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  • Traditions et Croyances au Cameroun

    Traditions et Croyances au Cameroun

    Au Cameroun, tradition c’est le geste transmis qui règle la vie — nommer l’enfant, saluer les aînés, marier, enterrer. Croyance c’est ce qui fait tenir ces gestes : les ancêtres qui bénissent ou sanctionnent, les forces des lieux, Dieu qui voit. Le visible et l’invisible marchent ensemble.

    Regarde le pays Mofu : avant un grand acte, on consulte un devin (mbidla) ; s’il parle de sacrifice, on suit le protocole — animal choisi, couteau réservé, sang posé un instant sur l’autel, parts codifiées, paroles dites. Là-bas, le sacrifice aux ancêtres est courant, concret, et c’est lui qui relie maison, lignage et terroir. Tu vois non ?

    Plus bas vers Maroua (Diamaré), même la forme des tombes parle : en montagne et en plaine, deux manières d’ensevelir qui expriment des rapports différents aux morts et aux ancêtres ; les fouilles laissent entrevoir un culte des ancêtres actif dès le début du IIᵉ millénaire. Le paysage social s’est tissé avec des allers-retours de populations, et ça se voit dans les façons d’habiter, de prier, d’enterrer.

    Donc, quand on parle de traditions et de croyances au Cameroun, on parle de répertoires où chacun puise selon le moment : la chefferie qui arbitre et protège, la famille qui “fait passer” un âge de la vie, la prière à l’église ou à la mosquée, la consultation du thérapeute. En ville comme au village, ça se combine, ça se discute, ça se réinvente — mais toujours avec ce bouclage du geste et du sens, du visible et de l’invisible. Et même la manière de parler — « Tu es même comment ? » → on rappelle la règle attendue sans la nommer, « Tu acceptes, non ? » → on attend un oui qui scelle le geste. La parole confirme l’acte. — rappelle que parler et croire vont ensemble.

    1. Héritages, gestes et cosmologies : le socle “traditionnel”
      1. Rites qui ordonnent la vie (naître, grandir, s’unir, partir)
        1. Naître sous protection — Noms, bénédictions, protections d’enfance
        2. Devenir quelqu’un — Initiations, apprentissages, responsabilités
        3. Faire alliance — Mariage, dot, parenté, médiations
        4. Rejoindre les ancêtres — Funérailles, mémoires, continuité du lignage
      2. L’invisible en cartes : ancêtres, forces et médiateurs
        1. Les ancêtres présents — mémoire, bénédiction, sanction
        2. Forces et interdits — chance, malchance, “propreté/impureté”
        3. Médiateurs du lien — chefs, notables, thérapeutes, devins
        4. Objets et lieux puissants — masques, reliquaires, arbres, sources
    2. Recompositions, cohabitations et controverses contemporaines
      1. Religions instituées et traditions locales : cohabiter, traduire, contester
        1. Traductions du sacré — catéchèses, islam local, syncrétismes, renaissances
        2. Ruptures et interdits — dénonciations de pratiques “incompatibles”.
        3. Nouveaux médiateurs — pasteurs, imams, prophètes, thérapeutes.
        4. Éthique du quotidien — soins, commerce, réussite, protection, justice.
      2. Villes, mobilités et écrans : traditions en mouvement
        1. La ville comme laboratoire — Nouveaux voisinages, recompositions d’entraide
        2. Soigner et croire autrement — Pharmacies, cliniques, thérapeutes, “prières-soins”
        3. Diaspora et retours — Réinventions, transferts, solidarités transnationales
        4. Le religieux en ligne — Prédications, rituels à distance, rumeurs, fact-checking
        5. Au bout du chemin : traditions et croyances qui tiennent la maison

    Héritages, gestes et cosmologies : le socle “traditionnel”

    Ekié, chez nous on voit d’abord ce qui se touche : masques, autels, tambours, chefferies, funérailles — le visible. Mais tous ces gestes tiennent parce qu’ils branchent les vivants sur des forces, des ancêtres, des interdits et des protections — l’invisible. Sur les Hauts-Plateaux, l’art de cour relie les chefs, quasi-sacrés, au monde des aïeux ; chaque siège perlée, chaque porte sculptée, sert de relais entre ici et là-bas (exposition “Du visible à l’invisible”). Au Littoral, le Ngondo des peuples Sawa organise la rencontre rituelle avec les puissances de l’eau pour parler santé du fleuve, pêche, avenir commun. Dans l’Ouest, les Bamilékés gardent des objets “chauds” (masques, reliquaires) dont l’efficacité symbolique peut faire et défaire le lien social — demande à Bamendou : le masque tukah qu’on réclame “au pays” reste au centre des conversations de la chefferie. Bref, on fait pour croire et on croit pour faire. Plus loin, on verra comment la ville, l’école, les Églises de réveil et la mémoire des traumatismes (par ex. les fiέ’ mènzhɛ “rites de la route” chez les Yemba) ont recomposé ces équilibres — mais gardons d’abord le socle.


    De la grossesse aux funérailles, les rites balisent les âges de la vie et accrochent l’individu à sa famille, son lignage et son terroir. Ce sont des obligations “douces” mais sérieuses : on ne joue pas avec les choses des ancêtres, abeg.


    Naître sous protection — Noms, bénédictions, protections d’enfance

    Dès la grossesse, on ferme les portes et on ouvre les bénédictions, tu vois non ? Chez les Beti, la mère qui est bèlè (enceinte) se tient loin des enterrements, évite certains animaux et nourritures : l’idée, c’est que « l’enfant mange ce que mange sa mère » et que, jusqu’à la naissance, leurs deux corps n’en font qu’un. Ces interdits protègent la vie en formation et, en même temps, règlent la conduite du couple ; si tu déroges, ce n’est pas seulement “mauvais signe”, c’est toute la maison qui porte le poids.

    Dans le nord du Cameroun, Kodoko, jeune femme Mouktélé, attend son deuxième enfant. Un rite d’exorcisme va être pratiqué pour extraire de son corps le Matsam, âme néfaste des Mouktélé autrefois exécutés pour sorcellerie, qui se loge dans le corps des femmes enceintes.

    Le nom protège aussi en ruse. Dans bien des groupes, on garde un nom secret, ou on évite d’appeler l’enfant par son nom la nuit, en brousse ou sur l’eau ; toujours chez les Ewondo (Beti), on passe par un nom codé (ekiga) : mieux vaut que l’invisible n’attrape pas ton vrai nom. Ces précautions disent une chose simple : le nom, c’est déjà un morceau de la personne ; si on le manipule mal, ça chauffe.

    Nommer, ce n’est pas seulement dire ; c’est façonner. Chez les Bamilékés, le garçon prend souvent son nom après la circoncision, la fille après le perçage des oreilles : on appelle cela shu tèsè, « envoyer le nom » ; le geste grave le statut et installe la protection qui va avec. Chez les Banen (Centre), on remet le nouveau-né à la doyenne du côté du père (ou de la mère si elle est banen) avant d’imposer le nom : qu’il prenne les qualités de celle qui le porte, non ? En filigrane, la bénédiction passe par la bonne main qui nomme.

    Quand le bébé arrive, on n’étale pas son nom n’importe comment : on lui dit d’abord, on l’attache au lignage, puis à la communauté, et c’est là que les bénédictions se déposent. Chez les Mafa (Nord Cameroun), l’aîné qui nomme mâche un peu de boule de mil et en postillonne sur l’enfant en soufflant le nom : parole + salive = vie qui prend. Chez les Kera (voisins du Logone), le père appelle le nom trois fois (garçon) ou quatre fois (fille) avant de recevoir l’enfant des bras de la mère et d’invoquer les ancêtres. Chez les Douala, on s’assure qu’un défunt a bien “pris corps” dans un nouveau-né par la reprise de son nom : ainsi, le nom devient pont entre maison des vivants et maison des anciens. Partout, le nom est bénédiction socialisée : il fait entrer l’enfant “dedans” et place la famille sous regard des aïeux.

    Et quand l’enfant “ne va pas”, on ne reste pas là à regarder. Chez les Wuli/Mfumte (Nord-Ouest), on renforce par de petits sacrifices au(x) autel(s) ; ailleurs, on change le nom pour réaligner sa trajectoire : « ce n’était pas son vrai nom », disent les anciens, on lui donne celui qui convient et, souvent, la santé revient. Même logique quand la famille lit la maladie comme un désordre relationnel : on consulte, on prie, on traite, on renomme parfois ; l’important, c’est de refermer les brèches autour de l’enfant.


    Devenir quelqu’un — Initiations, apprentissages, responsabilités

    Grandir au pays, ce n’est pas seulement « avoir l’âge » : c’est entrer dedans, apprendre les limites, et prendre sa part. Chez les Wuli encore, on “fabrique” la personne par des passages réglés autour des « sociétés initiatiques », dont : on y apprend la maîtrise de soi, les alliances utiles et la manière de parler aux puissances. Le “sacrifice” ne se fait pas dans la précipitation ; il se décompose en gestes précis — poulet immolé, libations, dépôts sur autels — qui ferment les brèches et ouvrent la route, sous l’autorité de gardiens d’objets et de paroles (transmission souvent héréditaire). Là-bas, un cycle de rites saisonniers se double d’un foisonnement de rituels “à la demande” qui initient, protègent, ou réparent ; l’initié sort avec des droits, des devoirs, et un réseau d’entraide et de justice coutumière.

    Comment devient-on un homme dans la tradition Ewondo ?

    Dans bien des maisons, la maladie ou la turbulence sont lues comme un désordre relationnel : quelqu’un a “touché” l’enfant, ou le lien entre proches s’est gâté. Chez les Beti, on nomme kong une forme de prédation occulte qu’on accuse aux fortunes trop rapides ; chez les Bamiléké, on parle de famla pour la même logique d’attaque et de capture. Ailleurs, chez les Bassa’a, on craint m’song (envoûtement par objet), et chez les Manguissa/Ossananga, mengboto viserait surtout les jeunes, comme si la réussite devait être arrêtée à la source.

    Dans ces contextes, la réponse combine parole familiale, médiation d’aînés, recours aux tradithérapies ou au devin-thérapeute, et, de plus en plus, accompagnement psychothérapeutique qui prend au sérieux la plainte de sorcellerie pour réduire l’angoisse et réorganiser les relations. Le fil commun est clair : fermer les frontières de la maison, remettre chacun à sa place, et donner à l’enfant une trajectoire où il peut respirer.

    Au bout du compte, devenir quelqu’un reste une affaire de mains multiples : les sociétés d’initiation et leurs maîtres forment et obligent ; les doyens et les thérapeutes cadrent et soignent ; la famille veille et répond. Les formes varient d’un terroir à l’autre, mais la logique est la même : on devient adulte en acceptant des règles visibles qui parlent à des puissances invisibles, et en assumant publiquement les responsabilités qui vont avec — parce que chez nous, « la personne se tient par les autres ».


    Faire alliance — Mariage, dot, parenté, médiations

    Chez les Mouktélé des Monts Mandara, au nord du Cameroun, on n’épouse pas une nga (femme) comme on buy une mangue au marché. Le mariage suit des étapes codifiées : d’abord les demandes formelles portées par des émissaires, ensuite les dons et contre-dons qui balisent la route, puis la résidence de la femme fixée par accord, enfin le haddama, prix de la fiancée, soigneusement mesuré pour ne pas froisser. Autour de ces étapes gravitent un faisceau d’interdits : respect du beau-père et de la belle-mère, conduites sexuelles réglées, et sanctions prévues pour ceux qui transgressent. Quand les choses se compliquent — stérilité, lévirat (quand un frère prend la veuve de son cadet), exogamie — des procédures reconnues par la coutume interviennent pour que la maison ne s’effondre pas. Ici, l’alliance n’est pas un simple contrat entre deux individus mais une affaire de maisons entières, une mise en circulation de femmes, de biens et de paroles qui doivent rester alignées, sinon la jalousie ou le conflit empoisonnent le village.

    Le mariage traditionnel au Cameroun, un véritable parcours du combattant

    Dans les Grassfields de l’Ouest, les Bamiléké, Bamoun et voisins multiplient les médiations : on envoie des notables, on convoque des témoins, on scelle l’accord avec des “paroles fortes” qui valent serment. La dot, appelée aussi « vin de palme de la fiancée », n’est jamais une simple transaction. C’est une attache sociale qui oblige les deux familles à collaborer et à se respecter. Le refus de restituer la dot en cas de séparation signifie clairement que l’alliance n’est pas “prêt à l’essai” : comme on dit chez nous, « on n’emprunte pas une femme deux fois ». Derrière ce proverbe, c’est tout un système juridique qui se dessine : la dot établit des droits sur les enfants, légitime les héritiers, règle les échanges de biens.

    Du côté du Littoral, chez les Sawa, les alliances s’accompagnent souvent de rites liés à l’eau et aux ancêtres : les libations de vin de palme, les prières devant les esprits de l’eau rappellent que l’union doit être bénie par le monde invisible. Les ancêtres sont invités à « boire d’abord » avant les mariés, à protéger la fertilité et la paix du foyer. Dans plusieurs villages bassa, on ne commence pas un repas de noces sans verser quelques gouttes au sol, pour que ceux qui ont précédé continuent de marcher avec les vivants.

    Partout, les logiques diffèrent, mais la trame reste la même : l’alliance crée un pont entre lignages, fonde des droits et des devoirs, obtient la bénédiction des ancêtres et cherche à neutraliser les risques — la stérilité, la jalousie, la sorcellerie. Les montants et les règles varient selon qu’on est dans les Mandara, les Grassfields ou au bord du Wouri, mais la finalité demeure : maintenir l’équilibre entre deux familles et transformer une femme et un homme en charnière vivante de deux mondes. Car ici, “se marier” ne signifie pas seulement s’aimer : c’est faire tenir les maisons ensemble.


    Rejoindre les ancêtres — Funérailles, mémoires, continuité du lignage

    Quand quelqu’un part, ce n’est pas seulement un corps qu’on enterre : c’est un passage qu’on doit ouvrir correctement, sinon la maison entière risque de “prendre”. Chez les Bamiléké de l’Ouest, la mémoire passe par les crânes gardés dans des autels reliquaires. Ces restes visibles deviennent des points de contact : on y verse vin de palme, on y dépose viande et farine de maïs. Chaque offrande entretient la présence des aïeux dans la maison et sur le champ. Si l’autel est négligé, on dit que la récolte elle-même se fâche.

    Chez les Wuli (Mfumte, Nord-Ouest), la continuité se scelle par des sacrifices organisés autour du mort. On “ferme les attaques” en immolant poulet ou chèvre, et l’on accompagne l’âme du défunt pour qu’il trouve place du côté des protecteurs. Ne pas faire ces gestes, c’est courir le risque que le disparu reste errant, sans rôle assigné, et revienne troubler les vivants par maladie ou malchance.

    Au Littoral, chez les Sawa, la grande fête du Ngondo dit publiquement ce lien : sur le fleuve, les chefs coutumiers dialoguent avec les esprits de l’eau, les Miengu/Jengu. On y plonge un message rituel qui “remonte” la réponse. Si la communauté a respecté ses devoirs, les esprits promettent protection et abondance ; si elle a fauté, on redoute accidents, disette ou naufrages. Ce pacte rappelle à chacun que la paix du groupe dépend de la fidélité au contrat avec l’invisible.

    Dans la chefferie Bamendou (Ouest, Grassfields), l’exemple du masque tukah illustre la force prêtée aux objets fondateurs. Même conservé loin, au musée en Europe, on raconte qu’il a “répondu” par colère, brisant les arbres sacrés du village. Pour les habitants, ce masque n’est pas un bois sculpté : c’est un sujet rituel qui protège ou sanctionne selon qu’on l’honore ou qu’on l’offense.

    Le masque camerounais tukah, soustrait à son peuple dans les années 1950

    Derrière ces pratiques, la logique est constante : la “bonne mort” fait la “bonne mémoire”. Si on respecte le code, le mort devient un ancêtre utile, protecteur, moteur de bénédiction. Si on bâcle les funérailles ou qu’on oublie les reliques, l’aïeul pourrait retourner en errant dangereux.


    Le visible (imposition, salive, scarification, oreille percée) et l’invisible (bénédiction, ancêtres, peurs) marchent ensemble, donc. Or ces passages de la vie n’ont de force qu’adossés à une carte de l’invisible.


    Chez nous, ce qui ne se voit pas commande souvent ce qui se voit. Les villages ont leurs “plans” de l’invisible : les ancêtres qu’on nourrit, les génies qu’on consulte, les interdits qu’on respecte, et des passeurs — chefs de maison, doyens, devins, thérapeutes — qui tiennent la ligne.


    Les ancêtres présents — mémoire, bénédiction, sanction

    Dans les montagnes du Diamaré (Mofu), on fait d’abord boire et manger les anciens avant soi : on verse à terre la première gorgée de bière de mil, mepesey, puis l’on présente aux autels des parts codifiées — viande grillée ou en sauce avec boule de mil — comme à des vivants qui gardent leurs habitudes d’antan. La parole est libre pour prier, mais les gestes suivent un code serré ; les femmes préparent, les hommes offrent, et personne ne doit “toucher” l’ustensile au hasard, sinon l’ancêtre refuse. Ici, bénédiction ou colère se lisent dans l’acceptation du sacrifice, et la moindre entorse peut « fâcher » ceux d’en haut.

    Dans Mondoblog Audio, Écclésiaste Deudjui nous raconte le déroulé d’un enterrement traditionnel en pays Bassa.
    Un article à lire ici : https://achouka.mondoblog.org/2023/01…

    Plus au sud-ouest, chez les Bangwa (Grassfields), la continuité des personnes commence à la naissance : le cordon, l’eau, le feu, la porte de la case deviennent des marqueurs de passage. Ces symboles guident des prescriptions autour du nouveau-né et de sa mère ; ils relient le bébé à la maison des aïeux et tracent d’emblée l’axe des bénédictions à venir.

    Dans tout l’arc Mandara (Mafa, Mofu-Gudur, Kapsiki, Fali, Bura, Gemjek…), la place du mort — assis, couché, selon l’âge, le sexe, la “manière” de mourir — annonce aussi son statut futur parmi les anciens ; la tombe, sa forme, son emplacement dans le cimetière de clan parlent comme un dernier message.

    Deux types de sépultures des populations montagnardes

    Forces et interdits — chance, malchance, “propreté/impureté”

    L’invisible n’est pas que douceur ; il cadre la vie par des « on ne fait pas ça » qui protègent et disciplinent. Encore chez les Mofu, on sépare nettement deuil et sacrifice : celui qui revient d’un enterrement ne boit pas la bière rituelle pendant quatre jours, pour ne pas mêler tristesse et joie, mort et offrande — la “contagion” de la mort doit rester dehors. Ils connaissent aussi des sacrifices non sanglants (libations, offrandes végétales) qui montrent que la force ne vient pas que du sang, mais du respect du temps, des gestes et des matières “propres”.

    Chez les Bangwa, les premiers mois de l’enfant sont bordés par des petites défenses : éviter certains feux, certaines eaux, certaines sorties. Rien n’est gratuit : chaque micro-interdit tient un fil entre la maisonnée et les puissances, pour “tenir le destin tranquille”.

    Les Béti eux, considèrent la stérilité de la femme comme une malédiction; elle retiendrait les enfants à venir en son sein (Nkom). Cet état pourrait venir de la rupture d’un interdit, l’action d’une puissance maléfique, d’un mauvais sort, de la pratique de la sorcellerie, du mécontentement d’un parent lésé lors du partage de la dot, ou encore d’un mariage qui est fait sans l’accord de la famille. Bref toutes les raisons sont bonnes pour rendre un fait naturel, surnaturel. Cela provoque surtout un puissant stress lors de la grossesse. C’est pourquoi les femmes Béti ne se confient d’abord qu’à une autre femme plus expérimentée dont elle ne la soupçonne pas de pratiques maléfiques; c’est là, la première protection que reçoit l’enfant à venir. En effet la croyance veut que la femme qui ne se montre pas discrète perdrait son enfant à cause d’une des raisons évoquée plus tôt.


    Médiateurs du lien — chefs, notables, thérapeutes, devins

    Au pays, le « chef » n’est pas qu’un administrateur : c’est la bouche du village et le gardien des passages vers l’invisible. L’État le reconnaît comme auxiliaire administratif (trois degrés de chefferies depuis le décret de 1977), mais sa légitimité locale s’enracine dans des charges rituelles, des sociétés coutumières et des lieux interdits au profane.

    Chez les Bamouns, on voit bien l’articulation entre autorité politique et autorité rituelle : le Ngouon est une séquence codifiée où des chefs rituels consultent le peuple, entrent de nuit au palais et « parlent » avec le Mfon (roi) pour dire l’état du royaume — un contrôle du pouvoir par le sacré autant que par la parole publique.

    Le Nguon désigne une série de rituels entre le Mfon (monarque) et son peuple. Destinés à promouvoir le dialogue, l’harmonie et la paix, ces rituels sont observés par la communauté Bamoun de la région de l’Ouest du Cameroun. Les rituels sont transmis de manière informelle et comprennent des consultations communautaires, un « procès » public sur la gouvernance du monarque et des réjouissances populaires. Les rituels du Nguon sont considérés comme une source de cohésion sociale et de résilience et comme un moyen de défendre des valeurs telles que la responsabilité et l’humilité.

    Dans les Grassfields bamiléké, autour du fo (chef), des notables et sociétés (ex. dignitaires wabo) gardent tambours sacrés, instruments et secrets ; ils tiennent la main sur certaines opérations rituelles et sur la « police » du sacré.

    Plus localement, chez les Bafou (bamiléké), chaque famille dispose d’un sanctuaire pour entrer en communion avec ses ancêtres ; le chef de lignage et les notables y orchestrent offrandes et sacrifices, preuve que la médiation n’est pas que royale : elle descend jusqu’au foyer.

    Il y a toujours quelqu’un pour “tenir la parole” entre visibles et invisibles. En pays Mofu, avant tout grand geste, on s’assure auprès du devin inspiré — mbidla, parfois femme-devin facalao — que la route est ouverte. Le responsable du sacrifice obéit alors à l’ordonnance donnée : tel ancêtre doit être servi d’abord, telle offrande doit précéder telle autre ; sans cela, le grand rite reste bloqué. Dans la cour, le sacrificateur ouvre, le doyen ponctue, chacun prend la parole à son rang — l’autorité sociale s’entrelace à l’autorité spirituelle, sans micro ni mairie, mais avec un sérieux qui ne souffre pas le désordre.

    Côté thérapeutes, la figure du nganga (devin-guérisseur) reste centrale : il enquête sur la cause « invisible » du mal, dramatise la consultation (mise en scène, parole performative) et encadre le patient au sein d’une communauté d’initiés — parfois véritable « famille de substitution » le temps de la cure. Ces pratiques de divination/soin sont décrites de l’intérieur par l’ethnographie, et le Cameroun reconnaît officiellement la médecine traditionnelle comme un sous-secteur du système de santé.

    Sur la côte Sawa, les autorités coutumières servent aussi d’intermédiaires lors du Ngondo : on « consulte » les Miengu/Jengu (esprits de l’eau) — les chefs traditionnels portent la parole du peuple vers l’élément-eau, puis ramènent la réponse oraculaire.

    Au moment des funérailles dans les monts Mandara, ce sont les jeunes hommes qui portent le corps en position assise ; ce rôle n’est pas anodin : il forme et affiche publiquement ceux qui, demain, auront charge de famille et parole rituelle.


    Objets et lieux puissants — masques, reliquaires, arbres, sources

    Les masques ne sont pas de simples « œuvres » : ils portent des charges et des procédures. Dans les Grassfields, les masques d’éléphant de la société Kùosi (perles, textile, bois) signalent rang, protection et justice rituelle. Les grandes expositions l’ont montré en insistant sur la logique « du visible à l’invisible » : trônes perlés, ndop, danses… sont des supports d’efficacité sociale.

    Les reliquaires du Sud forestier (peuples Fang/Betsi/Bulu au Cameroun) donnent la version la plus explicite du lien ancêtres/objets : une boîte d’écorce contenant os/secs d’ancêtres est coiffée d’une figure byeri (nlo/eyema byeri) — gardien qui protège, éduque (initiations) et condense des qualités morales (force calme, vitalité). La statuaire a circulé dans les musées, mais la fonction première reste la garde et l’accès aux reliques familiales.

    La société secrète Byeri et le culte des ancêtres

    Pour les arbres et forêts sacrées des bam’s par exemple, le couple chef/ancêtres se matérialise en bordure des palais : bois sacrés, cimetières royaux, cases d’initiation et autels, sous la protection d’arbres « piliers » (baobabs, fromagers/Ceiba pentandra). Ces forêts sont espaces de serments, d’enterrements de princes, de rites d’agrégation et de consultations — et, de fait, un ancien dispositif de conservation du vivant.

    L’invisible aime les bonnes “adresses”. Chez les Mofu, les autels familiaux, avec leurs bols dédiés, sont le point d’ancrage des offrandes ; la viande y est déposée par parts soigneusement réglées, la bière arrose les autels et quelques gouttes vont “aux lointains”. Le lieu, l’objet et la formule font bloc : c’est la combinaison qui donne la force.

    Les sources et rochers sacrés tiennent la même place d’interface : à Bansoa (bamiléké), un site appelé tsu’Ssi combine source, roches et autels en pierre ; on y sacrifie et on y jure au nom des fondateurs divinisés — preuve que l’eau « parle » quand elle est mise en autel.

    Sur la côte Sawa, l’eau est littéralement oracle pendant le Ngondo.

    Enfin, les crânes eux-mêmes sont des objets-relais : chez les Bamilékés, leur entretien et leur consultation maintiennent le pacte entre vivants et morts ; on redoute leur colère si le lien est rompu — une autre façon de dire que la maison, la case sacrée et le reliquaire sont des « postes » de communication.


    Recompositions, cohabitations et controverses contemporaines

    Aujourd’hui, le Cameroun vit une triple articulation délicate : les chefferies traditionnelles qui revendiquent leur légitimité ancestrale, les religions missionnaires importées (christianisme, islam) désormais solidement implantées, et un État républicain qui affirme sa laïcité. Cette configuration produit à la fois des tensions et des hybridations : les chefs coutumiers gardent leur rôle de gardiens de valeurs et d’identité, tandis que les Églises et mosquées introduisent d’autres normes spirituelles et sociales, souvent concurrentes. Entre héritages locaux et modèles venus d’ailleurs, la question centrale reste la même : comment concilier la force des traditions et la neutralité d’un État pluraliste, dans un contexte où cohabitent croyances anciennes, religions instituées et modernités urbaines .


    Au pays, les mondes chrétiens et musulmans ne sont pas venus balayer ce qu’on avait déjà ; ils se sont greffés dessus. L’islam est entré par le Nord au XVIII/XIXᵉ siècle, porté par les Foulbé et les lamidats, et s’est frotté aux groupes dits Kirdi. Le christianisme arrive plus tard via les missions (protestantes d’abord, puis catholiques), avec écoles, catéchèses et traductions en langues du pays. Depuis, on vit la cohab’ : dimanche à l’église ou à la mosquée, mais les affaires d’ancêtres, de protections et de tabous continuent de structurer les familles. Et côté langage même, on cause « à la camerounaise » — le français, le pidgin et les langues locales se mélangent et déplacent les normes : tu vois non ?


    Traductions du sacré — catéchèses, islam local, syncrétismes, renaissances

    Depuis un siècle et demi, l’islam (par le Nord, avec les lamidats foulbé) et le christianisme (vagues missionnaires, écoles, catéchèses) se sont greffés sur des régimes rituels plus anciens. Aujourd’hui, la majorité se dit chrétienne (≈60 %), l’islam pèse lourd (≈35 %), et les héritages “traditionnels” restent actifs, surtout à l’Ouest, au Sud et à l’Est : on prie au temple, mais on garde les gestes de maison pour la santé, la réussite et la protection. C’est la cohabitation serrée qui fait le style camer : on traduit, on arrange, on met des limites quand “ça chauffe”.

    Missionnaire français avec le sultan de Ngaoundéré en 1920.

    Chez les Dii (Nord), l’histoire résume bien la greffe double : contact ancien avec l’islam au XIXᵉ ; au XXᵉ, vagues missionnaires et gros chantier de Bible en dii (comité de langue structuré dès 1962, Nouveau Testament bouclé vers 1970 et publication moderne en 2001). Chaque mot devient un carrefour : reprendre un terme indigène du divin ou le bannir pour éviter l’étiquette « fétiche » ?

    L’implantation n’est pas sortie du néant. Côté islam, la poussée foulbé issue du djihad d’Ousman dan Fodio a maillé les plaines d’Adamaoua et du Nord de lamidats où coran, école et justice musulmane ont circulé avec les caravanes ; la carte actuelle de l’islam (fort en Adamaoua, Nord et Extrême-Nord, présent aussi chez les Bamouns de l’Ouest) en garde la trace.

    Côté christianisme, les baptistes anglais débarquent très tôt (mission de Bimbia-Bonabéri en 1843), suivis par d’autres familles protestantes puis par l’Église catholique, qui organise aujourd’hui 20+ diocèses ; l’ensemble propulse catéchèses, écoles et traductions bibliques en langues locales.

    Lettre du Pr. Kum’a Ndumbe III au Synode Général de l’Eglise Evangélique du Cameroun 2012
    Photo: Joseph Kuoh, Charles Maître, Joseph Ekollo, Elie Allégret, Jacob Modi Din (right)

    Les catéchèses ont lancé un gros chantier de traduction biblique (comités de langue, lexiques, choix des mots pour « Dieu », « esprit », etc.). Tout le monde ne veut pas le même style : certains récupèrent des termes anciens pour « apprivoiser » la Bible, d’autres disent « danger de syncrétisme ». Résultat : ni copie, ni rupture — une foi traduite qui parle comme on parle au village et en ville.

    Dans les lamidats, l’islam lui aussi se localise : prières et apprentissages coraniques au centre, mais tolérance pragmatique pour certaines médiations coutumières (parentés rituelles, arbitrages des notables) tant que l’ordre social tient. Ce double ajustement — mosquée/église d’un côté, coutumes de l’autre — explique pourquoi, sur le terrain, beaucoup vivent la religion comme une traduction continue plus que comme un « switch » définitif.

    Chez les Beti/Fang, le parcours courant c’est baptême–confirmation–mariage à l’Église, et, en même temps, couverture spirituelle pour le commerce et la vie sociale. Gérer une boutique au marché, devenir mfan mot (statut reconnu), viser le mvoe (bien-être accompli), tout ça demande de “caler” l’Invisible : veillées, jeûnes, prières dans les Églises de réveil, parfois consultation d’un nganga de confiance pour fermer les chemins au kong (attaque occulte) et neutraliser la jalousie. Les enquêtes sur les petits commerçants beti/fang à Yaoundé décrivent clairement ce capital magico-religieux mobilisé pour sécuriser réputation, clients et chiffre du jour. Là où ça marche, “tu n’as pas la pression” ; si tu négliges, “c’est caillou”.

    À l’Ouest, Bamilékés et Bamouns conjuguent liturgies chrétiennes (paroisses denses, catéchèses) et forte centralité des chefferies/ancêtres. On peut communier le matin et, le soir, verser une libation au pas de porte, nourrir l’autel familial, ou participer à une danse de sortie de deuil. La Route des chefferies a bien rappelé ce fil “du visible à l’invisible” : masques, reliquaires, forêts sacrées, tout un patrimoine qui continue d’ordonner la mémoire et la protection, tout en dialoguant avec l’art chrétien et l’art contemporain. Côté Bamoun (islamisé de longue date), mosquées et chefferie co-régulent la vie morale, avec un islam local intégré aux institutions du royaume.

    Chez les Sawa du Littoral, la carte est lisible : catholicisme et protestantisme bien installés en ville (réseaux paroissiaux, catéchèses, envois massifs de catéchistes — par ex. à Douala), et, chaque année, le Ngondo réaffirme, sur l’eau, l’alliance avec les esprits du fleuve et la mémoire des lignages. C’est un bon exemple de syncrétisme à la camerounaise : calendrier chrétien d’un côté, fête “de la maison” de l’autre, sans forcément mélange confusionnel — plutôt une gestion des registres selon le contexte.


    Ruptures et interdits — dénonciations de pratiques “incompatibles”.

    Dès l’époque missionnaire, beaucoup de gestes “de maison” (libations, reliquaires, bains, consultations) sont reclassés fétichisme et priés de sortir de la scène publique. Les Églises s’implantent par les catéchèses, l’école et la paroisse, et posent leurs lignes rouges ; côté islam, les lamidats rappellent les distinctions halal/haram et challengent certaines pratiques locales. Cette moralisation a posé, très tôt, une grammaire du “compatible / incompatible” avec la foi importée. Aujourd’hui encore, l’équilibre national se lit dans les chiffres : majorité chrétienne, islam fort, et héritages toujours actifs — une cohabitation qui produit régulièrement des arbitrages serrés.

    Dans les paroisses très denses de l’Ouest, du Littoral et des grandes villes, la prédication comme la formation de milliers de catéchistes rendent plus visibles les dénonciations de “pratiques non compatibles” (culte des crânes, bains rituels, consultations). À Douala, l’envoi d’environ 1 000 catéchistes en décembre 2023 montre à quel point l’appareil ecclésial encadre la vie morale et appelle à “rompre avec les œuvres des ténèbres” — ce qui met la pression sur les rituels familiaux gardés en sourdine.

    Sur le terrain, le discours “Reste à Jésus, leave les choses d’avant” fait que, chez les Dii (Adamaoua–Nord), plusieurs gestes autrefois publics (paroles aux autels, bains protecteurs, dons codifiés) passent low profile : on ne les proclame plus, on les délocalise hors du regard paroissial, pendant que la foi se traduit en langue et en catéchisme.

    L’expansion des Églises de réveil en ville rend aussi la frontière plus bruyante : délivrances publiques, dénonciation de la “sorcellerie familiale”, promesses de protection et de prospérité. À Douala, les études décrivent la multiplication d’assemblées prophétiques qui occupent l’espace sonore et symbolique, bousculent les normes classiques et contestent les médiations anciennes (chefferies, notables, thérapeutes “à l’ancienne”). Résultat : des conflits ouverts autour du “qui a l’onction” pour trancher les affaires de malchance, de maladie ou de business qui “ne monte pas”.

    Quant aux dérives, au fil des décennies, le registre juridique s’en mêle. L’espace public retrouve régulièrement des controverses sur “sorcellerie” et “escroqueries spirituelles” (promesses de miracles contre argent, violences symboliques). Les autorités publiques tirent deux leviers :

    • Freiner les abus : rappels à l’ordre contre les “sectes” agressives, discours officiels sur l’emprise de la sorcellerie et l’urgence d’une délivrance qui ne vire pas à l’arnaque ; interpellations, fermetures de lieux, appels à la prudence pastorale.
    • Ouvrir une porte au vérifiable : reconnaissance encadrée de la médecine traditionnelle (bulletin officiel 2020, projet de code d’éthique, pharmacovigilance), afin de séparer nganga sérieux et charlatans. Le message est clair : “tradition, oui ; tromperie, non”.

    Au quotidien, la ligne bouge selon les lieux, les autorités en présence et… les urgences de vie. Un prêtre ou un imam peut condamner la libation à haute voix, pendant que la famille verse une goutte au sol “pour les vieux” à la maison. Une Église de réveil peut interdire les “bains”, mais proposer ses prières d’onction et de jeûne toute la semaine. L’État, lui, peut poursuivre l’escroquerie spirituelle et, en même temps, labelliser des praticiens traditionnels et des produits de pharmacopée. Entre “à proscrire” et “à réaménager”, on négocie en continu — parce que, pour beaucoup, la sécurité de la maison, la santé et le business ne se jouent pas seulement au visible.

    Dans ce climat de dénonciation de la sorcellerie, certains publics deviennent cibles (par ex. les personnes albinos, exposées à des imaginaires magico-marchands) ; les autorités sanitaires et religieuses multiplient les mises en garde pour protéger les vulnérables et couper court aux trafics “mystiques”. Là aussi, frontière mobile : sanctionner les crimes et défaire les rumeurs.


    Nouveaux médiateurs — pasteurs, imams, prophètes, thérapeutes.

    Depuis le temps des missions et des lamidats, l’autorité spirituelle au Cameroun ne se limite plus à la maison ancestrale. Elle s’est ramifiée en trois pôles qui se répondent :

    • Églises et mosquées (curés, catéchistes, pasteurs, imams) ;
    • Thérapeutes/nguɛnga, nganga, et autres praticiens de la pharmacopée ;
    • Chefferies/notables, qui gardent les règles de la parenté et l’accès aux autels.

    Cette tripode s’est renforcée avec l’urbanisation : à Douala, Yaoundé, Bafoussam, Garoua, les veillées, délivrances, ruqya, jeûnes collectifs et conseils pastoraux structurent le quotidien religieux, pendant que l’État tente de sécuriser l’offre de soins et de casser l’arnaque mystico-commerciale.

    Côté catholique, la médiation n’est pas que le prêtre du dimanche : le pays vit au rythme des catéchèses et des missions de terrain. Rien que dans l’Archidiocèse de Douala, plus de 1 000 catéchistes ont été envoyés en mission fin 2023, signe d’un encadrement serré de la prière, de l’accompagnement et de la morale dans les quartiers.

    Archidiocèse de Douala

    Côté protestant/pentecôtiste, les Églises de réveil ont pris une place de big médiateurs en ville : séances de délivrance, diagnostics de “blocages” (sorcellerie, jalousie), prières de prospérité pour le commerce et la santé, counseling familial. À Douala, la recherche décrit un maillage d’assemblées prophétiques qui occupent l’espace sonore et social et reconfigurent la médiation religieuse urbaine.

    Dans le Centre-Sud, chez les Beti/Fang, le pasteur devient coach mystico-éthique qui aide à tenir le business, à calmer les “kong” (attaques) et à garder la paix de la maison (source ethnographique fournie).

    Au Nord/Adamaoua, l’imam n’est pas seulement officiant : c’est un arbitre moral et un guérisseur religieux (lecture de Coran, ruqya, jeûnes, aumône) qui remplace les bains ou sacrifices jugés illicites et cadre les conflits domestiques. Historiquement adossés aux lamidats, ces imams portent une médiation sociale (conciliation, charité) autant que rituelle, avec des rappels constants halal/haram (cadre général : poids de l’islam et cartographie religieuse nationale).

    Les nganga/nguɛnga n’ont pas disparu avec les Églises et la mosquée. Quand ils sont reconnus par la communauté ou adoubés par des notables, ils restent les points d’appui pour les soins, la protection et même la palabre (médiation). L’État a choisi de faire le tri :

    • 2000s–2010s : montée d’alertes publiques contre les escroqueries spirituelles et quelques “sectes” agressives en ville.
    • 2014 : annonce d’un projet de loi pour organiser la médecine traditionnelle, poser un code d’éthique et démarrer une pharmacovigilance (sécurité des produits).
    • 2020 : Bulletin officiel du Ministère de la Santé sur la Médecine traditionnelle : définition, enregistrement des praticiens/produits, collaboration avec les hôpitaux, idée d’un sous-secteur intégré au système national de santé.

    Dans les Grassfields (Ouest), là où les Bamiléké tiennent des forêts sacrées et un système de notables, on consulte encore des spécialistes ad hoc pour la fécondité, la paix des maisons, la protection des champs ; mais on évite le tapage, par crainte de “chauffer” la chefferie et d’empiéter sur les rituels réservés. Les palais gardent les autels et les objets fondateurs ; quand ça dépasse le cadre, le chef appelle soit l’imam/pasteur, soit un thérapeute reconnu.

    Chez les Bafou (Menoua), les modalités d’offrandes et le choix des experts (sacrificateur, devin) restent codés : ce sont des médiations contrôlées par la parenté et les notables.


    Éthique du quotidien — soins, commerce, réussite, protection, justice.

    Au Cameroun, le quotidien ne se gère pas qu’avec les mains et les calculs, mais aussi avec l’invisible. Depuis la période précoloniale, l’équilibre des familles et des communautés a toujours reposé sur un double registre : ce qu’on fait devant les gens (cultiver, commercer, juger, soigner) et ce qu’on règle avec les puissances (prières, bénédictions, protections, interdits). Avec la colonisation puis les indépendances, ces gestes n’ont pas disparu. Ils se sont déplacés : désormais, ils cohabitent avec les messes, les sermons du vendredi, les écoles et les tribunaux. L’État a reconnu officiellement la médecine traditionnelle dans le système de santé (2020), signe que même au niveau national, on sait que les réalités de la vie quotidienne ne se règlent pas qu’à l’hôpital ou au tribunal.

    Justement en parlant de santé, dans les années 1960 déjà, les études ethnographiques montraient que les Camerounais passaient facilement d’un médecin moderne à un nganga, selon la nature du problème. Pour la fièvre ou une plaie : clinique. Pour la stérilité, les convulsions inexpliquées, ou une série de malheurs : thérapeute traditionnel. Aujourd’hui encore, les familles combinent. Les hôpitaux de Douala ou Yaoundé reçoivent des patients qui, en parallèle, poursuivent un traitement de plantes ou des rituels de protection. L’État a tenté de “nettoyer le champ” pour éviter les arnaques, mais il reconnaît que la demande populaire pour la pharmacopée et les pratiques rituelles reste trop forte pour être ignorée.

    Côté commerce et réussite sans alliés d’en-haut, c’est djôk! La réussite sociale ici ne se résume pas à “avoir l’argent” : on mobilise des alliés spirituels comme un entrepreneur mobilise des capitaux financiers.

    Ce qui nous mène à la protection et la justice, du village à la ville. Traditionnellement, la justice ne se limitait pas à un jugement rationnel, elle se scellait par des épreuves rituelles (serments, bénédictions, sacrifices). Dans les Grassfields, par exemple, les chefferies gardaient (et gardent encore) les forêts sacrées comme lieux où se traitent les gros litiges : l’accusé doit jurer, et c’est l’invisible qui tranche. À l’époque coloniale, les tribunaux européens ont tenté de supprimer ces épreuves, mais après l’indépendance, certains gestes ont refait surface sous d’autres formes. Dans les années 1980, on a vu des tribunaux s’appuyer sur l’expertise de thérapeutes pour juger des affaires de sorcellerie, un signe que la frontière entre “justice moderne” et “justice invisible” reste poreuse.

    Aujourd’hui, même la diaspora camerounaise continue de lire sa vie quotidienne en termes d’alliances spirituelles. Un blocage administratif en France ou en Allemagne est souvent interprété comme un obstacle invisible. Une percée professionnelle devient motif d’action de grâce. Les réseaux sociaux amplifient ces logiques : prophètes en ligne, pasteurs de réveil qui diffusent en direct, discussions de WhatsApp où l’on mêle français, pidgin et camfranglais pour analyser les coups de chance et les blocages. La langue elle-même devient signe du bricolage : on saute d’un “Alléluia” à un “tu vois non ?” pour dire la même chose — que le visible et l’invisible marchent ensemble.

    Ces cohabitations ne restent pas théoriques : elles s’éprouvent dans la ville, les migrations et les écrans, où traditions et croyances prennent de nouvelles formes.


    Depuis que les villes camerounaises gonflent comme ballon de foot, que l’école coloniale a brassé tout le monde sur les bancs, et que WhatsApp a débarqué jusque dans les villages, les traditions ne restent plus figées. La vraie question : qu’est-ce qui disparaît en route, et qu’est-ce qui se transforme pour continuer à marcher avec le quartier, la diaspora et le numérique ?


    La ville comme laboratoire — Nouveaux voisinages, recompositions d’entraide

    Depuis l’époque coloniale, les villes du pays sont devenues comme des marmites pleines de condiments : tout le monde dedans. Douala, capitale économique, et Yaoundé, capitale politique, ont commencé à gonfler sec dans les années 1950–60, quand les colons ont eu besoin de main-d’œuvre pour les chantiers, les bureaux et les services. À cette époque, les grandes familles étendues du village, où on vit en bloc avec tontons, tantines et cousins, se fragmentent. En ville, chacun cherche son coin, on se retrouve à habiter dans des concessions mélangées où Bassa, Bamiléké, Beti et Haoussa deviennent voisins de palissade. C’est là que la survie oblige les gens à inventer de nouveaux systèmes pour “tenir ensemble”.

    Au départ, dans les années 1960–70, les Camer se tournent vers les tontines urbaines, ces réunions d’argent qui remplacent les champs communautaires du village. Rapidement, ça devient plus qu’une affaire de cash : on y gère mariages, funérailles, voyages et même règlements de dettes. Dans les quartiers populaires, les associations de quartier prennent le relais. À côté, les églises, surtout les paroisses catholiques et protestantes, deviennent des nouveaux foyers de parenté : tu arrives seul à Yaoundé, mais ton groupe de chorale devient comme ta famille d’accueil.

    Chez les Bam’s, ça se formalise fort : les « réunions » (associations villageoises urbaines) rejouent carrément le modèle de la chefferie. Dans les années 1980–90, avec la grande vague de migrations vers Douala et Yaoundé, ces associations deviennent incontournables. Elles organisent les mariages et funérailles des membres, elles collectent les cotisations pour rapatrier un corps au village, elles arbitrent même des palabres entre citadins. Bref, elles recréent un mini-village dans la ville, avec son “chef” et ses notables.

    Au Nord, les dynamiques sont différentes mais le principe reste pareil. Les Peuls (Foulbé) qui tiennent les lamidats et les marchés apportent leur modèle : la mosquée devient centre de solidarité, et les marchés sont aussi des lieux d’entraide. Les groupes dits Kirdi, longtemps marginalisés, trouvent eux aussi dans la ville un espace pour recomposer leurs solidarités : ils créent des associations de migrants où la mémoire des rites villageois cohabite avec l’islam ou le christianisme.

    Aujourd’hui, avec les « villes nouvelles » comme Bonamoussadi à Douala, ou l’axe Nsimalen–Yaoundé en pleine extension, la logique s’accélère. Chaque bloc ou quartier devient un mini-laboratoire social. À Bonamoussadi, par exemple, tu retrouves côte à côte des cadres Bamiléké, des commerçants Bassa, des étudiants Beti, et des Peuls qui tiennent le bétail urbain. Chacun vient avec ses codes, mais il faut cohabiter. Résultat : on invente ses propres règles pour gérer dettes, jalousies, funérailles. Même dans les résidences modernes avec portails et vigiles, les logiques d’entraide continuent via les groupes WhatsApp du kwatt : collecte pour un malade, soutien après un décès, contributions pour la sécurité du bloc.

    La ville camer est donc devenue un vrai “laboratoire social” : on a quitté les grandes concessions lignagères, mais on a bricolé des équivalents modernes. Tantôt avec les tontines, tantôt avec les réunions villageoises, tantôt dans les Églises de réveil qui “refont famille” à travers les veillées de prière. Bref, même si les murs du village sont loin, la solidarité et les pratiques coutumières se sont juste déplacées et habillées aux couleurs du kwatt.


    Soigner et croire autrement — Pharmacies, cliniques, thérapeutes, “prières-soins”

    Au pays, la santé, c’est pas one-way. Depuis l’époque coloniale, les hostos ont pris le lead, les nganga sont passés un peu “backstage”. Mais dès les années 1970 (ambiance Alma-Ata à l’OMS), le discours a viré: on ne soigne pas le Kamer en zappant la pharmacopée locale et les tradis. Chez nous, l’État a formalisé ça noir sur blanc: la médecine traditionnelle fait partie du système national, avec bulletin dédié, cadre d’enregistrement et push pour la pharmacovigilance depuis 2020. Les textes rappellent aussi que la majorité de la population y recourt – point pour les feuilles, les racines et les mains qui savent.

    Concrètement, en ville on fait le tour de table thérapeutique: on commence à la pharmacie, on file voir l’herboriste du kwatt, puis on “fait prière” chez le pasteur pour une délivrance ou chez l’imam pour une ruqya. Cette circulation n’est pas d’hier: déjà à Ebolowa dans les années 1980, les enquêtes montraient comment les médocs circulaient aussi par le marché informel, les gens jonglant entre ordonnance et comprimés achetés “au taxi-bus”. L’anthropologie du médicament a documenté ce mix pharmacie/kwatt comme une réponse aux stress sociaux et au coût des soins.

    Depuis 2024, on a même step-up côté règle du jeu: loi n° 2024/018 qui reconnaît et organise officiellement la médecine traditionnelle et complémentaire, avec autorisation d’exercer, registre des praticiens et normes de sécurité des produits. L’idée: sécuriser les bons tradis et chasser les faux prophètes/charlatans, histoire que la feuille qui soigne ne devienne pas poison.

    Dans les pratiques, ça mixe fort selon les ethnies et les villes. Chez les Ewondo (Beti, Centre), on continue les bains de purification et protections, mais on “habille” ça en vocabulaire chrétien (on parle de bénédiction, on jeûne, on veille) pour rester clean au regard des Églises. Chez les Douala (Sawa, Littoral), des femmes combinent clinique et rituels liés au Ngondo pour “laver la route” – tu vas à l’écho, tu prends l’ordonnance, mais tu n’oublies pas l’offrande à l’eau pour la paix du foyer. Et dans les Grassfields (Bamiléké), les décoctions maison cohabitent avec l’hôpital de district; en cas de “mains qui poussent” (sorcellerie supposée), on peut compléter par prière-soin chez un prophète du Réveil. Ce pluralisme thérapeutique est devenu le mode normal: ordonnance + décoction + prière = “on ferme la porte au mal” et on avance sans pression.

    Côté gouvernance, la feuille de route est claire: enregistrer, former, contrôler la qualité (pharmacopées et labos), et articuler hôpital/therapeute/culte pour éviter les débordements. Les débats restent chauds – jusqu’où va la délivrance? quelle place pour la vente de médocs au marché? – mais la tendance lourde, c’est cohabiter intelligemment: biomédecine pour le diagnostic et l’urgence, tradipraticien sérieux pour les savoirs locaux, et communautés religieuses pour la force morale et la protection. Bref, au Kamer, on soigne en réseau: hosto – kwatt – chapelle/mosquée, chacun joue sa note pour que la vie “ne se casse pas”.


    Diaspora et retours — Réinventions, transferts, solidarités transnationales

    Depuis le temps des luttes politiques, la route du Mbeng n’a jamais été neutre. Dans les années 1950–70, les premiers grands départs sont liés aux exils UPC : des militants fuient la répression, certains trouvent asile en Guinée, au Congo ou en Europe de l’Est. Dans les années 1980–90, c’est une autre vague : étudiants, chercheurs, footballeurs, mais aussi jeunes en quête d’eldorado qui prennent la route de la France, de l’Allemagne, de la Belgique. Le Camerounais devient peu à peu ce qu’on appelle un “mbengiste” : celui qui a traversé et qui doit prouver son worth en envoyant le nkap (argent) au pays.

    Face à cette mobilité massive, l’État a longtemps joué à la méfiance, surtout dans les années 1990 où la diaspora alimentait l’opposition politique. Mais en 2014, revirement : lancement du programme officiel de gestion des Camerounais de l’étranger. Désormais, on parle de la diaspora comme d’un « partenaire stratégique » du développement.

    Aujourd’hui, les chiffres sont clairs : la diaspora envoie plus d’argent que l’aide internationale. Les transferts dépassent régulièrement les centaines de milliards de FCFA, soutenant non seulement la consommation des familles, mais aussi les investissements dans les villages. Mais l’attente des familles ne se limite pas au cash : au village, on compte sur le cousin à Mbeng pour financer l’église, la maison familiale ou les funérailles. Dans les Grassfields (Ouest, Bamiléké), on parle même de “retour” quand un notable installe une toiture flambant neuve sur la maison de chefferie ou sponsorise les danses traditionnelles pendant les fêtes du village. Ce geste n’est pas juste de prestige : il réaffirme la continuité entre la réussite en ville/diaspora et la légitimité lignagère au pays.

    À Yaoundé, chez les Fang-Beti (Centre-Sud), les mbengistes ramènent aussi des nouvelles formes religieuses : des Églises pentecôtistes importées de Belgique qui installent leurs antennes dans les quartiers périphériques, ou des prières par Zoom qui relient les fidèles de Mvog-Ada à ceux de Bruxelles. On voit naître des solidarités transnationales où une veillée funèbre locale est financée par des cotisations via Western Union, où un mariage traditionnel reçoit l’appui d’une chorale venue en live depuis Paris par visio.

    Résultat : le mvoe (le bien-être accompli, la tranquillité matérielle et sociale) se construit désormais dans un va-et-vient permanent entre Douala et Paris, Bamenda et Bruxelles, Yaoundé et Montréal. La réussite ne se mesure plus seulement au champ qu’on cultive ou à la boutique qu’on tient, mais aussi à la capacité à mobiliser cette chaîne transnationale de nkap, de prières, de savoirs et de prestige.


    Le religieux en ligne — Prédications, rituels à distance, rumeurs, fact-checking

    Depuis les années 2000, Internet a ouvert une nouvelle “paroisse” où chacun peut se brancher sans quitter son kwatt. Les pasteurs de réveil streament leurs cultes en direct sur Facebook Live ou YouTube, avec chœurs et délivrances visibles par des milliers de fidèles. Les imams font des causeries islamiques sur WhatsApp et TikTok, donnant des rappels de foi à des abonnés dispersés du Cameroun jusqu’à Dubaï. Même les nganga ont pris le train : sur WhatsApp, ils prescrivent des remèdes, envoient des vidéos de bains rituels ou des audios de prières. Bref, le smartphone est devenu une nouvelle calebasse sacrée.

    Mais ce numérique, c’est vraiment couteau à double tranchant. D’un côté, il permet à la diaspora de rester connectée : une messe à Mbalmayo peut être suivie en direct par une tante à Bruxelles, les cotisations pour un deuil se font par mobile money ou Western Union, et les prières de délivrance passent désormais aussi par Zoom. De l’autre, il amplifie les tensions : une vidéo de délivrance spectaculaire, un exorcisme bruyant ou une prophétie douteuse se retrouvent viralisés en quelques heures. Résultat : gros kongossa digital, palabres en ligne, partages massifs sur les groupes WhatsApp familiaux.

    Les jeunes, surtout, n’hésitent plus à fact-checker les hommes de Dieu. Quand un pasteur annonce un miracle, certains montent des threads entiers sur Twitter (X) pour démonter le show : “regarde bien, la sœur marchait déjà avant”, “ce médicament, c’est vendu au marché Mokolo hein”. Pareil pour les rumeurs de sorcellerie : elles circulent vite, mais elles se heurtent aussi à des contre-discours portés par journalistes, blogueurs et influenceurs.

    Au final, le religieux en ligne n’est pas seulement un prolongement du temple ou de la mosquée : c’est devenu un espace de débat public. Les autorités spirituelles ne sont plus intouchables, car tout est filmé, partagé, commenté, critiqué. Entre les vidéos virales, les preuves qu’on exige et les contre-discours qui se construisent, la foi se vit désormais aussi sur l’écran — entre croyance, soupçon et palabre numérique.


    Au finish, l’affaire est claire comme l’eau du marigot : chez nous, le geste (visible) et le sens (invisible) marchent ensemble, main dans la main. Tradition, ce n’est pas caillou figé ; croyance, ce n’est pas nuage sans prise. C’est un répertoire où chacun pioche selon le moment : la chefferie qui cadre, la famille qui fait passer l’âge, la prière à l’église ou à la mosquée, le coup d’œil chez le nganga quand la route se bloque. On mixe, on ajuste, on met la limite quand ça chauffe — et la vie tient. Tu vois non ?

    Le fil rouge qu’on a suivi depuis le début — du visible à l’invisible, et retour — tient au pays comme un nœud bien fait. Mofu là-haut : on ne joue pas avec le protocole, on consulte mbidla, on sacrifie propre, on parle aux autels, et la maison respire. Bamiléké à l’Ouest : reliquaires, forêts sacrées, masques qui gardent la mémoire — et pourtant paroisse pleine le dimanche. Beti/Fang au Centre-Sud : boutique bénie, mvoe visé, jalousie calmée. Sawa au bord de l’eau : Ngondo pour sceller le pacte, et culte à la chapelle pour tenir la semaine. En ville comme au village, on garde la même logique : on fait le geste juste, on dit la parole juste, et l’invisible répond.

    La phrase-synthèse ? Traditions et croyances au Cameroun, c’est l’art de faire tenir la maison : ça prend les règles du terroir, ça cause avec Dieu et les ancêtres, ça écoute l’imam, le pasteur, le thérapeute, et ça cherche la paix du kwatt sans perdre la face. Ce n’est ni “ancien vs moderne”, ni “Église vs coutume” ; c’est cohabitation inventive. On nettoie ce qui abîme, on garde ce qui soigne, et on avance — step by step, sans pression.

  • Sport et Loisirs au Cameroun

    Sport et Loisirs au Cameroun

    Ekiéé, regarde un peu la scène de la vidéo: un dimanche à la paroisse, les jeunes s’affrontent dans une Supercoupe locale. Ça crie, ça danse, ça vend les beignets au bord du terrain, pendant que le curé lui-même bénit la compétition. À côté du ballon, les anciens ressortent le Songo, les petits essayent les jeux de société, et les artistes viennent ambiancer tout le monde avec le micro.

    Tu vois non ? Ici, le sport et les loisirs sont indissociables. C’est comme un miroir : ça montre comment on vit ensemble, comment on se reconnaît dans une communauté. Jouer, courir derrière un ballon, brasser les cailloux du Songo ou danser après un but… tout ça raconte la même histoire. Celle d’un peuple qui transforme chaque moment libre en fête, en apprentissage, en ciment social.

    Quand on regarde un match paroissial transformé en fête, ou un Campus Sports-Loisirs Vacances où les jeunes passent de la scène de théâtre au terrain de basket, on comprend une chose : au Cameroun, le sport et les loisirs sont bien plus qu’un simple divertissement. Ce sont des miroirs de notre manière de vivre ensemble, des espaces où se fabriquent les règles du collectif, l’identité et même les rêves d’avenir.

    Événement social, sportif, artistique et culturel pour enfants de 04 à 21 ans. Fondé en 2020 par Messieurs ATONKOUMOU Aristide (Conseiller de Jeunesse et Animation) et LOE Patrick (Basketteur professionnel et Conseiller de Jeunesse et Animation)

    Mais alors, comment ces pratiques si variées – du Songo au foot, des veillées traditionnelles aux paris sportifs modernes – racontent-elles toujours la même histoire sur notre société ? Est-ce que les jeux d’hier étaient seulement une distraction ou déjà une école de la vie ? Comment les Camerounais ont-ils transformé ces jeux en grandes passions sportives capables de faire vibrer une nation entière ? Et enfin, face à la mondialisation et aux écrans, quels sont les nouveaux défis des loisirs d’aujourd’hui ?

    1. Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature
      1. Quand jouer, c’est apprendre à vivre ensemble
        1. Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.
        2. Des jeux à la dimension éducative et rituelle
      2. Les loisirs culturels : entre fête et appartenance
        1. Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi
        2. Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur
        3. Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier
        4. Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel
        5. Fêtes religieuses : prier et partager ensemble
        6. Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle
        7. La danse, colonne vertébrale des fêtes
    2. Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu
      1. De l’importation à l’appropriation
        1. 1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs
        2. 1960–1972 : Indépendance, nation en chantier
        3. 1972–1990 : L’esprit Lions se forme
        4. 1990–2000 : La consécration internationale
      2. La mosaïque sportive d’aujourd’hui
        1. Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire
        2. Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages
        3. Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle
        4. Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui
    3. Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans
      1. Quand la nature devient terrain de jeu
        1. La mer et la savane : horizons ouverts
        2. Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi
      2. Tourisme et villégiature : du local à l’international
        1. Le tourisme comme miroir du pays
        2. Villégiature et pratiques populaires
      3. Les loisirs numériques et urbains : un nouveau terrain commun
        1. Le by-night, scène de la modernité
        2. Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions
        3. Paris sportifs : une passion risquée
        4. Fitness et bien-être urbain
      4. Ce que tout cela dit de nous

    Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature

    On parle ici d’un langage social qui transmet des valeurs : la patience, la stratégie, le courage, la solidarité. Et même quand ça tape un peu, ces jeux éduquent. Ils forcent à lire la situation, tenir ses nerfs, respecter la règle commune… et à comprendre tôt que la vie en société mélange plaisir, rivalité, sanction, réparation et reprendre ensemble.

    Les jeux guerriers du Cameroun de l’Ouest

    Gars, ici jouer c’est pas une histoire de « tuer le temps ». C’est une vraie école, le terrain où on apprend à vivre ensemble, à calculer ses moves, à patienter et même à respecter l’autre. Depuis le bas âge, les enfants grandissent avec des jeux qui les forment à devenir des citoyens et, parfois, des guerriers.

    Le projet CAMEROUN 2019

    Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.

    Regarde par exemple le Ndochi, ce jeu des Grassfields qu’on joue avec des babouches et une balle. Et encore, avec mes soeurs, cousins et cousines, on faisait une boule avec la corde en caoutchouc pour attacher le bois, on emballait dans le papier puis dans le plastique et on avait une boule bien puissante.

    On croit que c’est juste pour rigoler, mais non : tu apprends vite les règles, tu te fais sanctionner si tu triches, tu découvres ce que c’est que partager, coopérer, reconnaître le mérite et souffrir quand la balle dans ce cas, te touche au mauvais endroit.

    Le Songo, qu’on retrouve beaucoup au Sud et au Littoral, c’est encore autre chose. Tu dois anticiper, calculer plusieurs coups à l’avance, rester concentré. Ça apprend la stratégie et la patience. Pareil pour l’Awalé, joué dans toute l’Afrique : un vrai entraînement mental. Dans le Sud-Cameroun, on avait aussi l’Abbia, un jeu de hasard mais avec une forte charge symbolique et rituelle : il servait parfois à renforcer les liens sociaux, voire à régler des conflits.

    À côté de ces jeux de réflexion, on avait aussi les jeux guerriers. Chez les Bamiléké par exemple, le mesongong ou d’autres parades permettaient aux jeunes de s’exercer à la force, au courage, mais aussi au respect des règles du combat. Là encore, jouer c’était déjà préparer les futurs défenseurs du village.

    On a aussi toute une galaxie de jeux « du quartier » qui forgent le caractère dès le bas âge. Le jeu de cailloux – Ndoung (nom Yemba, Grassfields) se joue assis, pieds écartés, avec 7 petits cailloux. Tu lances un caillou en l’air, tu ramasses au sol le nombre exact demandé (1, puis 2, puis 3… jusqu’à 6), et au 7ᵉ stade tu dois regrouper d’un seul geste les six restants avant de rattraper celui qui retombe. Si un caillou bouge, si tu en prends trop ou pas assez, c’est échec. Ça paraît simple, mais ça travaille la vigilance, la précision, le calme sous pression et la gestion du risque (tenter le coup difficile… ou sécuriser).


    Des jeux à la dimension éducative et rituelle

    Il y a les jeux plus « grand public » qu’on retrouve partout : cache-cache (mêmes règles que partout dans le monde : compter, se cacher, coopérer pour brouiller les pistes), 1-2-3-4 soleil… stop (immobilité, inhibition du geste, contrôle de soi quand l’arbitre se retourne). Dans nos terrains vagues, le zolo-tapé fait loi : si on te met un petit pont en jouant au ballon, tout le monde se lâche pour te taper (dans la limite convenue). Oui, c’est rude. Et c’est justement là que s’apprennent des leçons sociales pas toujours douces : ne pas humilier l’autre (sinon, retour de bâton), encaisser, faire profil bas, demander la clémence… et, côté groupe, savoir doser la sanction.

    En cartes, on avait le cochon gratté, notre version « speed » des familles : dès qu’un joueur pose 4 cartes identiques, tous doivent poser immédiatement ; le dernier perd et devient CO, puis CO-CHON-GRAT-TÉ s’il enchaîne les défaites. À chaque palier, la pression sociale monte ; on avait souvent un totem à toucher (un objet au fond de la pièce) pour arrêter les tapes. Moralité : réactivité, lecture du groupe, anticipation… et la dure vérité des jeux d’enfants : si tu traînes, tu prends.

    On a aussi les jeux de mains en chant (clapping games) : on se tape dans les mains, puis dans celles de l’autre, sur un rythme qui accélère. L’objectif : tenir la cadence sans se tromper — coordination, écoute de l’autre, synchronisation. À plusieurs (parfois à quatre), ça devient un vrai exercice d’équipe.

    Dans la cour, la ronde-la ronde installe la solidarité : on chante en cercle, on invite au centre, on remplace, on applaudit — inclusion, prise de tour, respect du rythme commun. Et dehors, il y avait la roue : faire rouler une vieille jante/roue de vélo avec un bâton, garder la trajectoire, éviter les obstacles, corriger l’angle — école de motricité fine, de persévérance (au début, ça tombe tout le temps).

    Enfin, impossible d’oublier le foot de quartier : équipes en dix minutes, cages en sacs ou gros cailloux, lignes imaginaires, règles adaptées au terrain. On y apprend la négociation permanente (hors-jeu ? main ?), la gestion des conflits, l’esprit d’équipe et le bricolage collectif pour que « le match se joue » malgré la poussière, la chaleur et les ballons rafistolés.

    Bref, que ce soit autour d’un plateau de Songo, dans un cercle de danse, ou dans un terrain de jeu improvisé, le loisir traditionnel chez nous a toujours été plus qu’un divertissement.


    Chez nous, la fête n’est jamais juste un moment pour se distraire : c’est un espace où chacun retrouve sa place dans la communauté. Derrière chaque tambour, chaque danse, chaque défilé, il y a une manière de dire “voici qui nous sommes, voici d’où nous venons”. Et franchement, il y a autant de festivals qu’il y a d’ethnies, sans compter les grandes fêtes nationales, religieuses ou sportives qui rassemblent tout le pays. C’est cette dimension de fête et d’appartenance qui a nourri plus tard la passion pour les grands sports modernes.


    Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi

    Chez les Bamouns, le Ngouon ce n’est pas juste un carnaval. Tous les deux ans, Foumban devient tribunal à ciel ouvert. Le roi, le Mfon, se présente devant son peuple, et là, pas de blague : on lui fait son procès. Les notables rapportent ce qu’ils ont entendu dans les quartiers, les marchés, les familles. Si le roi a bien géré, on l’applaudit et on renouvelle sa légitimité. Mais si le peuple n’est pas content, on peut lui infliger une amende… voire lui retirer sa couronne. Après ça, seulement, viennent les danses, la grande marche carnavalesque et les réjouissances. Tu vois non ? Ici, la fête devient le miroir de la responsabilité : même dans la joie, on se rappelle que le pouvoir appartient d’abord à la communauté.

    Sur les rives du Wouri, le Ngondo raconte une autre histoire. Là-bas, ce sont les Sawa qui s’alignent pour écouter les messages des ancêtres de l’eau.

    Douala époque des années 1920
    Les gens sont rassemblés au port pour la Fête du Ngondo

    On libère les offrandes dans le fleuve, on danse sur les berges, on organise des foires et des marchés. C’est à la fois rituel mystique, rendez-vous économique et vitrine identitaire. Pendant un mois, Douala devient capitale culturelle, et chaque habitant, même le simple passant, se sent partie prenante d’un peuple qui se regarde dans le miroir de son fleuve.


    Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur

    Dans le Ndé, le Festac Medumba c’est l’école de la fierté. On y parle la langue, on cuisine local, on raconte des contes, on danse les rythmes du terroir. On n’y va pas seulement pour se divertir, mais pour se ressourcer : la fête devient manuel scolaire en plein air. C’est aussi une plateforme économique : artisans, commerçants, musiciens y trouvent leur compte. Résultat : la fête fabrique à la fois de la mémoire et de l’argent.

    Chez les Bandjoun, au Msem Todjom, on croise des rois venus de toute l’Afrique, des stands d’artisanat, des concours de danse, de la cuisine locale. Les Bandjoun profitent de l’occasion pour dire au monde : « Voici qui nous sommes, voici ce que nous apportons. » Ici encore, le loisir devient appartenance, et l’appartenance devient ambition mondiale.


    Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier

    À Tignère, dans l’Adamaoua, le festival Nyem-Nyem rejoue chaque deux ans la victoire des guerriers locaux sur les troupes allemandes. On danse, on fait la fantasia, on gravit le mont Djim, là même où les ancêtres ont stoppé les colonisateurs. Tu montes cette colline et tu comprends : la sueur d’aujourd’hui fait revivre le courage d’hier.

    À Kribi, la Fête de Mayi des Batanga commémore le retour d’exil de 1916. On y chante la douleur de l’éloignement et la joie du retour, on danse au bord de la mer qui, jadis, avait emporté les ancêtres. Ce n’est pas qu’une commémoration : c’est une manière de dire « la mer est à nous, et nous sommes à la mer ».


    Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel

    Le 20 mai, on sort les uniformes repassés, les drapeaux, les fanfares. La Fête de l’Unité nationale aligne enfants, militaires et partis politiques dans un défilé géant. Sur le papier, on célèbre la réunification.

    Même chose pour la Fête de la Jeunesse. On met les jeunes en vitrine, on organise des kermesses et des défilés… mais au moment des décisions, c’est toujours les mêmes vieux qui signent.

    La Journée Internationale de la Femme, elle, inonde les villes de pagnes officiels, de chants et de parades. Oui, l’ambiance est belle, la fierté palpable.


    Fêtes religieuses : prier et partager ensemble

    La Tabaski, qu’on appelle aussi Aïd el-Adha, dépasse la religion pour devenir fête de quartier. On prie, on sacrifie le mouton, mais surtout, on partage. Même si tu n’es pas musulman, tu reçois une part, tu goûtes, tu participes. C’est une leçon vivante : l’appartenance, ici, se fabrique dans l’assiette et dans la générosité.

    La fête du Ramadan, ou l’Aïd el-Fitr, marque la fin du jeûne. Ce jour-là, les rues sentent le beignet, le riz gras et les plats spéciaux qu’on ne prépare pas tous les jours. Les familles s’habillent en grand apparat, on va prier en masse à la mosquée puis on ouvre les maisons pour recevoir voisins, amis, collègues. C’est un moment où la patience du mois de carême se transforme en fête du partage.

    Du côté chrétien, la Pâques et la Noël tiennent la même place dans la mémoire collective. À Pâques, on sort des chants, des processions, des veillées pascales qui mélangent ferveur et convivialité. À Noël, c’est la grande célébration : messe de minuit, repas en famille, distributions de cadeaux, et même dans les quartiers les plus modestes, on trouve toujours moyen d’offrir un peu de riz parfumé, du poulet ou du poisson braisé pour que la fête soit complète.


    Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle

    Chaque février à Buéa, la Course de l’espoir transforme le Mont Cameroun en terrain de légende. Des centaines de coureurs, des milliers de spectateurs, des marchés improvisés, des chants et des cris d’encouragement : l’effort individuel devient liesse collective. On célèbre les champions, mais on célèbre surtout la capacité d’un peuple à se rassembler autour d’un exploit partagé.

    À Yaoundé, le festival pousse-pions redonne vie aux jeux traditionnels comme le songo ou l’awalé. Parents, enfants, anciens, jeunes… tout le monde se retrouve autour des plateaux pour rejouer les stratégies d’antan. Là encore, c’est un pont entre générations, une manière de dire : « nos jeux ne meurent pas, ils se transforment en héritage vivant. »


    La danse, colonne vertébrale des fêtes

    Et puis il y a la danse. Plus de 200 danses traditionnelles sont répertoriées dans le pays. Là par contre on est pas là pour s’amuser : elles rythment les mariages, les naissances, les funérailles, les initiations. Certaines sont festives, d’autres mystiques ou guerrières comme le chez les Bamiléké, qui marque le passage à l’âge adulte. En dansant, les enfants et les jeunes apprennent à se mouvoir en groupe, à suivre une chorégraphie stricte, mais aussi à entrer dans un rituel où toute la communauté se reconnaît.


    Le Bikutsi et l’Assiko : dire, guérir, faire communauté

    Chez les Beti, le Bikutsi est d’abord une danse de parole. On bat le sol avec les pieds pour “frapper la terre” et libérer les douleurs cachées. Les femmes y racontent leurs peines, les hommes y trouvent la cadence pour accompagner. Au final, ça devient une fête, mais à la base c’est une thérapie collective. Pareil pour l’Assiko, qui chez les Bassa et Beti était une danse de guérison. Aujourd’hui, tu l’entends dans les bars, les cabarets, les fêtes populaires. Mais derrière le groove, il y a toujours cette idée : danser pour soigner, danser pour rester debout.

    Assiko

    La séduction et l’éthique sociale en mouvement

    Chez les Bafia, la danse est presque un jeu de flirt codé. Les gestes de hanche, les regards, les pauses, tout ça suit des règles implicites. C’est pas juste pour s’amuser, c’est pour apprendre aux jeunes comment approcher l’autre avec respect, comment séduire sans dépasser la limite. Là, la danse devient un terrain d’éducation sentimentale, un espace où la communauté régule les relations hommes-femmes.


    Guerriers, rois et ancêtres

    Certaines danses sont martiales. Le Mahongo, par exemple, c’est le corps qui se souvient de la guerre. Gestes brusques, postures de défi, cris et mouvements d’armes simulées : chaque pas rappelle l’éthique du guerrier, le courage et la discipline.

    D’autres danses sont royales. Dans les Grassfields, le Tsú ou le Mūseungoùon’h marquent l’intronisation des rois et notables. Là, la chorégraphie n’est pas improvisée : c’est une codification stricte où chaque mouvement exprime l’ordre, la hiérarchie, la légitimité du pouvoir. Tu regardes et tu comprends : la royauté, ici, ce n’est pas qu’un titre, c’est un corps qui se meut selon des règles ancestrales.

    Et parfois, la danse purifie. Le Ngosso sur le littoral est fait pour nettoyer symboliquement les lieux de fête. On chante et danse pour chasser les mauvais esprits, pour préparer le terrain de la joie, pour que rien ne vienne troubler l’harmonie.


    De ces terrains de fête surgit une évidence : quand un quartier apprend à battre la mesure ensemble—danses, veillées, marchés, ascensions, jeux de pions—il apprend aussi à s’organiser : former des équipes, respecter des règles communes, tenir un calendrier, chercher la performance… Bref, nos loisirs collectifs ont préparé le terrain. C’est là, exactement, que le jeu bascule en sport : même esprit de corps, mêmes rituels d’entrée, mêmes espaces, mais avec le chronomètre, la ligue et les trophées en plus.


    Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu

    Quand on quitte les places de village où résonnaient le Songo et les danses d’initiation pour arriver sur les premiers terrains tracés à la chaux, on ne change pas seulement de décor : on change d’époque. Le sport moderne débarque chez nous au lendemain de la Première Guerre mondiale, amené dans les bagages des colons et des missionnaires. Mais très vite, ce qui devait rester un passe-temps “civilisateur” va devenir une vraie passion populaire, un langage commun plus fort que les frontières et les différences. Le Cameroun s’est littéralement pris au jeu, au point que le sport va finir par occuper la même place que les rites et les fêtes : un lieu où on s’éduque, où on se dispute, où on se réconcilie, où on rêve ensemble.


    Quand on parle de sport moderne au Cameroun, il ne faut pas croire que ça a commencé comme aujourd’hui avec des stades pleins, des drapeaux et des hymnes. Au début, c’était un “objet étranger”, débarqué dans nos ports et nos écoles comme une curiosité. Le ballon rond, les sifflets, les filets : tout ça appartenait d’abord au monde des colons, un monde qu’on observait de loin. Mais très vite, les Camerounais se sont réapproprié le jeu. On l’a pris, on l’a transformé, on y a mis nos propres règles sociales et nos propres manières de vibrer.

    De 1919 à l’an 2000, c’est toute une trajectoire qui se dessine. On passe d’abord par les premiers pas, quand des figures comme Charles Lalanne ou George Goethe installent les bases du football dans les années 1920. Ensuite vient l’époque de l’indépendance, où l’État naissant cherche à se doter d’institutions sportives capables de rassembler la jeunesse et de représenter le pays. Puis, avec les années 1970 et 1980, surgit l’esprit Lions, cette identité collective forgée par les victoires et les défaites, qui finit par s’imposer comme ciment national. Enfin, à l’orée des années 2000, arrive le temps de la consécration internationale, où nos victoires olympiques et continentales placent le Cameroun sur la carte du monde.

    Autrement dit, cette première grande période raconte une histoire simple mais profonde : comment un jeu importé s’est transformé en passion nationale, et comment, pas à pas, nous avons appris à voir dans le sport un miroir de nous-mêmes.


    1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs

    Tout commence dans les ports et les écoles. Douala, dans les années 1920, devient le premier théâtre d’un sport venu d’ailleurs : le football. Les dockers et les missionnaires voient les Blancs taper dans le ballon, et bientôt, des Camerounais s’y mettent. Un instituteur français, Charles Lalanne, monte les premières équipes structurées, pendant que George Goethe, photographe et commerçant, fonde en 1924 le Club Athlétique du Cameroun (CAC). Pour nous, c’est comme un déclic : le jeu n’est plus un simple amusement, il devient un rendez-vous collectif.

    En 1947, une Fédération des Sports voit le jour, ancêtre de l’actuel CNOSC. Deux ans plus tard, un comité consultatif de l’éducation physique et des sports est mis en place, signe que le sport devient affaire sérieuse. Et en 1950, le premier Centre d’Éducation Physique et Sportive à Dschang ouvre ses portes, pour former des encadreurs camerounais capables de prendre la relève des techniciens français.

    Equipe de foot de Bertoua en 1930.

    Les Jeux scolaires inter-États de Yaoundé (1956) et Dschang (1958) montrent déjà la couleur : nos jeunes savent courir, boxer, sauter, et surtout se mesurer aux autres. Le sport est encore sous tutelle coloniale, mais il prend racine. Dans les quartiers mixtes de Douala et Yaoundé, dans les écoles de missions des Grassfields et du Centre, on se met à jouer “à la sauce camerounaise”. Ce n’est plus juste copier les Européens : c’est apprendre à se défier, à se compter, à s’organiser.


    1960–1972 : Indépendance, nation en chantier

    En 1960, quand le Cameroun arrache son indépendance, le sport devient tout de suite un terrain stratégique. Il ne s’agit plus seulement de taper dans un ballon pour passer le temps, mais de montrer au monde que nous aussi, on sait organiser, briller et porter haut un drapeau. C’est dans cette logique que l’État crée l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) en 1960, pour former les futurs encadreurs camerounais. Deux ans plus tard, le Commissariat général à la Jeunesse et aux Sports voit le jour. C’était clair : le sport devait devenir une affaire nationale, encadrée, avec ses propres règles et ses propres cadres.

    Départ le 10 Avril 1960 de Douala des 80 sportifs Camerounais qui partaient défendre les couleurs du pays aux premiers Jeux de la Communauté à Madagascar.

    En 1963, sous l’impulsion de figures comme Ernest Wanko, le Cameroun entre officiellement dans la famille olympique avec la création du Comité National Olympique. L’année suivante, on envoie pour la première fois une délégation aux Jeux de Tokyo. Ce n’est pas encore la pluie de médailles, mais rien que de voir David Njitock aligné en finale du 200 mètres, c’était déjà une fierté immense. Comme pour dire : “On est jeunes dans ce mouvement, mais on est là.”

    Sur le plan local, l’État met aussi les bouchées doubles. En 1972, Yaoundé et Douala se dotent de deux cathédrales sportives : le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. De véritables monuments où, pour la première fois, des foules entières allaient vibrer derrière leurs équipes, comme un seul homme. Et c’est justement cette année-là qu’on organise la CAN 1972, la première sur nos terres.

    8ème Coupe d’Afrique des Nations en 1972 : élimination de l’équipe nationale du Cameroun en demi-finale à Yaoundé devant Ahmadou Ahidjo.

    Ceux qui ont vécu ce moment racontent encore l’ambiance : des rues pleines, des quartiers habillés aux couleurs du pays, des chants qui montaient de partout. Mais la désillusion est terrible : les Lions Indomptables sont battus en demi-finale. Pour beaucoup, c’était comme un deuil national, une blessure collective. Pourtant, cette défaite n’a pas brisé l’élan, au contraire. Elle a soudé le public autour de son équipe. C’est là que naît le fameux esprit “Lions Indomptables” : un mélange de rage, de fierté et de cette conviction qu’un jour, on fera trembler le monde.


    1972–1990 : L’esprit Lions se forme

    À partir des années 1970, le sport cesse d’être une simple distraction pour devenir une vraie affaire d’État et de peuple. Déjà en 1970, le Cameroun crée un ministère dédié à la Jeunesse et aux Sports : fini le temps où le sport était juste rattaché à l’éducation, il devient un pilier de la construction nationale. Le ballon rond, surtout, se transforme en drapeau.

    Canon Yaoundé – L’histoire de légendes du football

    Dans les quartiers, tout le monde vibre pour les clubs mythiques : l’Oryx de Douala, premier vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1965 ; le Canon de Yaoundé, machine de guerre qui ramène trois trophées continentaux ; et l’Union de Douala, toujours redoutée sur le continent. Quand ces clubs jouaient, même les marchés ralentissaient : les mamans, les tontons, les jeunes, tout le monde se rassemblait autour d’un transistor pour suivre les matchs. On avait le sentiment que chaque victoire de club rejaillissait sur tout le pays.

    Oryx Club de Douala : Premier champion d’Afrique des Clubs

    Mais le Cameroun, ce n’est pas que le foot. Dans les rues de Yaoundé comme dans les rings improvisés de Douala, la boxe s’impose comme le “sport du peuple”. Déjà en 1968, Joseph Bessala avait fait flotter le drapeau camerounais à Mexico avec sa médaille d’argent olympique.

    Mexico 1968 : Joseph Bessala, premier médaillé olympique camerounais

    En 1976, Yaoundé suit la décision africaine de boycotter les JO de Montréal pour protester contre la tournée de rugby néo-zélandaise en Afrique du Sud de l’apartheid. Concrètement, des athlètes prêts, qualifiés, restent à la maison. C’est rude, mais le message compte : l’Afrique se tient, et le Cameroun assume que le sport parle aussi de dignité et de justice. Dans les clubs et les centres de préparation, ça laisse des traces : on comprend que la carrière d’un athlète se joue aussi dans les chancelleries et les assemblées.

    En 1980, Moscou est boudé par une partie du monde occidental ; le Cameroun y va. C’est la ligne non-alignée à la camerounaise : on privilégie la trajectoire des athlètes et la vitrine internationale. Les sélections apprennent à voyager, à gérer les villages olympiques, à respecter des standards d’organisation — toute une acculturation qui profite ensuite aux championnats d’Afrique et aux Jeux africains.

    1984, Los Angeles : le bloc de l’Est boycotte à son tour. Nous, on est là, et Ndongo Ebanga ramène le bronze en boxe.

    1988, Séoul : on consolide. Les délégations sont plus structurées, la logistique mieux huilée, le Comité national olympique joue son rôle d’interface. Pour beaucoup de disciplines (athlé, lutte, judo, hand, basket), ces années olympiques servent de laboratoire : on mesure les écarts, on comprend où investir (prépa physique, arbitrage, médecine du sport), on ramène des routines vers les fédérations.


    Les années 70-80 voient l’implantation des dojos (judo/karaté/taekwondo) via centres culturels, écoles normales, police/armée. Les dojos deviennent des lieux d’éducation post-scolaire : respect du rituel, ceinture, grading, arbitrage. Les premiers championnats zonaux naissent dans les grandes villes, et les démonstrations (galas) remplissent les foyers et maisons du parti. Ce socle explique la visibilité future du judo et l’émergence d’une filière féminine dès la fin des années 80.


    Dès 1973, l’ascension du Mont Cameroun devient un rite national : John Ekema inaugure le palmarès (5h47), puis les femmes entrent en scène en 1983, avant que des noms comme Timothy Lekunze (record 3h46’34) et surtout Sarah Liengu Etongué surnommée la “Reine du Mont Cameroun” ne marquent la légende. En 1996, sous l’impulsion de Hamad Kalkaba Malboum, elle prend une nouvelle dimension nationale et internationale.

    Sarah Etongue ou la légende du char des dieux

    Le volley grandit dans les entreprises et établissements publics (Postes & Télécoms, Sonel, régies, universités) et dans les internats. Les équipes d’entreprise offrent salaires, logements et déplacements : c’est un vrai moteur d’adhésion. À la fin des années 70, les ligues régionales tournent (Littoral, Centre, Ouest), et les finales nationales deviennent des événements qui remplissent gymnases et cours d’école. Les années 80 marquent l’entrée durable dans l’Afrique compétitive : déplacements continentaux, arbitrage formé, premiers plateaux télé. Résultat : le volley devient le “grand sport d’intérieur” des villes (tournois scolaires, matches d’entreprise, finales régionales le week-end). Sonel VB décroche le titre africain en 1980 (Tunisie). La sélection masculine frappe à nouveau plus fort en 1989 en Côte d’Ivoire—titre continental et billet pour le Mondial de Tokyo la même année.

    L’histoire de la Coupe du Cameroun de volley-ball

    Pour le Basket-ball, institutionnellement, tout est déjà en place (fédération affiliée à la FIBA depuis 1965, championnat national moderne lancé en 1971). La discipline s’organise et se structure dans les années 70–80. Sur le terrain, on forme la relève localement : à Yaoundé, le basketteur-pédagogue Charlie Tchikanda lance l’école de mini-basket de Messa, signe d’un vrai travail de base bien avant les exploits du XXIᵉ siècle. Entre 72 et 90, le basket se diffuse par la base : terrains en ciment dans les lycées et à l’INJS, sections universitaires, patronages (paroisses, foyers). Les clubs d’entreprise et bancaires structurent l’élite, mais la masse vient des tournois scolaires et des vacances (3×3 avant l’heure, “coupe du quartier”, paniers vissés sur les poteaux). Sur le plan symbolique, le basket devient le sport des campus : codifié, spectaculaire, mixte, avec une esthétique (maillots, pompes) qui séduit la jeunesse urbaine. À la fin des années 80, on a déjà un championnat stable, des arbitres formés et une génération d’entraîneurs maison.

    Hall Of Fame Basketball Cameroun History – 1ere sélection junior du Cameroun juillet 1984 : debout de g à dr. J.C Atangana, M. BOMINKO, Aristide, BESSON ,J.C LENGUE MBANGUE ,C. ASSIGA, J.E SENDE, P. MPOIGNI,A.EBONGUE, P MVENG
    Accroupis de G à dr. J. MOUKWADE , J LIBOCK, L.M MOUSSINGA BODJONGO, Y. DEKOM – avec Mohamed MbomikoAlain LibockJules Philibert Libock et 13 autres personnes, à 1983. Terrain de basket de l’ENS à Yaoundé.

    Au même moment, le Handball met en place ses fondations : Hamad Kalkaba Malboum préside la Fédération (1976–1982) et donne un cadre à la discipline, faisant éclore une culture de clubs et de sélections qui s’affirmera dans les décennies suivantes. Né dans les écoles normales, l’armée et la police, il se structure au milieu des années 70 (fédération active, stages d’entraîneurs, calendriers scolaires et militaires). Son empreinte sociale tient à la double filière : d’un côté l’OSSU (sport scolaire/universitaire) qui fournit des effectifs abondants, de l’autre les corps habillés qui garantissent salles, transport et discipline d’entraînement. Dans les années 80, les finales nationales deviennent un rituel (gradins pleins, fanfares, trophées d’État), et le Cameroun s’inscrit dans les compétitions africaines de façon régulière. En bref, le hand s’enracine comme sport d’organisation : là où il y a un gymnase et une institution solide, il prospère.

    Championnats d’Afrique des clubs champions de handball : trois clubs camerounais en lice

    En Cyclisme, avant l’ère des tours modernes, la route vit d’épreuves inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains) et de championnats nationaux. Les comités départementaux, l’armée et la gendarmerie assurent la sécurité et le chronométrage ; la radio commente les arrivées. Le vélo reste un sport de routards endurants (longs trajets, clubs peu dotés, mécanos “maison”), mais il occupe l’espace public : on voit les pelotons dans les carrefours, on ferme des axes, on fête les vainqueurs en place des fêtes. Entre 72 et 90, le cyclisme pose surtout une culture d’organisation routière qui servira plus tard aux grands tours.

    La ligne d’arrivée de la course Douala Bafoussam en 1974

    C’est aussi dans cette période que l’identité sportive du Cameroun prend vraiment forme. Les CAN 1984 et 1988, toutes deux remportées par les Lions Indomptables, marquent un tournant : pour la première fois, les Camerounais se reconnaissent dans une équipe qui gagne régulièrement sur la scène africaine. Chaque victoire devient une revanche sur les difficultés du quotidien, chaque but une promesse que “nous aussi, on peut”.

    Et puis arrive 1990, l’année qui change tout. Le Cameroun se qualifie pour la Coupe du monde en Italie et personne n’attend vraiment grand-chose… sauf que les Lions Indomptables, menés par Roger Milla, Thomas N’Kono et François Omam-Biyik, créent la surprise. Victoire contre l’Argentine de Maradona, quart de finale historique contre l’Angleterre : pour la première fois, une équipe africaine atteint ce niveau. Le monde entier découvre ce nom qui claque comme un cri de guerre : Lions Indomptables.

    Les souvenirs de Roger Milla : « C’était une vraie fête africaine »

    Ce mondial n’a pas seulement marqué l’histoire du sport, il a bouleversé notre imaginaire collectif. Les Camerounais, une équipe Noire Africaine, se sont vus à travers l’écran comme une nation capable de faire trembler les grandes puissances blanches et occidentales. Dans les quartiers, on rejouait les buts de Milla sur des terrains poussiéreux jusqu’à la célébration qui fut reprise ensuite par tous les joueurs de foot. Même ceux qui ne s’intéressaient pas au foot se sont mis à suivre. C’était plus qu’un jeu : c’était un miroir de notre fierté.


    1990–2000 : La consécration internationale

    Après l’exploit planétaire de 1990, le Cameroun entre dans une nouvelle ère : celle où il ne s’agit plus seulement de surprendre, mais de confirmer que nous faisons désormais partie des grandes nations de sport. Et cette décennie va apporter sa preuve éclatante : l’or olympique de Sydney en 2000. Sous la houlette de Jean-Paul Akono, une génération dorée de joueurs – avec Samuel Eto’o, Patrick Mboma, Geremi Njitap et d’autres – terrasse l’Espagne en finale. Ce jour-là, le Cameroun devient le premier pays africain à décrocher l’or olympique en football. Pour les jeunes Camerounais, c’était comme une validation : le rêve était possible, même au plus haut niveau.

    En 2000, le Cameroun remportait l’or olympique

    Dans le même temps, le sport sort définitivement du cercle des élites. La multiplication des fédérations sportives, l’intégration du sport dans les écoles, les universités, mais aussi dans l’armée, la police et la gendarmerie, massifie la pratique. Les stades militaires, les tournois de vacances dans les quartiers, les compétitions scolaires deviennent des lieux d’initiation pour toute une génération. C’est là que beaucoup de futurs champions forgent leur discipline : pas seulement par talent, mais parce que le sport est partout, de la cour d’école aux terrains poussiéreux des villages.

    À la fin des années 1990, un Camerounais pouvait vibrer devant un match des Lions à la télé, participer à un tournoi improvisé dans son quartier, applaudir une championne de judo ou une équipe de volley, et voir son voisin s’entraîner pour la course du Mont Cameroun. Bref, ce qui était un loisir importé était devenu une langue nationale que tout le monde parlait à sa manière.

    En entrant dans les années 2000, on ne se contente plus de jouer. On vit sport : à la télé, au marché, dans les écoles, dans les chefferies, partout. Le sport est devenu une manière d’être camerounais. Mais une question reste en suspens : comment canaliser cette ferveur immense pour en faire un vrai levier de développement et pas seulement une passion ?


    En franchissant l’an 2000, le Cameroun bascule dans une autre dimension. Le sport n’est plus seulement une affaire de stades pleins les jours de CAN ou d’exploits ponctuels aux Jeux Olympiques. Il devient un écosystème vivant, où se croisent la performance, l’économie, la fierté identitaire et même les contradictions de notre société.

    D’un côté, il y a les héros et héroïnes qui inscrivent leurs noms en lettres d’or : les Lionnes du volley qui empilent les trophées, Françoise Mbango qui double l’or olympique, ou encore Samuel Eto’o qui s’impose comme légende mondiale. De l’autre, il y a la réalité des terrains, des stades flambant neufs jusqu’aux parcours vita de quartier, fruits de projets comme SPORCAP. On voit aussi émerger une multitude de plus discrètes mais bien présentes : randonnées, kayak, sport scolaire, handisport.

    La vraie nouveauté, c’est la diversification et la féminisation. Le Cameroun n’est plus seulement ce pays qu’on réduit au football masculin. Les femmes prennent leur place, les jeunes explorent d’autres disciplines, et les partenariats économiques (Orange, Anafoot, sponsors divers) transforment le sport en marché où se brassent argent, image et avenir professionnel.

    Le sport, levier d’éducation et d’inclusion – Célébration de la Journée de la Diversité à l’UNESCO Yaoundé

    Mais avec ces succès viennent aussi les questions de gouvernance : fédérations en crise, migration d’athlètes, manque d’infrastructures dans certaines régions, corruption. Le Cameroun vit en direct ce paradoxe : une ferveur sportive qui ne s’essouffle pas, mais une organisation qui peine parfois à suivre.


    Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire

    Dans les années 2000, chaque Camerounais a senti que le sport n’était plus juste une passion du quartier, mais une histoire nationale qui s’écrivait sous nos yeux. Et comme toute histoire, elle a ses héros et ses héroïnes. Des visages qu’on cite avec émotion, parce qu’ils incarnent nos fiertés, nos colères et nos rêves.

    Le football, évidemment, reste la vitrine. Après les exploits de 1990, les Lions Indomptables confirment : CAN 2000 au Nigeria, CAN 2002 au Mali, puis le titre de 2017 au Gabon. Trois générations différentes, mais une même rage de vaincre. Derrière ces victoires, des figures gravées dans nos mémoires : Samuel Eto’o, buteur hors norme et leader charismatique ; Rigobert Song, capitaine courage ; et l’ombre toujours vivante de Roger Milla, qui reste le grand-père spirituel de toute cette aventure. Le football féminin n’est pas en reste : les Lionnes Indomptables émergent sur la scène continentale et mondiale. En 2015, Gaëlle Enganamouit devient la première Camerounaise à remporter le Ballon d’Or africain après un triplé retentissant au Mondial au Canada. Quand elle soulève ce trophée, ce sont toutes les jeunes filles du pays qui sentent que leur place sur le terrain est légitime.

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    L’athlétisme, lui, offre ses propres joyaux. Cécile Ngambi qui participe à l’épreuve de pentathlon des Jeux de Moscou et termine 17e. C’est la dernière fois que cette discipline est au programme olympique, avant d’être remplacée par l’heptathlon aux Jeux de Los Angeles. Au cours de cette compétition, elle bat le record du Cameroun du saut en hauteur, avec 1,80 m. En 1985, elle remporte une médaille d’argent en 100 m haies aux Championnats d’Afrique, en 13 s 81.

    Or aux Jeux africains d’Alger 1978, puis record d’Afrique au milieu des années 80, Agnès Tchuinté arrive dans un javelot encore très “artisan” chez nous : séances sur pelouses scolaires, appuis sur terre battue, matériel hétéroclite. Elle professionnalise le geste. À une époque où l’athlétisme féminin peine à exister médiatiquement, elle installe une culture de la préparation (carnets d’entraînement, repères de distance, cycles de force) et montre qu’on peut battre des références continentales en sortant des mêmes stades que tout le monde.

    Françoise Mbango Etone, double médaillée d’or au triple saut (2004 et 2008), cloue le bec à ceux qui doutaient de la régularité des Camerounais au haut niveau. Son bond à 15,39 m reste dans les annales et dans les cœurs avant d’aller sauter pour les Français. Aujourd’hui, elle inspire des nouveaux comme Emmanuel Eseme, sprinteur qui empile les records sur 100 m et 200 m, ou Auriol Dongmo, championne d’Europe du lancer de poids, qui continue d’élever haut les couleurs malgré sa naturalisation portugaise.

    Françoise Mbango

    Dans les gymnases de Yaoundé, Douala ou Bafoussam, les parquets ont aussi forgé leurs héros et nourri des rêves entiers de jeunesse. Le basket-ball d’abord, devenu discipline-phare grâce à ses figures et à ses coups d’éclat. En 2007, les Lions basketteurs créent la surprise : finalistes de l’Afrobasket, ils imposent le Cameroun sur la carte d’un sport jusque-là dominé par les géants africains comme l’Angola.

    Derrière cette épopée se profilent des noms qui ont marqué les esprits — des intérieurs solides, des shooteurs respectés, mais surtout une génération qui a ouvert la voie aux jeunes Camerounais et Camerounaises désireux de tenter leur chance en NCAA ou en Europe. L’écho est encore plus fort quand certains, comme Pascal Siakam, propulsé star NBA avec les Toronto Raptors, deviennent des modèles mondiaux. Dans chaque terrain poussiéreux de quartier, on retrouve cette énergie : on plante des cerceaux bricolés et on rêve d’un dunk “made in Mboa” qui ferait lever tout un public.


    Les Lionnes du volley-ball deviennent la fierté silencieuse mais tenace du pays. Avec Laetitia Moma Bassoko en fer de lance, elles s’imposent triples championnes d’Afrique (2017, 2019, 2021). À chaque sacre, c’est tout le Cameroun qui découvre une équipe de guerrières, prêtes à se battre pour la bannière verte-rouge-jaune.

    Volley: pour la Camerounaise Laëtitia Moma, doublé en poche et triplé en vue

    Le handball, lui, garde une saveur plus intime, presque scolaire. Depuis les compétitions inter-établissements jusqu’aux équipes universitaires, il a formé des générations de joueuses et joueurs qui, même loin des caméras, incarnent la discipline et l’esprit collectif. Le Cameroun a régulièrement figuré dans les compétitions continentales, avec des équipes féminines particulièrement combatives. Dans les années 1990 et 2000, on a vu émerger des clubs solides et des sélections prêtes à rivaliser, malgré le manque de moyens. Aujourd’hui encore, le handball conserve un rôle clé dans l’éducation sportive : il apprend aux enfants la rigueur, l’endurance et la solidarité — autant de valeurs qui dépassent le terrain.


    Le judo et la lutte ne sont pas en reste. Hortence Vanessa Mballa Atangana, avec ses médailles africaines et sa présence aux JO, symbolise la puissance et la persévérance.

    Dans les quartiers populaires, on improvise un ring avec quelques cordes tendues ; les enfants s’entraînent avec des gants rafistolés, rêvant de suivre les pas de leurs idoles. Le karaté prolonge cet héritage, avec des champions comme Dieudonné Dolassem, qui prouve que la rigueur et la discipline paient.

    Haltérophilie: le Cameroun muscle sa stratégie

    Et puis il y a Francis Ngannou, l’enfant de Batié devenu symbole planétaire des arts martiaux mixtes. Premier Africain à décrocher la ceinture UFC chez les lourds, il revient au pays comme un grand frère qui n’a pas oublié le chemin. Partout où il passe—de Yaoundé à Bafang—on l’accueille comme “la fierté du Cameroun”.


    Surnommé “le lion du cyclisme”, Joseph Kono incarne l’endurance à la camerounaise : multiples sélections en équipe nationale et présences olympiques dans les années 1970–80 (génération Munich–Moscou), il aligne les courses inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains), fédère un public qui se poste aux carrefours, et habitue les comités à fermer des axes, poser de la rubalise, chronométrer proprement.


    Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages

    Si les héros nous font rêver, encore faut-il des lieux pour les voir naître et s’exprimer. Le Cameroun a longtemps souffert du manque d’infrastructures, mais au fil des décennies, des chantiers ont transformé la géographie sportive du pays. Dès 1978, le Stade Roumdé Adjia de Garoua donne un ancrage au Nord, pendant que Yaoundé et Douala restent servies par le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. Puis viennent des étapes plus récentes : le Palais polyvalent des sports de Yaoundé en 2009, le Centre sportif académique de Mbankomo en 2014, les stades flambant neufs de Limbé (2014) et Kouekong à Bafoussam (2016), et enfin le gigantesque complexe d’Olembe, baptisé stade Paul-Biya. À chaque inauguration, la promesse est la même : amener le sport partout, pas seulement dans les capitales. Mais chacun sait aussi que derrière les discours, il y a des retards, des budgets qui explosent, et des débats enflammés sur l’entretien.

    Stade de football d’Olembe

    Depuis 2021, un nouveau souffle est venu avec le projet SPORCAP, porté par l’AFD et l’État. Quinze villes ciblées, de Bafoussam à Maroua, en passant par Bamenda, Bertoua et Garoua, doivent se doter d’équipements de proximité : terrains multisports, parcours vita, installations scolaires. L’objectif est clair : toucher près de 2 millions de jeunes, promouvoir la mixité, créer des métiers du sport. Dans un pays où la majorité de la population a moins de 25 ans, c’est une façon d’inscrire le sport dans le quotidien, pas seulement dans les grandes messes nationales.

    Mais le sport, ce n’est pas que du béton : c’est aussi une économie locale en pleine effervescence. Chaque été, les tournois de vacances comme le NewBelliga transforment les quartiers en mini-stades. On joue, on parie, on vend du poisson braisé et de la bière, les couturiers sortent de nouveaux maillots floqués au nom des clubs improvisés. Les bars et snacks deviennent des fan zones où l’on refait le match jusqu’au petit matin. Et autour de ça, les sponsors flairent l’opportunité : Orange, via son partenariat avec Anafoot, investit dans la formation et le branding, pendant que les nouveaux médias comme SportCamer relaient en direct l’actualité des terrains.

    ANAFOOT et ORANGE CAMEROUN : un mariage qui fait naître l’avenir du football camerounais

    Bref, les terrains, qu’ils soient flambants neufs ou tracés à la craie, ne sont plus de simples lieux de jeu. Ce sont des espaces de vie, des marchés sociaux où circulent l’argent, les idées et les rêves. Dans les gradins ou au coin du bar, chacun trouve sa place dans cette économie informelle mais vitale qui prouve que le sport, chez nous, n’est jamais coupé du quotidien.


    Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle

    Avoir des champions et des terrains, c’est une chose. Mais organiser tout ça pour que ça ne parte pas dans tous les sens ou à l’étranger, c’en est une autre. Au Cameroun, cette mission revient au Comité national olympique et sportif du Cameroun (CNOSC), créé en 1963. D’Ernest Wanko, son premier président, à René Essomba, puis à Hamad Kalkaba Malboum depuis 2000, l’institution a traversé les décennies. Elle a porté nos couleurs aux Jeux, réglé des conflits entre fédérations via la chambre de conciliation ouverte en 1990, et même pensé à la mémoire collective avec la création du Panthéon du sport camerounais en 2009. Autrement dit, le CNOSC, c’est un peu le gardien du temple.

    À côté, plusieurs ministères se partagent le terrain. Le ministère des Sports et de l’Éducation physique coordonne l’essentiel, mais il n’est pas seul : l’Éducation nationale organise le sport scolaire et universitaire, la Défense s’occupe du sport militaire, et la Sûreté nationale fait la même chose pour la police. Résultat : du stade de quartier à la caserne, du lycée à l’université, le sport irrigue toute la société camerounaise.

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    Mais les défis sont nombreux. Les infrastructures restent inégalement réparties : certains stades flambant neufs cohabitent avec des terrains poussiéreux à peine tracés. La gouvernance des fédérations est souvent minée par des luttes de pouvoir et de corruption. La migration d’athlètes – parfois contraints de changer de nationalité pour espérer de meilleures conditions – pose la question de l’ancrage national. Sans oublier la protection des sportifs : santé, retraites, reconversions, autant de zones encore fragiles. Enfin, le renouvellement des élites dirigeantes tarde, laissant souvent la jeunesse spectatrice alors qu’elle devrait être actrice.

    Pourtant, des réponses émergent. Les grands chantiers d’infrastructures, les partenariats internationaux (AFD, sponsors privés), la professionnalisation progressive des encadreurs et des fédérations, ou encore la féminisation de plus en plus visible des pratiques et des instances montrent que les lignes bougent. Rien n’est parfait, mais l’idée est là : transformer une ferveur populaire en système durable.


    Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui

    Quand on regarde bien, le sport au Cameroun n’est pas juste une affaire de buts, de médailles ou de podiums. C’est devenu un véritable miroir de notre société, un langage qui nous rassemble là où, souvent, tout le reste nous divise. Dans les gradins d’un stade ou devant un écran, des gens de toutes régions, de toutes langues, chantent d’une seule voix. C’est un ciment national : on se parle, on rigole, on se dispute même, mais toujours autour d’un match ou d’une performance. Là où la politique ou l’ethnie dressent des barrières, le sport ouvre un couloir commun.

    C’est aussi une école sociale. Un gamin qui apprend à jouer dans un club découvre la discipline, le respect des règles, l’esprit d’équipe. Le sport enseigne que le collectif compte autant que l’individu, que le mérite peut faire la différence. Beaucoup d’anciens joueurs ou athlètes racontent que, sans le sport, ils n’auraient jamais appris la rigueur, ni trouvé un chemin de vie.

    Football au Cameroun : Cohésion et Développement Social

    Sur le plan international, le Cameroun se sert du sport comme d’un soft power. Les Lions Indomptables, Roger Milla, Samuel Eto’o, Françoise Mbango, Francis Ngannou ou Emmanuel Eseme sont autant d’ambassadeurs qui donnent une image fière du pays. Quand Mbango bondit à plus de 15 mètres ou quand les Lions font trembler l’Argentine en 1990, c’est tout un peuple qui rayonne au-delà de ses frontières.

    Le sport reste aussi un ascenseur social. Dans un pays où les opportunités sont souvent rares, le gazon, le parquet, le ring, le tatami ou la piste peuvent propulser des jeunes issus de quartiers modestes vers des carrières internationales. Derrière chaque star, il y a une famille, un quartier, une école qui rêve aussi de s’élever.

    Tourisme. Le Cameroun veut 3,5 millions de touristes

    Et puis, il y a le marché. Chaque tournoi attire ses vendeurs de soya, ses tailleurs de maillots, ses sponsors. Le tourisme sportif (Course de l’Espoir, CAN, Tour du Cameroun), l’événementiel (concerts, fan zones) et les sponsors internationaux font circuler de l’argent et créent des opportunités locales. Le sport devient ainsi un secteur économique, pas seulement une passion.

    Mais il reste des angles morts. L’accès n’est pas le même pour les filles et les garçons, et le handi-sport manque encore de visibilité et de moyens. La question de la sécurité et de la santé des sportifs – des retraites aux blessures mal suivies – reste posée. Enfin, la gouvernance des fédérations et des infrastructures réclame plus de transparence pour que la ferveur populaire ne soit pas trahie par les querelles de dirigeants.

    En clair, le sport au Cameroun nous façonne autant qu’on le façonne. Il nous rassemble, il nous éduque, il nous élève, mais il nous rappelle aussi nos retards.


    Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans

    Si hier nos ancêtres s’éprouvaient dans les jeux de stratégie et les danses collectives, si hier encore nos Lions ont fait battre le cœur du pays dans les stades du monde entier, aujourd’hui le Cameroun continue de jouer, mais sur de nouveaux terrains. Les plages, les montagnes, les clubs, les réseaux sociaux : partout, le loisir a pris des formes modernes sans perdre son rôle premier — celui de rassembler et de donner du souffle à la communauté. On ne parle plus seulement de fêtes ou de sport, mais d’un écosystème vivant, où nature, tourisme, numérique et culture urbaine s’entremêlent. Et derrière chaque randonnée, chaque soirée, chaque compétition e-sport, c’est toujours la même question qui résonne : comment garder l’esprit du jeu tout en avançant ensemble ?


    Cascades d’Ekom-Nkam

    Au Cameroun, il suffit parfois de lever les yeux pour comprendre que la terre elle-même est un immense terrain de jeu. Nos paysages ne sont pas qu’un décor : ils invitent à courir, grimper, nager, se perdre et se retrouver. Ici, chaque rivière, chaque montagne, chaque plage devient à la fois un lieu de repos et un défi à relever.


    La mer et la savane : horizons ouverts

    Sur la côte, les plages de Kribi et de Limbé sont devenues des destinations incontournables. À Kribi, le sable blanc s’étire à perte de vue, ponctué de cascades qui se jettent directement dans l’océan comme à Lobe. C’est le loisir balnéaire par excellence : baignade, football de sable, pêche artisanale, pique-niques de familles qui viennent “voir la mer” le week-end. À Limbé, ce sont les plages de sable noir, vestiges volcaniques, qui attirent les foules, entre baignades, sorties en bateau et compétitions improvisées.

    Mais la nature camerounaise ne se limite pas au littoral. Dans l’Extrême-Nord, les safaris du parc de Waza offrent un autre visage du loisir : observer lions, éléphants, girafes, oiseaux rares, comme si la savane s’était transformée en spectacle vivant.


    Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi

    Les montagnes occupent une place particulière dans l’imaginaire camerounais. Le Mont Cameroun, les Monts Mandara ou les Bamenda Highlands offrent des sentiers escarpés, des panoramas spectaculaires, et deviennent des terrains prisés pour la randonnée et l’escalade.

    Les lacs et cascades ne sont pas en reste. Le Lac Nyos, tristement célèbre pour son explosion en 1986, est aujourd’hui un site de mémoire et de contemplation. Le Lac de Lagdo attire les pêcheurs sportifs et les amateurs d’excursions en pirogue. Quant aux cascades d’Ekom-Nkam, immortalisées par des films comme Greystoke, la Légende de Tarzan, elles sont devenues une étape incontournable pour les touristes comme pour les Camerounais en quête de fraîcheur et de spectacle naturel. Dans ces lieux, le loisir prend une double dimension : c’est un moment de bien-être, mais aussi un exercice physique — marcher, grimper, pagayer, c’est à la fois garder la forme et célébrer la nature.

    Lagdo

    Au Cameroun, voyager n’est pas seulement un déplacement, c’est une manière de vivre son pays et de se reconnecter avec son identité. Le tourisme et la villégiature, qu’ils soient modestes ou luxueux, racontent toujours une même chose : le besoin de s’évader sans jamais quitter le Cameroun.


    Le tourisme comme miroir du pays

    Selon les chiffres récents, le Cameroun compte plus de 900 sites touristiques recensés et accueillait déjà plus d’un million de visiteurs en 2017, en hausse de 8,7 % par rapport à l’année précédente. La plupart arrivent par route (54,5 %) ou par avion (42,9 %). Mais derrière ces données, il y a des histoires bien concrètes : des familles de Yaoundé qui prennent la route de Kribi pour “voir la mer”, des groupes d’étudiants qui partent en excursion à Dschang pour profiter du climat frais et des musées, des expatriés qui, de retour au pays, font systématiquement halte dans les chefferies de l’Ouest ou sur les plages du Sud.

    BASE NAUTIQUE DE DSCHANG – ORTOC | Office Regional du Tourisme de l’Ouest Cameroun

    Les hôtels et resorts se sont multipliés (plus de 2 200 établissements en 2018), mais le tourisme camerounais ne se limite pas aux complexes de luxe. Les auberges, les cases d’hôtes et les petits restaurants de bord de route participent tout autant à cette économie. Chaque voyage devient ainsi une expérience hybride : un peu d’évasion, un peu de business, beaucoup de convivialité.


    Villégiature et pratiques populaires

    La villégiature ici, c’est autant un luxe qu’une habitude populaire. Pour certains, cela veut dire quelques jours de détente dans un hôtel de Kribi ou un resort de Limbé, à savourer poisson braisé et baignades. Pour d’autres, c’est plutôt une visite dans le village familial, avec ses rythmes propres : veillées, fêtes coutumières, immersion dans les paysages. À l’Ouest, la ville universitaire de Dschang est devenue une station climatique prisée, où le froid sec attire ceux qui veulent “respirer un autre air”.

    Et puis il y a la diaspora, dont chaque retour est aussi un acte touristique : on visite les sites patrimoniaux, on emmène les enfants “voir la terre”, on participe aux festivals locaux. Ces voyages deviennent des moments de transmission, où les Camerounais de l’extérieur renouent avec un pays qu’ils redécouvrent sous un angle festif et culturel.


    Si hier le loisir camerounais se jouait surtout sur la place du village ou dans les stades de fortune, aujourd’hui il a aussi pris ses quartiers dans les villes, les écrans et les réseaux. C’est un monde hybride, où les traditions se prolongent sous des formes nouvelles : on danse toujours, on joue toujours, mais parfois c’est devant une console, un écran de smartphone ou sous les néons d’un snack-bar.

    Le pari sportif chez les jeunes au Cameroun

    Le by-night, scène de la modernité

    À Douala comme à Yaoundé, et même dans des villes comme Bafoussam ou Garoua, la nuit est devenue un terrain de loisirs à part entière. Clubs, snacks, cabarets, concerts live : les jeunes et moins jeunes s’y retrouvent pour boire, danser, refaire le monde. Ces lieux fonctionnent comme des “salons publics” modernes, où se brassent les générations, les statuts sociaux et parfois même les cultures, avec des musiques qui vont du bikutsi au rap en passant par l’afrobeat. Le by-night, c’est une extension urbaine de la fête traditionnelle : on se reconnaît, on se mesure, on s’appartient au même rythme.


    Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions

    Les jeux vidéo occupent une place croissante. Dans les quartiers, des salles entières sont consacrées à FIFA ou à PES, où l’on crie aussi fort que dans un vrai stade. L’e-sport commence à s’organiser, avec des compétitions locales qui attirent un public fidèle.

    Je ne peux pas m’empêcher de mentionner le jeu de mon enfance et d’une bonne partie de mon adolescence : le Scrabble. Depuis 2016, le Cameroun a fièrement constitué une équipe nationale de Scrabble, symbole de discipline, d’excellence et de passion. Les représentants de notre pays sont sélectionnés parmi les meilleurs joueurs, reflétant l’engagement et les performances exceptionnelles observés lors des compétitions nationales. Ces athlètes portent haut les couleurs du Cameroun sur la scène internationale.


    Paris sportifs : une passion risquée

    Impossible de parler de loisirs urbains sans évoquer les paris sportifs, devenus un vrai phénomène social. Dans les kiosques PMU, dans les agences 1xBet ou directement sur mobile, des milliers de jeunes misent chaque jour sur les matchs de Ligue 1, de Premier League ou de la Champions League. Pour beaucoup, c’est un loisir excitant, une façon de vibrer encore plus fort avec le football. Mais pour d’autres, c’est un piège, une addiction qui peut ruiner un foyer. Le pari sportif est ainsi à la fois un prolongement de la ferveur footballistique et un révélateur des tensions sociales : on mise parce qu’on espère changer de vie, on perd et on se retrouve à rêver encore plus fort.


    Fitness et bien-être urbain

    Enfin, les villes voient aussi fleurir les salles de sport, les parcours vita et les clubs de loisirs. Le fitness, le jogging, le basketball ou le tennis de club deviennent des pratiques de plus en plus répandues, surtout dans les classes moyennes urbaines. On ne fait pas seulement du sport pour la compétition, mais aussi pour la santé, pour l’image, pour le bien-être. Et derrière chaque footing du dimanche matin à Yaoundé ou Douala, on retrouve la même logique que dans une danse rituelle : se sentir en phase avec soi-même et avec les autres.

    Mega Gym Fitness: Révolution Sportive et Bien-Être à Douala

    Au bout du compte, qu’on parle des jeux d’hier, des sports qui ont forgé notre identité ou des loisirs modernes, une chose saute aux yeux : au Cameroun, le loisir n’a jamais été un simple passe-temps. C’est un langage collectif. C’est l’art de dire qui nous sommes, de montrer qu’on existe ensemble, même quand tout semble nous séparer.

    Quand les ancêtres jouaient au Songo, dansaient le Bikutsi ou s’affrontaient dans des luttes rituelles, ils ne faisaient pas que s’amuser : ils éduquaient, ils transmettaient, ils soudaient la communauté.

    Les chiffres le confirment : plus de 900 sites touristiques recensés, plus d’un million de visiteurs en 2017, des infrastructures qui se construisent, des compétitions qui s’internationalisent. Mais derrière ces statistiques, il y a surtout des visages, des voix, des histoires de quartiers, de villages, de familles. Des enfants qui improvisent un but avec deux pierres, des femmes qui dansent en pagne lors des fêtes, des jeunes qui s’entraînent en espérant une bourse, des touristes qui découvrent émerveillés une mosaïque de paysages et de cultures.

    Le Cameroun vit son loisir comme une mosaïque de pratiques : tantôt traditionnelles, tantôt modernes, tantôt populaires, tantôt élitaires. Mais toutes racontent une vérité simple : nous sommes un peuple qui aime se mesurer, se rassembler, se raconter par le jeu.

    Et c’est peut-être là la conclusion la plus forte : des fêtes rituelles au sport devenu miroir national, jusqu’aux loisirs modernes, nous n’avons jamais cessé de jouer. Le jeu, sous toutes ses formes, est ce qui nous garde debout, ce qui nous aide à supporter les épreuves, ce qui nous permet de rêver encore et toujours à mieux.

    En refermant ce parcours, une évidence se dégage : au Cameroun, le loisir n’est pas seulement une pause dans la vie. Il est la vie elle-même, avec ses joies, ses contradictions et ses espoirs.