues rusées et de génies capricieux. C’était et c’est toujours une école, une manière d’enseigner la vie, de transmettre la sagesse sans taper sur la table.

    Quand un enfant faisait trop le malin, on ne lui disait pas simplement « Arrête ça ou tu vas être puni… » Non, on lui servait une histoire bien ficelée, avec des personnages qui ont appris à leurs dépens. Et quand un adulte était sur le point de faire une erreur, un conte bien placé pouvait le ramener à la raison, sans passer par des disputes inutiles. Combien de fois mon grand cousin attendait qu’on coupe la lumière pour nous réunir devant une bougie et nous raconter des histoires qui nous faisait peur? Massah quelle souffrance quand t’es petit… Mais après l’histoire reste dans ta tête et tu es averti(e).


    Les contes animaliers : Une leçon cachée sous chaque carapace

    Les animaux ont toujours eu une grande place dans les récits camerounais. Pourquoi ? Parce que chaque animal symbolise un trait humain, et ça permettait aux conteurs d’expliquer la nature des hommes sans pointer du doigt.

    🐢 Khul la Tortue, par exemple, elle revient souvent dans les récits. Toujours en train de ruser, de calculer, de chercher à gagner sans trop se fatiguer. Mais à force de trop vouloir ruser, elle finit souvent dans les problèmes. Un jour, elle a voulu duper l’aigle en lui promettant un secret s’il l’aidait à voler. Une fois en l’air, elle s’est moquée de lui et a refusé de donner son secret. L’aigle, vexé, l’a laissée tomber. Résultat ? C’est à cause de cette chute que la tortue a aujourd’hui une carapace fissurée.

    💡 Moralité : Trop vouloir jouer avec l’intelligence des autres peut te faire tomber plus bas que prévu.

    Il y a aussi les contes du lièvre et de l’éléphant, de la hyène trop gourmande, du caméléon qui voulait toujours copier les autres et a fini perdu. Chaque bête avait une histoire qui te faisait réfléchir sans que le conteur ne lève la voix.


    Les récits initiatiques : Grandir, ce n’est pas juste une question d’âge

    Les histoires ne parlaient pas seulement des autres, elles servaient aussi à préparer les jeunes à la vraie vie.

    Un jeune garçon voulait défier les traditions de son village. Les anciens lui ont dit : « Ne fais pas ça, il y a des choses qu’on ne défie pas. » Mais il voulait prouver qu’il était plus fort que les ancêtres. Alors il est allé ouvrir un lieu interdit, parler d’un secret qu’on ne devait pas révéler, ou toucher à un objet sacré. Que s’est-il passé ensuite ? Catastrophe. Il s’est perdu dans la forêt, un esprit est venu le hanter, il a vu sa chance tourner jusqu’à ce qu’il comprenne et demande pardon.

    💡 Moralité : L’orgueil et l’impatience peuvent te fermer des portes que la sagesse aurait ouvertes sans effort.

    Chez les Bamiléké, chez les Bamoun, chez les Peuls, chaque peuple avait ses propres variantes de cette histoire. Mais le message était universel : il y a un temps pour apprendre et un temps pour agir. Si tu veux brûler les étapes, la vie elle-même va te corriger.


    Les mythes fondateurs : D’où venons-nous ? Pourquoi le monde est comme ça ?

    Pourquoi la rivière ne coule pas à l’envers ? Pourquoi les grenouilles chantent après la pluie ? Pourquoi la montagne sacrée ne doit pas être escaladée ? Nos ancêtres ne se contentaient pas d’expliquer le monde avec des chiffres et des mesures, ils avaient des histoires qui donnaient du sens aux choses.

    • Chez les Douala, on racontait que le fleuve Wouri était en réalité un chemin tracé par un grand serpent d’eau qui s’est fâché et a décidé de ne plus bouger.
    • Chez les Beti, on disait que les esprits des ancêtres habitaient les grands arbres, c’est pour ça qu’on ne coupait jamais un arbre sacré sans permission.
    • Chez les Baka, la forêt elle-même est un être vivant, c’est pour ça que les chasseurs doivent lui parler avant de tuer un animal.

    Ces contes ne servaient pas seulement à faire joli, ils formaient un code de conduite, un respect du monde et des forces invisibles.


    Proverbes et devinettes : La sagesse en quelques mots

    Les contes, c’était parfois long. Mais les anciens avaient aussi des techniques plus rapides pour transmettre une leçon. Tu faisais une bêtise, on ne te grondait pas forcément. On te lançait juste un proverbe bien placé, et si tu avais un peu de cervelle, tu comprenais direct.

    • « Quand tu vois le singe en train de crier, regarde bien qui tient sa queue. » 👉 (Avant de trop parler, vérifie d’abord qui est derrière ton problème.)
    • « Le couteau qui coupe la main ne sait pas qu’il n’aura plus de manche demain. » 👉 (Trahir les tiens aujourd’hui peut te coûter cher demain.)
    • « Un enfant qui refuse d’écouter va sentir la brûlure du feu avant d’apprendre qu’il chauffe. » 👉 (Certains apprennent avec les oreilles, d’autres avec les erreurs.)

    Et puis, il y avait les devinettes, ces petites phrases pleines de malice que les enfants devaient résoudre pour apprendre à penser vite et voir au-delà des apparences.

    • « J’ai des jambes, mais je ne marche pas. » (Le fauteuil !)
    • « Plus tu me prends, plus je grandis. » (La dette !)
    • « Mon ventre est plein, mais je reste léger. » (Le ballon !)

    Tu vois un peu non ? Les contes camerounais ça ne blaguait pas. Ils formaient, ils éduquaient, ils protégeaient. Mais aujourd’hui, on les raconte de moins en moins. Les enfants connaissent plus les dessins animés étrangers en 3D que les grands classiques qu’on a connus à notre époque donc imaginez les récits de leur propre culture qui datent d’encore avant? Nous même on ne les connait pas alors qu’ils devraient se transmettre autant que nos chants et pas de danse.

    Contes et légendes du Cameroun

    Nos langues : Ce qui nous lie, mais qu’on laisse disparaître

    Le Cameroun, c’est un véritable carrefour linguistique, ça on le sait bien maintenant. Un pays où chaque colline, chaque village a sa propre manière de nommer le monde. Avec près de 300 langues parlées, on pourrait croire que notre diversité linguistique est une force indestructible. Mais la réalité est toute autre : nos langues locales reculent, et beaucoup disparaissent sans qu’on s’en rende compte. De toute façon tout finit par disparaitre non? Mouf, réveillez vous c’est pas trop tard!

    On parle encore, mais on parle moins

    Si tu fais un tour dans un village, tu entendras encore les anciens et quelques jeunes parler dans leur langue maternelle avec une fluidité naturelle. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde, en particulier une grande partie de la jeunesse. Ils parlent plus en français, en anglais, en pidgin, parfois même en camfranglais. Ils comprennent peut-être encore, mais les mots sortent difficilement, les phrases sont hésitantes.

    Pourquoi ? Parce que la transmission a ralenti. Parce que les parents, en voulant bien faire, en pensant que “parler français ou anglais, voire allemand pour certains parents extrémistes – c’est une blague hein! » était mieux pour l’avenir. Ils ont mis de côté les langues de leurs ancêtres pour rentrer dans le système. Parce que l’école enseigne que le français et l’anglais sont les langues “officielles” et qu’il n’y a pas d’espace pour les autres. C’est assez contradictoire puisque petit, fin des années 90, mes enseignants parlaient leur patois, mes parents et tous les adultes de ma famille aussi. Pourtant nous, mes soeurs et moi n’avons jamais reçu d’enseignement poussé, et quand je dis enseignement je veux dire apprendre à parler bien sûr.

    Nos langues ont du poids, mais elles ne sont pas valorisées

    Dans certains pays, parler plusieurs langues est vu comme un avantage, une richesse culturelle. Au Cameroun, on est naturellement multilingue, mais on n’en fait pas une force.

    Un enfant qui parle trois langues locales et du pidgin, mais qui a du mal en français à l’école, on va dire “il est en retard”. Mais un autre qui ne sait dire que “bonjour” et “ça va” dans la langue de ses parents, mais qui parle bien français, on va l’applaudir.

    Et pourtant, nos langues portent notre identité, nos histoires, nos manières de voir la vie. Il y a des mots et des expressions dans nos langues qu’aucune traduction ne peut vraiment transmettre.

    • Le “wè” des Bassa, qui peut vouloir dire “courage”, “patience”, “ça va aller”, tout dépend du ton et du contexte.
    • Le “mba” des Beti, qui peut exprimer la résignation, le respect, ou même une forme de moquerie polie.
    • Le “ndolè”, qui n’est pas juste un plat, mais un symbole de partage, de patience (parce que la cuisson prend du temps) et d’identité.

    Le pidgin et le camfranglais : évolution ou remplacement ?

    En ville, surtout dans les zones anglophones, le pidgin s’est imposé comme une langue véhiculaire, celle qui permet à tout le monde de se comprendre, peu importe l’ethnie. En zone francophone, le camfranglais a pris la même place, mélangeant français, anglais et langues locales pour créer une langue vivante, dynamique, mais aussi fragile.

    Le problème ? Ces langues-là évoluent vite, mais elles ne remplacent pas vraiment nos langues traditionnelles. Elles servent à communiquer, mais elles ne transmettent pas les mythes, les proverbes, les codes de respect qui existaient dans les langues d’origine.


    Tu as vu un peu, non ? Le Cameroun, ce n’est pas une histoire qu’on écrit à moitié. Le pays-ci là comme on dit chez nous a été pensé, organisé, façonné par des mains et des têtes qui savaient exactement ce qu’elles faisaient. On n’a pas attendu qu’on vienne nous dire comment bâtir un royaume, comment transmettre la mémoire, comment créer du rythme.

    Nos ancêtres ont laissé des traces partout. Dans la pierre des monuments, dans les notes des musiques qui traversent les générations, dans la danse des guerriers et des prêtresses, dans les légendes qui nous rappellent où est notre place. Le Cameroun parle, danse et chante depuis des siècles. La question, c’est : est-ce qu’on l’écoute encore ?

    Aujourd’hui, on vit dans un monde où les gratte-ciels remplacent les chefferies, où les écrans captent plus notre attention que les voix des griots, où les jeunes connaissent plus les hits américains que les rythmes qui ont bercé leurs ancêtres. Est-ce qu’on va juste regarder tout ça disparaître ?

    Chefferie de Bafut, un label pour le tourisme camerounais

    Si nos grands-parents ont sculpté des trônes, ce n’était pas pour qu’on les laisse pourrir dans des musées étrangers.

    Si nos ancêtres ont inventé des danses pour parler aux esprits, ce n’était pas pour qu’on les réduise à du folklore pour touristes.
    Si les conteurs ont répété inlassablement les mêmes histoires, ce n’était pas pour que nos enfants les remplacent par des films mal doublés.

    Alors quoi ? On fait quoi avec cet héritage ? On laisse la poussière le recouvrir ou on le porte avec fierté ?

    On ne va pas se mentir, il y a du boulot. Restaurer nos sites, récupérer nos artefacts, valoriser nos langues, transmettre nos danses et nos musiques, raconter nos propres histoires. C’est pas juste une affaire de chercheurs et d’historiens, c’est un job pour chaque Camerounais et Camerounaise qui refuse de voir son identité se dissoudre.

    Do you understand? Alors la balle est dans ton camp! Ce que tu fais avec cette mémoire, c’est ton choix hein. Mais une chose est sûre : tant qu’un Camerounais se souviendra, l’histoire ne mourra pas.

    Merci d’avoir pris le temps de marcher sur les traces des pionniers du Continent.

    Garde cette mémoire vivante, parce qu’un peuple sans mémoire, c’est un peuple sans avenir.

    Tu as pris le temps de plonger dans notre propre histoire, alors on veut aussi t’écouter ! Ton avis compte sur ce 👉🏾 formulaire, tes questions sont les bienvenues, tes réponses aussi. Et si tu as des choses à ajouter, on est là pour échanger.