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  • Sport et Loisirs au Cameroun

    Sport et Loisirs au Cameroun

    Ekiéé, regarde un peu la scène de la vidéo: un dimanche à la paroisse, les jeunes s’affrontent dans une Supercoupe locale. Ça crie, ça danse, ça vend les beignets au bord du terrain, pendant que le curé lui-même bénit la compétition. À côté du ballon, les anciens ressortent le Songo, les petits essayent les jeux de société, et les artistes viennent ambiancer tout le monde avec le micro.

    Tu vois non ? Ici, le sport et les loisirs sont indissociables. C’est comme un miroir : ça montre comment on vit ensemble, comment on se reconnaît dans une communauté. Jouer, courir derrière un ballon, brasser les cailloux du Songo ou danser après un but… tout ça raconte la même histoire. Celle d’un peuple qui transforme chaque moment libre en fête, en apprentissage, en ciment social.

    Quand on regarde un match paroissial transformé en fête, ou un Campus Sports-Loisirs Vacances où les jeunes passent de la scène de théâtre au terrain de basket, on comprend une chose : au Cameroun, le sport et les loisirs sont bien plus qu’un simple divertissement. Ce sont des miroirs de notre manière de vivre ensemble, des espaces où se fabriquent les règles du collectif, l’identité et même les rêves d’avenir.

    Événement social, sportif, artistique et culturel pour enfants de 04 à 21 ans. Fondé en 2020 par Messieurs ATONKOUMOU Aristide (Conseiller de Jeunesse et Animation) et LOE Patrick (Basketteur professionnel et Conseiller de Jeunesse et Animation)

    Mais alors, comment ces pratiques si variées – du Songo au foot, des veillées traditionnelles aux paris sportifs modernes – racontent-elles toujours la même histoire sur notre société ? Est-ce que les jeux d’hier étaient seulement une distraction ou déjà une école de la vie ? Comment les Camerounais ont-ils transformé ces jeux en grandes passions sportives capables de faire vibrer une nation entière ? Et enfin, face à la mondialisation et aux écrans, quels sont les nouveaux défis des loisirs d’aujourd’hui ?

    1. Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature
      1. Quand jouer, c’est apprendre à vivre ensemble
        1. Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.
        2. Des jeux à la dimension éducative et rituelle
      2. Les loisirs culturels : entre fête et appartenance
        1. Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi
        2. Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur
        3. Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier
        4. Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel
        5. Fêtes religieuses : prier et partager ensemble
        6. Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle
        7. La danse, colonne vertébrale des fêtes
    2. Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu
      1. De l’importation à l’appropriation
        1. 1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs
        2. 1960–1972 : Indépendance, nation en chantier
        3. 1972–1990 : L’esprit Lions se forme
        4. 1990–2000 : La consécration internationale
      2. La mosaïque sportive d’aujourd’hui
        1. Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire
        2. Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages
        3. Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle
        4. Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui
    3. Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans
      1. Quand la nature devient terrain de jeu
        1. La mer et la savane : horizons ouverts
        2. Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi
      2. Tourisme et villégiature : du local à l’international
        1. Le tourisme comme miroir du pays
        2. Villégiature et pratiques populaires
      3. Les loisirs numériques et urbains : un nouveau terrain commun
        1. Le by-night, scène de la modernité
        2. Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions
        3. Paris sportifs : une passion risquée
        4. Fitness et bien-être urbain
      4. Ce que tout cela dit de nous

    Jeux et loisirs traditionnels – la société en miniature

    On parle ici d’un langage social qui transmet des valeurs : la patience, la stratégie, le courage, la solidarité. Et même quand ça tape un peu, ces jeux éduquent. Ils forcent à lire la situation, tenir ses nerfs, respecter la règle commune… et à comprendre tôt que la vie en société mélange plaisir, rivalité, sanction, réparation et reprendre ensemble.

    Les jeux guerriers du Cameroun de l’Ouest

    Gars, ici jouer c’est pas une histoire de « tuer le temps ». C’est une vraie école, le terrain où on apprend à vivre ensemble, à calculer ses moves, à patienter et même à respecter l’autre. Depuis le bas âge, les enfants grandissent avec des jeux qui les forment à devenir des citoyens et, parfois, des guerriers.

    Le projet CAMEROUN 2019

    Jeux traditionnels comme école de stratégie, de patience, de sociabilité.

    Regarde par exemple le Ndochi, ce jeu des Grassfields qu’on joue avec des babouches et une balle. Et encore, avec mes soeurs, cousins et cousines, on faisait une boule avec la corde en caoutchouc pour attacher le bois, on emballait dans le papier puis dans le plastique et on avait une boule bien puissante.

    On croit que c’est juste pour rigoler, mais non : tu apprends vite les règles, tu te fais sanctionner si tu triches, tu découvres ce que c’est que partager, coopérer, reconnaître le mérite et souffrir quand la balle dans ce cas, te touche au mauvais endroit.

    Le Songo, qu’on retrouve beaucoup au Sud et au Littoral, c’est encore autre chose. Tu dois anticiper, calculer plusieurs coups à l’avance, rester concentré. Ça apprend la stratégie et la patience. Pareil pour l’Awalé, joué dans toute l’Afrique : un vrai entraînement mental. Dans le Sud-Cameroun, on avait aussi l’Abbia, un jeu de hasard mais avec une forte charge symbolique et rituelle : il servait parfois à renforcer les liens sociaux, voire à régler des conflits.

    À côté de ces jeux de réflexion, on avait aussi les jeux guerriers. Chez les Bamiléké par exemple, le mesongong ou d’autres parades permettaient aux jeunes de s’exercer à la force, au courage, mais aussi au respect des règles du combat. Là encore, jouer c’était déjà préparer les futurs défenseurs du village.

    On a aussi toute une galaxie de jeux « du quartier » qui forgent le caractère dès le bas âge. Le jeu de cailloux – Ndoung (nom Yemba, Grassfields) se joue assis, pieds écartés, avec 7 petits cailloux. Tu lances un caillou en l’air, tu ramasses au sol le nombre exact demandé (1, puis 2, puis 3… jusqu’à 6), et au 7ᵉ stade tu dois regrouper d’un seul geste les six restants avant de rattraper celui qui retombe. Si un caillou bouge, si tu en prends trop ou pas assez, c’est échec. Ça paraît simple, mais ça travaille la vigilance, la précision, le calme sous pression et la gestion du risque (tenter le coup difficile… ou sécuriser).


    Des jeux à la dimension éducative et rituelle

    Il y a les jeux plus « grand public » qu’on retrouve partout : cache-cache (mêmes règles que partout dans le monde : compter, se cacher, coopérer pour brouiller les pistes), 1-2-3-4 soleil… stop (immobilité, inhibition du geste, contrôle de soi quand l’arbitre se retourne). Dans nos terrains vagues, le zolo-tapé fait loi : si on te met un petit pont en jouant au ballon, tout le monde se lâche pour te taper (dans la limite convenue). Oui, c’est rude. Et c’est justement là que s’apprennent des leçons sociales pas toujours douces : ne pas humilier l’autre (sinon, retour de bâton), encaisser, faire profil bas, demander la clémence… et, côté groupe, savoir doser la sanction.

    En cartes, on avait le cochon gratté, notre version « speed » des familles : dès qu’un joueur pose 4 cartes identiques, tous doivent poser immédiatement ; le dernier perd et devient CO, puis CO-CHON-GRAT-TÉ s’il enchaîne les défaites. À chaque palier, la pression sociale monte ; on avait souvent un totem à toucher (un objet au fond de la pièce) pour arrêter les tapes. Moralité : réactivité, lecture du groupe, anticipation… et la dure vérité des jeux d’enfants : si tu traînes, tu prends.

    On a aussi les jeux de mains en chant (clapping games) : on se tape dans les mains, puis dans celles de l’autre, sur un rythme qui accélère. L’objectif : tenir la cadence sans se tromper — coordination, écoute de l’autre, synchronisation. À plusieurs (parfois à quatre), ça devient un vrai exercice d’équipe.

    Dans la cour, la ronde-la ronde installe la solidarité : on chante en cercle, on invite au centre, on remplace, on applaudit — inclusion, prise de tour, respect du rythme commun. Et dehors, il y avait la roue : faire rouler une vieille jante/roue de vélo avec un bâton, garder la trajectoire, éviter les obstacles, corriger l’angle — école de motricité fine, de persévérance (au début, ça tombe tout le temps).

    Enfin, impossible d’oublier le foot de quartier : équipes en dix minutes, cages en sacs ou gros cailloux, lignes imaginaires, règles adaptées au terrain. On y apprend la négociation permanente (hors-jeu ? main ?), la gestion des conflits, l’esprit d’équipe et le bricolage collectif pour que « le match se joue » malgré la poussière, la chaleur et les ballons rafistolés.

    Bref, que ce soit autour d’un plateau de Songo, dans un cercle de danse, ou dans un terrain de jeu improvisé, le loisir traditionnel chez nous a toujours été plus qu’un divertissement.


    Chez nous, la fête n’est jamais juste un moment pour se distraire : c’est un espace où chacun retrouve sa place dans la communauté. Derrière chaque tambour, chaque danse, chaque défilé, il y a une manière de dire “voici qui nous sommes, voici d’où nous venons”. Et franchement, il y a autant de festivals qu’il y a d’ethnies, sans compter les grandes fêtes nationales, religieuses ou sportives qui rassemblent tout le pays. C’est cette dimension de fête et d’appartenance qui a nourri plus tard la passion pour les grands sports modernes.


    Rituels d’équilibre et redevabilité : quand le peuple tient son roi

    Chez les Bamouns, le Ngouon ce n’est pas juste un carnaval. Tous les deux ans, Foumban devient tribunal à ciel ouvert. Le roi, le Mfon, se présente devant son peuple, et là, pas de blague : on lui fait son procès. Les notables rapportent ce qu’ils ont entendu dans les quartiers, les marchés, les familles. Si le roi a bien géré, on l’applaudit et on renouvelle sa légitimité. Mais si le peuple n’est pas content, on peut lui infliger une amende… voire lui retirer sa couronne. Après ça, seulement, viennent les danses, la grande marche carnavalesque et les réjouissances. Tu vois non ? Ici, la fête devient le miroir de la responsabilité : même dans la joie, on se rappelle que le pouvoir appartient d’abord à la communauté.

    Sur les rives du Wouri, le Ngondo raconte une autre histoire. Là-bas, ce sont les Sawa qui s’alignent pour écouter les messages des ancêtres de l’eau.

    Douala époque des années 1920
    Les gens sont rassemblés au port pour la Fête du Ngondo

    On libère les offrandes dans le fleuve, on danse sur les berges, on organise des foires et des marchés. C’est à la fois rituel mystique, rendez-vous économique et vitrine identitaire. Pendant un mois, Douala devient capitale culturelle, et chaque habitant, même le simple passant, se sent partie prenante d’un peuple qui se regarde dans le miroir de son fleuve.


    Fêtes identitaires : chaque région montre sa couleur

    Dans le Ndé, le Festac Medumba c’est l’école de la fierté. On y parle la langue, on cuisine local, on raconte des contes, on danse les rythmes du terroir. On n’y va pas seulement pour se divertir, mais pour se ressourcer : la fête devient manuel scolaire en plein air. C’est aussi une plateforme économique : artisans, commerçants, musiciens y trouvent leur compte. Résultat : la fête fabrique à la fois de la mémoire et de l’argent.

    Chez les Bandjoun, au Msem Todjom, on croise des rois venus de toute l’Afrique, des stands d’artisanat, des concours de danse, de la cuisine locale. Les Bandjoun profitent de l’occasion pour dire au monde : « Voici qui nous sommes, voici ce que nous apportons. » Ici encore, le loisir devient appartenance, et l’appartenance devient ambition mondiale.


    Fêtes de mémoire : danser pour ne pas oublier

    À Tignère, dans l’Adamaoua, le festival Nyem-Nyem rejoue chaque deux ans la victoire des guerriers locaux sur les troupes allemandes. On danse, on fait la fantasia, on gravit le mont Djim, là même où les ancêtres ont stoppé les colonisateurs. Tu montes cette colline et tu comprends : la sueur d’aujourd’hui fait revivre le courage d’hier.

    À Kribi, la Fête de Mayi des Batanga commémore le retour d’exil de 1916. On y chante la douleur de l’éloignement et la joie du retour, on danse au bord de la mer qui, jadis, avait emporté les ancêtres. Ce n’est pas qu’une commémoration : c’est une manière de dire « la mer est à nous, et nous sommes à la mer ».


    Fêtes civiques : quand l’idéal se heurte au réel

    Le 20 mai, on sort les uniformes repassés, les drapeaux, les fanfares. La Fête de l’Unité nationale aligne enfants, militaires et partis politiques dans un défilé géant. Sur le papier, on célèbre la réunification.

    Même chose pour la Fête de la Jeunesse. On met les jeunes en vitrine, on organise des kermesses et des défilés… mais au moment des décisions, c’est toujours les mêmes vieux qui signent.

    La Journée Internationale de la Femme, elle, inonde les villes de pagnes officiels, de chants et de parades. Oui, l’ambiance est belle, la fierté palpable.


    Fêtes religieuses : prier et partager ensemble

    La Tabaski, qu’on appelle aussi Aïd el-Adha, dépasse la religion pour devenir fête de quartier. On prie, on sacrifie le mouton, mais surtout, on partage. Même si tu n’es pas musulman, tu reçois une part, tu goûtes, tu participes. C’est une leçon vivante : l’appartenance, ici, se fabrique dans l’assiette et dans la générosité.

    La fête du Ramadan, ou l’Aïd el-Fitr, marque la fin du jeûne. Ce jour-là, les rues sentent le beignet, le riz gras et les plats spéciaux qu’on ne prépare pas tous les jours. Les familles s’habillent en grand apparat, on va prier en masse à la mosquée puis on ouvre les maisons pour recevoir voisins, amis, collègues. C’est un moment où la patience du mois de carême se transforme en fête du partage.

    Du côté chrétien, la Pâques et la Noël tiennent la même place dans la mémoire collective. À Pâques, on sort des chants, des processions, des veillées pascales qui mélangent ferveur et convivialité. À Noël, c’est la grande célébration : messe de minuit, repas en famille, distributions de cadeaux, et même dans les quartiers les plus modestes, on trouve toujours moyen d’offrir un peu de riz parfumé, du poulet ou du poisson braisé pour que la fête soit complète.


    Fêtes sportives et créatives : quand l’effort devient spectacle

    Chaque février à Buéa, la Course de l’espoir transforme le Mont Cameroun en terrain de légende. Des centaines de coureurs, des milliers de spectateurs, des marchés improvisés, des chants et des cris d’encouragement : l’effort individuel devient liesse collective. On célèbre les champions, mais on célèbre surtout la capacité d’un peuple à se rassembler autour d’un exploit partagé.

    À Yaoundé, le festival pousse-pions redonne vie aux jeux traditionnels comme le songo ou l’awalé. Parents, enfants, anciens, jeunes… tout le monde se retrouve autour des plateaux pour rejouer les stratégies d’antan. Là encore, c’est un pont entre générations, une manière de dire : « nos jeux ne meurent pas, ils se transforment en héritage vivant. »


    La danse, colonne vertébrale des fêtes

    Et puis il y a la danse. Plus de 200 danses traditionnelles sont répertoriées dans le pays. Là par contre on est pas là pour s’amuser : elles rythment les mariages, les naissances, les funérailles, les initiations. Certaines sont festives, d’autres mystiques ou guerrières comme le chez les Bamiléké, qui marque le passage à l’âge adulte. En dansant, les enfants et les jeunes apprennent à se mouvoir en groupe, à suivre une chorégraphie stricte, mais aussi à entrer dans un rituel où toute la communauté se reconnaît.


    Le Bikutsi et l’Assiko : dire, guérir, faire communauté

    Chez les Beti, le Bikutsi est d’abord une danse de parole. On bat le sol avec les pieds pour “frapper la terre” et libérer les douleurs cachées. Les femmes y racontent leurs peines, les hommes y trouvent la cadence pour accompagner. Au final, ça devient une fête, mais à la base c’est une thérapie collective. Pareil pour l’Assiko, qui chez les Bassa et Beti était une danse de guérison. Aujourd’hui, tu l’entends dans les bars, les cabarets, les fêtes populaires. Mais derrière le groove, il y a toujours cette idée : danser pour soigner, danser pour rester debout.

    Assiko

    La séduction et l’éthique sociale en mouvement

    Chez les Bafia, la danse est presque un jeu de flirt codé. Les gestes de hanche, les regards, les pauses, tout ça suit des règles implicites. C’est pas juste pour s’amuser, c’est pour apprendre aux jeunes comment approcher l’autre avec respect, comment séduire sans dépasser la limite. Là, la danse devient un terrain d’éducation sentimentale, un espace où la communauté régule les relations hommes-femmes.


    Guerriers, rois et ancêtres

    Certaines danses sont martiales. Le Mahongo, par exemple, c’est le corps qui se souvient de la guerre. Gestes brusques, postures de défi, cris et mouvements d’armes simulées : chaque pas rappelle l’éthique du guerrier, le courage et la discipline.

    D’autres danses sont royales. Dans les Grassfields, le Tsú ou le Mūseungoùon’h marquent l’intronisation des rois et notables. Là, la chorégraphie n’est pas improvisée : c’est une codification stricte où chaque mouvement exprime l’ordre, la hiérarchie, la légitimité du pouvoir. Tu regardes et tu comprends : la royauté, ici, ce n’est pas qu’un titre, c’est un corps qui se meut selon des règles ancestrales.

    Et parfois, la danse purifie. Le Ngosso sur le littoral est fait pour nettoyer symboliquement les lieux de fête. On chante et danse pour chasser les mauvais esprits, pour préparer le terrain de la joie, pour que rien ne vienne troubler l’harmonie.


    De ces terrains de fête surgit une évidence : quand un quartier apprend à battre la mesure ensemble—danses, veillées, marchés, ascensions, jeux de pions—il apprend aussi à s’organiser : former des équipes, respecter des règles communes, tenir un calendrier, chercher la performance… Bref, nos loisirs collectifs ont préparé le terrain. C’est là, exactement, que le jeu bascule en sport : même esprit de corps, mêmes rituels d’entrée, mêmes espaces, mais avec le chronomètre, la ligue et les trophées en plus.


    Du jeu au sport : comment le Cameroun s’est pris au jeu

    Quand on quitte les places de village où résonnaient le Songo et les danses d’initiation pour arriver sur les premiers terrains tracés à la chaux, on ne change pas seulement de décor : on change d’époque. Le sport moderne débarque chez nous au lendemain de la Première Guerre mondiale, amené dans les bagages des colons et des missionnaires. Mais très vite, ce qui devait rester un passe-temps “civilisateur” va devenir une vraie passion populaire, un langage commun plus fort que les frontières et les différences. Le Cameroun s’est littéralement pris au jeu, au point que le sport va finir par occuper la même place que les rites et les fêtes : un lieu où on s’éduque, où on se dispute, où on se réconcilie, où on rêve ensemble.


    Quand on parle de sport moderne au Cameroun, il ne faut pas croire que ça a commencé comme aujourd’hui avec des stades pleins, des drapeaux et des hymnes. Au début, c’était un “objet étranger”, débarqué dans nos ports et nos écoles comme une curiosité. Le ballon rond, les sifflets, les filets : tout ça appartenait d’abord au monde des colons, un monde qu’on observait de loin. Mais très vite, les Camerounais se sont réapproprié le jeu. On l’a pris, on l’a transformé, on y a mis nos propres règles sociales et nos propres manières de vibrer.

    De 1919 à l’an 2000, c’est toute une trajectoire qui se dessine. On passe d’abord par les premiers pas, quand des figures comme Charles Lalanne ou George Goethe installent les bases du football dans les années 1920. Ensuite vient l’époque de l’indépendance, où l’État naissant cherche à se doter d’institutions sportives capables de rassembler la jeunesse et de représenter le pays. Puis, avec les années 1970 et 1980, surgit l’esprit Lions, cette identité collective forgée par les victoires et les défaites, qui finit par s’imposer comme ciment national. Enfin, à l’orée des années 2000, arrive le temps de la consécration internationale, où nos victoires olympiques et continentales placent le Cameroun sur la carte du monde.

    Autrement dit, cette première grande période raconte une histoire simple mais profonde : comment un jeu importé s’est transformé en passion nationale, et comment, pas à pas, nous avons appris à voir dans le sport un miroir de nous-mêmes.


    1919–1959 : Les premiers pas, le temps des passeurs

    Tout commence dans les ports et les écoles. Douala, dans les années 1920, devient le premier théâtre d’un sport venu d’ailleurs : le football. Les dockers et les missionnaires voient les Blancs taper dans le ballon, et bientôt, des Camerounais s’y mettent. Un instituteur français, Charles Lalanne, monte les premières équipes structurées, pendant que George Goethe, photographe et commerçant, fonde en 1924 le Club Athlétique du Cameroun (CAC). Pour nous, c’est comme un déclic : le jeu n’est plus un simple amusement, il devient un rendez-vous collectif.

    En 1947, une Fédération des Sports voit le jour, ancêtre de l’actuel CNOSC. Deux ans plus tard, un comité consultatif de l’éducation physique et des sports est mis en place, signe que le sport devient affaire sérieuse. Et en 1950, le premier Centre d’Éducation Physique et Sportive à Dschang ouvre ses portes, pour former des encadreurs camerounais capables de prendre la relève des techniciens français.

    Equipe de foot de Bertoua en 1930.

    Les Jeux scolaires inter-États de Yaoundé (1956) et Dschang (1958) montrent déjà la couleur : nos jeunes savent courir, boxer, sauter, et surtout se mesurer aux autres. Le sport est encore sous tutelle coloniale, mais il prend racine. Dans les quartiers mixtes de Douala et Yaoundé, dans les écoles de missions des Grassfields et du Centre, on se met à jouer “à la sauce camerounaise”. Ce n’est plus juste copier les Européens : c’est apprendre à se défier, à se compter, à s’organiser.


    1960–1972 : Indépendance, nation en chantier

    En 1960, quand le Cameroun arrache son indépendance, le sport devient tout de suite un terrain stratégique. Il ne s’agit plus seulement de taper dans un ballon pour passer le temps, mais de montrer au monde que nous aussi, on sait organiser, briller et porter haut un drapeau. C’est dans cette logique que l’État crée l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) en 1960, pour former les futurs encadreurs camerounais. Deux ans plus tard, le Commissariat général à la Jeunesse et aux Sports voit le jour. C’était clair : le sport devait devenir une affaire nationale, encadrée, avec ses propres règles et ses propres cadres.

    Départ le 10 Avril 1960 de Douala des 80 sportifs Camerounais qui partaient défendre les couleurs du pays aux premiers Jeux de la Communauté à Madagascar.

    En 1963, sous l’impulsion de figures comme Ernest Wanko, le Cameroun entre officiellement dans la famille olympique avec la création du Comité National Olympique. L’année suivante, on envoie pour la première fois une délégation aux Jeux de Tokyo. Ce n’est pas encore la pluie de médailles, mais rien que de voir David Njitock aligné en finale du 200 mètres, c’était déjà une fierté immense. Comme pour dire : “On est jeunes dans ce mouvement, mais on est là.”

    Sur le plan local, l’État met aussi les bouchées doubles. En 1972, Yaoundé et Douala se dotent de deux cathédrales sportives : le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. De véritables monuments où, pour la première fois, des foules entières allaient vibrer derrière leurs équipes, comme un seul homme. Et c’est justement cette année-là qu’on organise la CAN 1972, la première sur nos terres.

    8ème Coupe d’Afrique des Nations en 1972 : élimination de l’équipe nationale du Cameroun en demi-finale à Yaoundé devant Ahmadou Ahidjo.

    Ceux qui ont vécu ce moment racontent encore l’ambiance : des rues pleines, des quartiers habillés aux couleurs du pays, des chants qui montaient de partout. Mais la désillusion est terrible : les Lions Indomptables sont battus en demi-finale. Pour beaucoup, c’était comme un deuil national, une blessure collective. Pourtant, cette défaite n’a pas brisé l’élan, au contraire. Elle a soudé le public autour de son équipe. C’est là que naît le fameux esprit “Lions Indomptables” : un mélange de rage, de fierté et de cette conviction qu’un jour, on fera trembler le monde.


    1972–1990 : L’esprit Lions se forme

    À partir des années 1970, le sport cesse d’être une simple distraction pour devenir une vraie affaire d’État et de peuple. Déjà en 1970, le Cameroun crée un ministère dédié à la Jeunesse et aux Sports : fini le temps où le sport était juste rattaché à l’éducation, il devient un pilier de la construction nationale. Le ballon rond, surtout, se transforme en drapeau.

    Canon Yaoundé – L’histoire de légendes du football

    Dans les quartiers, tout le monde vibre pour les clubs mythiques : l’Oryx de Douala, premier vainqueur de la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1965 ; le Canon de Yaoundé, machine de guerre qui ramène trois trophées continentaux ; et l’Union de Douala, toujours redoutée sur le continent. Quand ces clubs jouaient, même les marchés ralentissaient : les mamans, les tontons, les jeunes, tout le monde se rassemblait autour d’un transistor pour suivre les matchs. On avait le sentiment que chaque victoire de club rejaillissait sur tout le pays.

    Oryx Club de Douala : Premier champion d’Afrique des Clubs

    Mais le Cameroun, ce n’est pas que le foot. Dans les rues de Yaoundé comme dans les rings improvisés de Douala, la boxe s’impose comme le “sport du peuple”. Déjà en 1968, Joseph Bessala avait fait flotter le drapeau camerounais à Mexico avec sa médaille d’argent olympique.

    Mexico 1968 : Joseph Bessala, premier médaillé olympique camerounais

    En 1976, Yaoundé suit la décision africaine de boycotter les JO de Montréal pour protester contre la tournée de rugby néo-zélandaise en Afrique du Sud de l’apartheid. Concrètement, des athlètes prêts, qualifiés, restent à la maison. C’est rude, mais le message compte : l’Afrique se tient, et le Cameroun assume que le sport parle aussi de dignité et de justice. Dans les clubs et les centres de préparation, ça laisse des traces : on comprend que la carrière d’un athlète se joue aussi dans les chancelleries et les assemblées.

    En 1980, Moscou est boudé par une partie du monde occidental ; le Cameroun y va. C’est la ligne non-alignée à la camerounaise : on privilégie la trajectoire des athlètes et la vitrine internationale. Les sélections apprennent à voyager, à gérer les villages olympiques, à respecter des standards d’organisation — toute une acculturation qui profite ensuite aux championnats d’Afrique et aux Jeux africains.

    1984, Los Angeles : le bloc de l’Est boycotte à son tour. Nous, on est là, et Ndongo Ebanga ramène le bronze en boxe.

    1988, Séoul : on consolide. Les délégations sont plus structurées, la logistique mieux huilée, le Comité national olympique joue son rôle d’interface. Pour beaucoup de disciplines (athlé, lutte, judo, hand, basket), ces années olympiques servent de laboratoire : on mesure les écarts, on comprend où investir (prépa physique, arbitrage, médecine du sport), on ramène des routines vers les fédérations.


    Les années 70-80 voient l’implantation des dojos (judo/karaté/taekwondo) via centres culturels, écoles normales, police/armée. Les dojos deviennent des lieux d’éducation post-scolaire : respect du rituel, ceinture, grading, arbitrage. Les premiers championnats zonaux naissent dans les grandes villes, et les démonstrations (galas) remplissent les foyers et maisons du parti. Ce socle explique la visibilité future du judo et l’émergence d’une filière féminine dès la fin des années 80.


    Dès 1973, l’ascension du Mont Cameroun devient un rite national : John Ekema inaugure le palmarès (5h47), puis les femmes entrent en scène en 1983, avant que des noms comme Timothy Lekunze (record 3h46’34) et surtout Sarah Liengu Etongué surnommée la “Reine du Mont Cameroun” ne marquent la légende. En 1996, sous l’impulsion de Hamad Kalkaba Malboum, elle prend une nouvelle dimension nationale et internationale.

    Sarah Etongue ou la légende du char des dieux

    Le volley grandit dans les entreprises et établissements publics (Postes & Télécoms, Sonel, régies, universités) et dans les internats. Les équipes d’entreprise offrent salaires, logements et déplacements : c’est un vrai moteur d’adhésion. À la fin des années 70, les ligues régionales tournent (Littoral, Centre, Ouest), et les finales nationales deviennent des événements qui remplissent gymnases et cours d’école. Les années 80 marquent l’entrée durable dans l’Afrique compétitive : déplacements continentaux, arbitrage formé, premiers plateaux télé. Résultat : le volley devient le “grand sport d’intérieur” des villes (tournois scolaires, matches d’entreprise, finales régionales le week-end). Sonel VB décroche le titre africain en 1980 (Tunisie). La sélection masculine frappe à nouveau plus fort en 1989 en Côte d’Ivoire—titre continental et billet pour le Mondial de Tokyo la même année.

    L’histoire de la Coupe du Cameroun de volley-ball

    Pour le Basket-ball, institutionnellement, tout est déjà en place (fédération affiliée à la FIBA depuis 1965, championnat national moderne lancé en 1971). La discipline s’organise et se structure dans les années 70–80. Sur le terrain, on forme la relève localement : à Yaoundé, le basketteur-pédagogue Charlie Tchikanda lance l’école de mini-basket de Messa, signe d’un vrai travail de base bien avant les exploits du XXIᵉ siècle. Entre 72 et 90, le basket se diffuse par la base : terrains en ciment dans les lycées et à l’INJS, sections universitaires, patronages (paroisses, foyers). Les clubs d’entreprise et bancaires structurent l’élite, mais la masse vient des tournois scolaires et des vacances (3×3 avant l’heure, “coupe du quartier”, paniers vissés sur les poteaux). Sur le plan symbolique, le basket devient le sport des campus : codifié, spectaculaire, mixte, avec une esthétique (maillots, pompes) qui séduit la jeunesse urbaine. À la fin des années 80, on a déjà un championnat stable, des arbitres formés et une génération d’entraîneurs maison.

    Hall Of Fame Basketball Cameroun History – 1ere sélection junior du Cameroun juillet 1984 : debout de g à dr. J.C Atangana, M. BOMINKO, Aristide, BESSON ,J.C LENGUE MBANGUE ,C. ASSIGA, J.E SENDE, P. MPOIGNI,A.EBONGUE, P MVENG
    Accroupis de G à dr. J. MOUKWADE , J LIBOCK, L.M MOUSSINGA BODJONGO, Y. DEKOM – avec Mohamed MbomikoAlain LibockJules Philibert Libock et 13 autres personnes, à 1983. Terrain de basket de l’ENS à Yaoundé.

    Au même moment, le Handball met en place ses fondations : Hamad Kalkaba Malboum préside la Fédération (1976–1982) et donne un cadre à la discipline, faisant éclore une culture de clubs et de sélections qui s’affirmera dans les décennies suivantes. Né dans les écoles normales, l’armée et la police, il se structure au milieu des années 70 (fédération active, stages d’entraîneurs, calendriers scolaires et militaires). Son empreinte sociale tient à la double filière : d’un côté l’OSSU (sport scolaire/universitaire) qui fournit des effectifs abondants, de l’autre les corps habillés qui garantissent salles, transport et discipline d’entraînement. Dans les années 80, les finales nationales deviennent un rituel (gradins pleins, fanfares, trophées d’État), et le Cameroun s’inscrit dans les compétitions africaines de façon régulière. En bref, le hand s’enracine comme sport d’organisation : là où il y a un gymnase et une institution solide, il prospère.

    Championnats d’Afrique des clubs champions de handball : trois clubs camerounais en lice

    En Cyclisme, avant l’ère des tours modernes, la route vit d’épreuves inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains) et de championnats nationaux. Les comités départementaux, l’armée et la gendarmerie assurent la sécurité et le chronométrage ; la radio commente les arrivées. Le vélo reste un sport de routards endurants (longs trajets, clubs peu dotés, mécanos “maison”), mais il occupe l’espace public : on voit les pelotons dans les carrefours, on ferme des axes, on fête les vainqueurs en place des fêtes. Entre 72 et 90, le cyclisme pose surtout une culture d’organisation routière qui servira plus tard aux grands tours.

    La ligne d’arrivée de la course Douala Bafoussam en 1974

    C’est aussi dans cette période que l’identité sportive du Cameroun prend vraiment forme. Les CAN 1984 et 1988, toutes deux remportées par les Lions Indomptables, marquent un tournant : pour la première fois, les Camerounais se reconnaissent dans une équipe qui gagne régulièrement sur la scène africaine. Chaque victoire devient une revanche sur les difficultés du quotidien, chaque but une promesse que “nous aussi, on peut”.

    Et puis arrive 1990, l’année qui change tout. Le Cameroun se qualifie pour la Coupe du monde en Italie et personne n’attend vraiment grand-chose… sauf que les Lions Indomptables, menés par Roger Milla, Thomas N’Kono et François Omam-Biyik, créent la surprise. Victoire contre l’Argentine de Maradona, quart de finale historique contre l’Angleterre : pour la première fois, une équipe africaine atteint ce niveau. Le monde entier découvre ce nom qui claque comme un cri de guerre : Lions Indomptables.

    Les souvenirs de Roger Milla : « C’était une vraie fête africaine »

    Ce mondial n’a pas seulement marqué l’histoire du sport, il a bouleversé notre imaginaire collectif. Les Camerounais, une équipe Noire Africaine, se sont vus à travers l’écran comme une nation capable de faire trembler les grandes puissances blanches et occidentales. Dans les quartiers, on rejouait les buts de Milla sur des terrains poussiéreux jusqu’à la célébration qui fut reprise ensuite par tous les joueurs de foot. Même ceux qui ne s’intéressaient pas au foot se sont mis à suivre. C’était plus qu’un jeu : c’était un miroir de notre fierté.


    1990–2000 : La consécration internationale

    Après l’exploit planétaire de 1990, le Cameroun entre dans une nouvelle ère : celle où il ne s’agit plus seulement de surprendre, mais de confirmer que nous faisons désormais partie des grandes nations de sport. Et cette décennie va apporter sa preuve éclatante : l’or olympique de Sydney en 2000. Sous la houlette de Jean-Paul Akono, une génération dorée de joueurs – avec Samuel Eto’o, Patrick Mboma, Geremi Njitap et d’autres – terrasse l’Espagne en finale. Ce jour-là, le Cameroun devient le premier pays africain à décrocher l’or olympique en football. Pour les jeunes Camerounais, c’était comme une validation : le rêve était possible, même au plus haut niveau.

    En 2000, le Cameroun remportait l’or olympique

    Dans le même temps, le sport sort définitivement du cercle des élites. La multiplication des fédérations sportives, l’intégration du sport dans les écoles, les universités, mais aussi dans l’armée, la police et la gendarmerie, massifie la pratique. Les stades militaires, les tournois de vacances dans les quartiers, les compétitions scolaires deviennent des lieux d’initiation pour toute une génération. C’est là que beaucoup de futurs champions forgent leur discipline : pas seulement par talent, mais parce que le sport est partout, de la cour d’école aux terrains poussiéreux des villages.

    À la fin des années 1990, un Camerounais pouvait vibrer devant un match des Lions à la télé, participer à un tournoi improvisé dans son quartier, applaudir une championne de judo ou une équipe de volley, et voir son voisin s’entraîner pour la course du Mont Cameroun. Bref, ce qui était un loisir importé était devenu une langue nationale que tout le monde parlait à sa manière.

    En entrant dans les années 2000, on ne se contente plus de jouer. On vit sport : à la télé, au marché, dans les écoles, dans les chefferies, partout. Le sport est devenu une manière d’être camerounais. Mais une question reste en suspens : comment canaliser cette ferveur immense pour en faire un vrai levier de développement et pas seulement une passion ?


    En franchissant l’an 2000, le Cameroun bascule dans une autre dimension. Le sport n’est plus seulement une affaire de stades pleins les jours de CAN ou d’exploits ponctuels aux Jeux Olympiques. Il devient un écosystème vivant, où se croisent la performance, l’économie, la fierté identitaire et même les contradictions de notre société.

    D’un côté, il y a les héros et héroïnes qui inscrivent leurs noms en lettres d’or : les Lionnes du volley qui empilent les trophées, Françoise Mbango qui double l’or olympique, ou encore Samuel Eto’o qui s’impose comme légende mondiale. De l’autre, il y a la réalité des terrains, des stades flambant neufs jusqu’aux parcours vita de quartier, fruits de projets comme SPORCAP. On voit aussi émerger une multitude de plus discrètes mais bien présentes : randonnées, kayak, sport scolaire, handisport.

    La vraie nouveauté, c’est la diversification et la féminisation. Le Cameroun n’est plus seulement ce pays qu’on réduit au football masculin. Les femmes prennent leur place, les jeunes explorent d’autres disciplines, et les partenariats économiques (Orange, Anafoot, sponsors divers) transforment le sport en marché où se brassent argent, image et avenir professionnel.

    Le sport, levier d’éducation et d’inclusion – Célébration de la Journée de la Diversité à l’UNESCO Yaoundé

    Mais avec ces succès viennent aussi les questions de gouvernance : fédérations en crise, migration d’athlètes, manque d’infrastructures dans certaines régions, corruption. Le Cameroun vit en direct ce paradoxe : une ferveur sportive qui ne s’essouffle pas, mais une organisation qui peine parfois à suivre.


    Héros & héroïnes : quand les victoires écrivent la mémoire

    Dans les années 2000, chaque Camerounais a senti que le sport n’était plus juste une passion du quartier, mais une histoire nationale qui s’écrivait sous nos yeux. Et comme toute histoire, elle a ses héros et ses héroïnes. Des visages qu’on cite avec émotion, parce qu’ils incarnent nos fiertés, nos colères et nos rêves.

    Le football, évidemment, reste la vitrine. Après les exploits de 1990, les Lions Indomptables confirment : CAN 2000 au Nigeria, CAN 2002 au Mali, puis le titre de 2017 au Gabon. Trois générations différentes, mais une même rage de vaincre. Derrière ces victoires, des figures gravées dans nos mémoires : Samuel Eto’o, buteur hors norme et leader charismatique ; Rigobert Song, capitaine courage ; et l’ombre toujours vivante de Roger Milla, qui reste le grand-père spirituel de toute cette aventure. Le football féminin n’est pas en reste : les Lionnes Indomptables émergent sur la scène continentale et mondiale. En 2015, Gaëlle Enganamouit devient la première Camerounaise à remporter le Ballon d’Or africain après un triplé retentissant au Mondial au Canada. Quand elle soulève ce trophée, ce sont toutes les jeunes filles du pays qui sentent que leur place sur le terrain est légitime.

    Cameroun : Samuel Eto’o élu président de la Fédération de football

    L’athlétisme, lui, offre ses propres joyaux. Cécile Ngambi qui participe à l’épreuve de pentathlon des Jeux de Moscou et termine 17e. C’est la dernière fois que cette discipline est au programme olympique, avant d’être remplacée par l’heptathlon aux Jeux de Los Angeles. Au cours de cette compétition, elle bat le record du Cameroun du saut en hauteur, avec 1,80 m. En 1985, elle remporte une médaille d’argent en 100 m haies aux Championnats d’Afrique, en 13 s 81.

    Or aux Jeux africains d’Alger 1978, puis record d’Afrique au milieu des années 80, Agnès Tchuinté arrive dans un javelot encore très “artisan” chez nous : séances sur pelouses scolaires, appuis sur terre battue, matériel hétéroclite. Elle professionnalise le geste. À une époque où l’athlétisme féminin peine à exister médiatiquement, elle installe une culture de la préparation (carnets d’entraînement, repères de distance, cycles de force) et montre qu’on peut battre des références continentales en sortant des mêmes stades que tout le monde.

    Françoise Mbango Etone, double médaillée d’or au triple saut (2004 et 2008), cloue le bec à ceux qui doutaient de la régularité des Camerounais au haut niveau. Son bond à 15,39 m reste dans les annales et dans les cœurs avant d’aller sauter pour les Français. Aujourd’hui, elle inspire des nouveaux comme Emmanuel Eseme, sprinteur qui empile les records sur 100 m et 200 m, ou Auriol Dongmo, championne d’Europe du lancer de poids, qui continue d’élever haut les couleurs malgré sa naturalisation portugaise.

    Françoise Mbango

    Dans les gymnases de Yaoundé, Douala ou Bafoussam, les parquets ont aussi forgé leurs héros et nourri des rêves entiers de jeunesse. Le basket-ball d’abord, devenu discipline-phare grâce à ses figures et à ses coups d’éclat. En 2007, les Lions basketteurs créent la surprise : finalistes de l’Afrobasket, ils imposent le Cameroun sur la carte d’un sport jusque-là dominé par les géants africains comme l’Angola.

    Derrière cette épopée se profilent des noms qui ont marqué les esprits — des intérieurs solides, des shooteurs respectés, mais surtout une génération qui a ouvert la voie aux jeunes Camerounais et Camerounaises désireux de tenter leur chance en NCAA ou en Europe. L’écho est encore plus fort quand certains, comme Pascal Siakam, propulsé star NBA avec les Toronto Raptors, deviennent des modèles mondiaux. Dans chaque terrain poussiéreux de quartier, on retrouve cette énergie : on plante des cerceaux bricolés et on rêve d’un dunk “made in Mboa” qui ferait lever tout un public.


    Les Lionnes du volley-ball deviennent la fierté silencieuse mais tenace du pays. Avec Laetitia Moma Bassoko en fer de lance, elles s’imposent triples championnes d’Afrique (2017, 2019, 2021). À chaque sacre, c’est tout le Cameroun qui découvre une équipe de guerrières, prêtes à se battre pour la bannière verte-rouge-jaune.

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    Le handball, lui, garde une saveur plus intime, presque scolaire. Depuis les compétitions inter-établissements jusqu’aux équipes universitaires, il a formé des générations de joueuses et joueurs qui, même loin des caméras, incarnent la discipline et l’esprit collectif. Le Cameroun a régulièrement figuré dans les compétitions continentales, avec des équipes féminines particulièrement combatives. Dans les années 1990 et 2000, on a vu émerger des clubs solides et des sélections prêtes à rivaliser, malgré le manque de moyens. Aujourd’hui encore, le handball conserve un rôle clé dans l’éducation sportive : il apprend aux enfants la rigueur, l’endurance et la solidarité — autant de valeurs qui dépassent le terrain.


    Le judo et la lutte ne sont pas en reste. Hortence Vanessa Mballa Atangana, avec ses médailles africaines et sa présence aux JO, symbolise la puissance et la persévérance.

    Dans les quartiers populaires, on improvise un ring avec quelques cordes tendues ; les enfants s’entraînent avec des gants rafistolés, rêvant de suivre les pas de leurs idoles. Le karaté prolonge cet héritage, avec des champions comme Dieudonné Dolassem, qui prouve que la rigueur et la discipline paient.

    Haltérophilie: le Cameroun muscle sa stratégie

    Et puis il y a Francis Ngannou, l’enfant de Batié devenu symbole planétaire des arts martiaux mixtes. Premier Africain à décrocher la ceinture UFC chez les lourds, il revient au pays comme un grand frère qui n’a pas oublié le chemin. Partout où il passe—de Yaoundé à Bafang—on l’accueille comme “la fierté du Cameroun”.


    Surnommé “le lion du cyclisme”, Joseph Kono incarne l’endurance à la camerounaise : multiples sélections en équipe nationale et présences olympiques dans les années 1970–80 (génération Munich–Moscou), il aligne les courses inter-villes (Douala–Bafoussam, Yaoundé–Mbalmayo, circuits urbains), fédère un public qui se poste aux carrefours, et habitue les comités à fermer des axes, poser de la rubalise, chronométrer proprement.


    Terrains, villes et argent : des chantiers aux usages

    Si les héros nous font rêver, encore faut-il des lieux pour les voir naître et s’exprimer. Le Cameroun a longtemps souffert du manque d’infrastructures, mais au fil des décennies, des chantiers ont transformé la géographie sportive du pays. Dès 1978, le Stade Roumdé Adjia de Garoua donne un ancrage au Nord, pendant que Yaoundé et Douala restent servies par le Stade Ahmadou-Ahidjo et le Stade de la Réunification. Puis viennent des étapes plus récentes : le Palais polyvalent des sports de Yaoundé en 2009, le Centre sportif académique de Mbankomo en 2014, les stades flambant neufs de Limbé (2014) et Kouekong à Bafoussam (2016), et enfin le gigantesque complexe d’Olembe, baptisé stade Paul-Biya. À chaque inauguration, la promesse est la même : amener le sport partout, pas seulement dans les capitales. Mais chacun sait aussi que derrière les discours, il y a des retards, des budgets qui explosent, et des débats enflammés sur l’entretien.

    Stade de football d’Olembe

    Depuis 2021, un nouveau souffle est venu avec le projet SPORCAP, porté par l’AFD et l’État. Quinze villes ciblées, de Bafoussam à Maroua, en passant par Bamenda, Bertoua et Garoua, doivent se doter d’équipements de proximité : terrains multisports, parcours vita, installations scolaires. L’objectif est clair : toucher près de 2 millions de jeunes, promouvoir la mixité, créer des métiers du sport. Dans un pays où la majorité de la population a moins de 25 ans, c’est une façon d’inscrire le sport dans le quotidien, pas seulement dans les grandes messes nationales.

    Mais le sport, ce n’est pas que du béton : c’est aussi une économie locale en pleine effervescence. Chaque été, les tournois de vacances comme le NewBelliga transforment les quartiers en mini-stades. On joue, on parie, on vend du poisson braisé et de la bière, les couturiers sortent de nouveaux maillots floqués au nom des clubs improvisés. Les bars et snacks deviennent des fan zones où l’on refait le match jusqu’au petit matin. Et autour de ça, les sponsors flairent l’opportunité : Orange, via son partenariat avec Anafoot, investit dans la formation et le branding, pendant que les nouveaux médias comme SportCamer relaient en direct l’actualité des terrains.

    ANAFOOT et ORANGE CAMEROUN : un mariage qui fait naître l’avenir du football camerounais

    Bref, les terrains, qu’ils soient flambants neufs ou tracés à la craie, ne sont plus de simples lieux de jeu. Ce sont des espaces de vie, des marchés sociaux où circulent l’argent, les idées et les rêves. Dans les gradins ou au coin du bar, chacun trouve sa place dans cette économie informelle mais vitale qui prouve que le sport, chez nous, n’est jamais coupé du quotidien.


    Institutions & gouvernance : tenir la passion dans la règle

    Avoir des champions et des terrains, c’est une chose. Mais organiser tout ça pour que ça ne parte pas dans tous les sens ou à l’étranger, c’en est une autre. Au Cameroun, cette mission revient au Comité national olympique et sportif du Cameroun (CNOSC), créé en 1963. D’Ernest Wanko, son premier président, à René Essomba, puis à Hamad Kalkaba Malboum depuis 2000, l’institution a traversé les décennies. Elle a porté nos couleurs aux Jeux, réglé des conflits entre fédérations via la chambre de conciliation ouverte en 1990, et même pensé à la mémoire collective avec la création du Panthéon du sport camerounais en 2009. Autrement dit, le CNOSC, c’est un peu le gardien du temple.

    À côté, plusieurs ministères se partagent le terrain. Le ministère des Sports et de l’Éducation physique coordonne l’essentiel, mais il n’est pas seul : l’Éducation nationale organise le sport scolaire et universitaire, la Défense s’occupe du sport militaire, et la Sûreté nationale fait la même chose pour la police. Résultat : du stade de quartier à la caserne, du lycée à l’université, le sport irrigue toute la société camerounaise.

    CdM Militaire : Le Cameroun étrille la Belgique et file en finale – Allez Les Lions

    Mais les défis sont nombreux. Les infrastructures restent inégalement réparties : certains stades flambant neufs cohabitent avec des terrains poussiéreux à peine tracés. La gouvernance des fédérations est souvent minée par des luttes de pouvoir et de corruption. La migration d’athlètes – parfois contraints de changer de nationalité pour espérer de meilleures conditions – pose la question de l’ancrage national. Sans oublier la protection des sportifs : santé, retraites, reconversions, autant de zones encore fragiles. Enfin, le renouvellement des élites dirigeantes tarde, laissant souvent la jeunesse spectatrice alors qu’elle devrait être actrice.

    Pourtant, des réponses émergent. Les grands chantiers d’infrastructures, les partenariats internationaux (AFD, sponsors privés), la professionnalisation progressive des encadreurs et des fédérations, ou encore la féminisation de plus en plus visible des pratiques et des instances montrent que les lignes bougent. Rien n’est parfait, mais l’idée est là : transformer une ferveur populaire en système durable.


    Ce que le sport fait « de nous » aujourd’hui

    Quand on regarde bien, le sport au Cameroun n’est pas juste une affaire de buts, de médailles ou de podiums. C’est devenu un véritable miroir de notre société, un langage qui nous rassemble là où, souvent, tout le reste nous divise. Dans les gradins d’un stade ou devant un écran, des gens de toutes régions, de toutes langues, chantent d’une seule voix. C’est un ciment national : on se parle, on rigole, on se dispute même, mais toujours autour d’un match ou d’une performance. Là où la politique ou l’ethnie dressent des barrières, le sport ouvre un couloir commun.

    C’est aussi une école sociale. Un gamin qui apprend à jouer dans un club découvre la discipline, le respect des règles, l’esprit d’équipe. Le sport enseigne que le collectif compte autant que l’individu, que le mérite peut faire la différence. Beaucoup d’anciens joueurs ou athlètes racontent que, sans le sport, ils n’auraient jamais appris la rigueur, ni trouvé un chemin de vie.

    Football au Cameroun : Cohésion et Développement Social

    Sur le plan international, le Cameroun se sert du sport comme d’un soft power. Les Lions Indomptables, Roger Milla, Samuel Eto’o, Françoise Mbango, Francis Ngannou ou Emmanuel Eseme sont autant d’ambassadeurs qui donnent une image fière du pays. Quand Mbango bondit à plus de 15 mètres ou quand les Lions font trembler l’Argentine en 1990, c’est tout un peuple qui rayonne au-delà de ses frontières.

    Le sport reste aussi un ascenseur social. Dans un pays où les opportunités sont souvent rares, le gazon, le parquet, le ring, le tatami ou la piste peuvent propulser des jeunes issus de quartiers modestes vers des carrières internationales. Derrière chaque star, il y a une famille, un quartier, une école qui rêve aussi de s’élever.

    Tourisme. Le Cameroun veut 3,5 millions de touristes

    Et puis, il y a le marché. Chaque tournoi attire ses vendeurs de soya, ses tailleurs de maillots, ses sponsors. Le tourisme sportif (Course de l’Espoir, CAN, Tour du Cameroun), l’événementiel (concerts, fan zones) et les sponsors internationaux font circuler de l’argent et créent des opportunités locales. Le sport devient ainsi un secteur économique, pas seulement une passion.

    Mais il reste des angles morts. L’accès n’est pas le même pour les filles et les garçons, et le handi-sport manque encore de visibilité et de moyens. La question de la sécurité et de la santé des sportifs – des retraites aux blessures mal suivies – reste posée. Enfin, la gouvernance des fédérations et des infrastructures réclame plus de transparence pour que la ferveur populaire ne soit pas trahie par les querelles de dirigeants.

    En clair, le sport au Cameroun nous façonne autant qu’on le façonne. Il nous rassemble, il nous éduque, il nous élève, mais il nous rappelle aussi nos retards.


    Les loisirs modernes : entre nature, tourisme et écrans

    Si hier nos ancêtres s’éprouvaient dans les jeux de stratégie et les danses collectives, si hier encore nos Lions ont fait battre le cœur du pays dans les stades du monde entier, aujourd’hui le Cameroun continue de jouer, mais sur de nouveaux terrains. Les plages, les montagnes, les clubs, les réseaux sociaux : partout, le loisir a pris des formes modernes sans perdre son rôle premier — celui de rassembler et de donner du souffle à la communauté. On ne parle plus seulement de fêtes ou de sport, mais d’un écosystème vivant, où nature, tourisme, numérique et culture urbaine s’entremêlent. Et derrière chaque randonnée, chaque soirée, chaque compétition e-sport, c’est toujours la même question qui résonne : comment garder l’esprit du jeu tout en avançant ensemble ?


    Cascades d’Ekom-Nkam

    Au Cameroun, il suffit parfois de lever les yeux pour comprendre que la terre elle-même est un immense terrain de jeu. Nos paysages ne sont pas qu’un décor : ils invitent à courir, grimper, nager, se perdre et se retrouver. Ici, chaque rivière, chaque montagne, chaque plage devient à la fois un lieu de repos et un défi à relever.


    La mer et la savane : horizons ouverts

    Sur la côte, les plages de Kribi et de Limbé sont devenues des destinations incontournables. À Kribi, le sable blanc s’étire à perte de vue, ponctué de cascades qui se jettent directement dans l’océan comme à Lobe. C’est le loisir balnéaire par excellence : baignade, football de sable, pêche artisanale, pique-niques de familles qui viennent “voir la mer” le week-end. À Limbé, ce sont les plages de sable noir, vestiges volcaniques, qui attirent les foules, entre baignades, sorties en bateau et compétitions improvisées.

    Mais la nature camerounaise ne se limite pas au littoral. Dans l’Extrême-Nord, les safaris du parc de Waza offrent un autre visage du loisir : observer lions, éléphants, girafes, oiseaux rares, comme si la savane s’était transformée en spectacle vivant.


    Montagnes, lacs et cascades : la verticalité du défi

    Les montagnes occupent une place particulière dans l’imaginaire camerounais. Le Mont Cameroun, les Monts Mandara ou les Bamenda Highlands offrent des sentiers escarpés, des panoramas spectaculaires, et deviennent des terrains prisés pour la randonnée et l’escalade.

    Les lacs et cascades ne sont pas en reste. Le Lac Nyos, tristement célèbre pour son explosion en 1986, est aujourd’hui un site de mémoire et de contemplation. Le Lac de Lagdo attire les pêcheurs sportifs et les amateurs d’excursions en pirogue. Quant aux cascades d’Ekom-Nkam, immortalisées par des films comme Greystoke, la Légende de Tarzan, elles sont devenues une étape incontournable pour les touristes comme pour les Camerounais en quête de fraîcheur et de spectacle naturel. Dans ces lieux, le loisir prend une double dimension : c’est un moment de bien-être, mais aussi un exercice physique — marcher, grimper, pagayer, c’est à la fois garder la forme et célébrer la nature.

    Lagdo

    Au Cameroun, voyager n’est pas seulement un déplacement, c’est une manière de vivre son pays et de se reconnecter avec son identité. Le tourisme et la villégiature, qu’ils soient modestes ou luxueux, racontent toujours une même chose : le besoin de s’évader sans jamais quitter le Cameroun.


    Le tourisme comme miroir du pays

    Selon les chiffres récents, le Cameroun compte plus de 900 sites touristiques recensés et accueillait déjà plus d’un million de visiteurs en 2017, en hausse de 8,7 % par rapport à l’année précédente. La plupart arrivent par route (54,5 %) ou par avion (42,9 %). Mais derrière ces données, il y a des histoires bien concrètes : des familles de Yaoundé qui prennent la route de Kribi pour “voir la mer”, des groupes d’étudiants qui partent en excursion à Dschang pour profiter du climat frais et des musées, des expatriés qui, de retour au pays, font systématiquement halte dans les chefferies de l’Ouest ou sur les plages du Sud.

    BASE NAUTIQUE DE DSCHANG – ORTOC | Office Regional du Tourisme de l’Ouest Cameroun

    Les hôtels et resorts se sont multipliés (plus de 2 200 établissements en 2018), mais le tourisme camerounais ne se limite pas aux complexes de luxe. Les auberges, les cases d’hôtes et les petits restaurants de bord de route participent tout autant à cette économie. Chaque voyage devient ainsi une expérience hybride : un peu d’évasion, un peu de business, beaucoup de convivialité.


    Villégiature et pratiques populaires

    La villégiature ici, c’est autant un luxe qu’une habitude populaire. Pour certains, cela veut dire quelques jours de détente dans un hôtel de Kribi ou un resort de Limbé, à savourer poisson braisé et baignades. Pour d’autres, c’est plutôt une visite dans le village familial, avec ses rythmes propres : veillées, fêtes coutumières, immersion dans les paysages. À l’Ouest, la ville universitaire de Dschang est devenue une station climatique prisée, où le froid sec attire ceux qui veulent “respirer un autre air”.

    Et puis il y a la diaspora, dont chaque retour est aussi un acte touristique : on visite les sites patrimoniaux, on emmène les enfants “voir la terre”, on participe aux festivals locaux. Ces voyages deviennent des moments de transmission, où les Camerounais de l’extérieur renouent avec un pays qu’ils redécouvrent sous un angle festif et culturel.


    Si hier le loisir camerounais se jouait surtout sur la place du village ou dans les stades de fortune, aujourd’hui il a aussi pris ses quartiers dans les villes, les écrans et les réseaux. C’est un monde hybride, où les traditions se prolongent sous des formes nouvelles : on danse toujours, on joue toujours, mais parfois c’est devant une console, un écran de smartphone ou sous les néons d’un snack-bar.

    Le pari sportif chez les jeunes au Cameroun

    Le by-night, scène de la modernité

    À Douala comme à Yaoundé, et même dans des villes comme Bafoussam ou Garoua, la nuit est devenue un terrain de loisirs à part entière. Clubs, snacks, cabarets, concerts live : les jeunes et moins jeunes s’y retrouvent pour boire, danser, refaire le monde. Ces lieux fonctionnent comme des “salons publics” modernes, où se brassent les générations, les statuts sociaux et parfois même les cultures, avec des musiques qui vont du bikutsi au rap en passant par l’afrobeat. Le by-night, c’est une extension urbaine de la fête traditionnelle : on se reconnaît, on se mesure, on s’appartient au même rythme.


    Numérique et jeux : du Songo aux consoles en passant par les pions

    Les jeux vidéo occupent une place croissante. Dans les quartiers, des salles entières sont consacrées à FIFA ou à PES, où l’on crie aussi fort que dans un vrai stade. L’e-sport commence à s’organiser, avec des compétitions locales qui attirent un public fidèle.

    Je ne peux pas m’empêcher de mentionner le jeu de mon enfance et d’une bonne partie de mon adolescence : le Scrabble. Depuis 2016, le Cameroun a fièrement constitué une équipe nationale de Scrabble, symbole de discipline, d’excellence et de passion. Les représentants de notre pays sont sélectionnés parmi les meilleurs joueurs, reflétant l’engagement et les performances exceptionnelles observés lors des compétitions nationales. Ces athlètes portent haut les couleurs du Cameroun sur la scène internationale.


    Paris sportifs : une passion risquée

    Impossible de parler de loisirs urbains sans évoquer les paris sportifs, devenus un vrai phénomène social. Dans les kiosques PMU, dans les agences 1xBet ou directement sur mobile, des milliers de jeunes misent chaque jour sur les matchs de Ligue 1, de Premier League ou de la Champions League. Pour beaucoup, c’est un loisir excitant, une façon de vibrer encore plus fort avec le football. Mais pour d’autres, c’est un piège, une addiction qui peut ruiner un foyer. Le pari sportif est ainsi à la fois un prolongement de la ferveur footballistique et un révélateur des tensions sociales : on mise parce qu’on espère changer de vie, on perd et on se retrouve à rêver encore plus fort.


    Fitness et bien-être urbain

    Enfin, les villes voient aussi fleurir les salles de sport, les parcours vita et les clubs de loisirs. Le fitness, le jogging, le basketball ou le tennis de club deviennent des pratiques de plus en plus répandues, surtout dans les classes moyennes urbaines. On ne fait pas seulement du sport pour la compétition, mais aussi pour la santé, pour l’image, pour le bien-être. Et derrière chaque footing du dimanche matin à Yaoundé ou Douala, on retrouve la même logique que dans une danse rituelle : se sentir en phase avec soi-même et avec les autres.

    Mega Gym Fitness: Révolution Sportive et Bien-Être à Douala

    Au bout du compte, qu’on parle des jeux d’hier, des sports qui ont forgé notre identité ou des loisirs modernes, une chose saute aux yeux : au Cameroun, le loisir n’a jamais été un simple passe-temps. C’est un langage collectif. C’est l’art de dire qui nous sommes, de montrer qu’on existe ensemble, même quand tout semble nous séparer.

    Quand les ancêtres jouaient au Songo, dansaient le Bikutsi ou s’affrontaient dans des luttes rituelles, ils ne faisaient pas que s’amuser : ils éduquaient, ils transmettaient, ils soudaient la communauté.

    Les chiffres le confirment : plus de 900 sites touristiques recensés, plus d’un million de visiteurs en 2017, des infrastructures qui se construisent, des compétitions qui s’internationalisent. Mais derrière ces statistiques, il y a surtout des visages, des voix, des histoires de quartiers, de villages, de familles. Des enfants qui improvisent un but avec deux pierres, des femmes qui dansent en pagne lors des fêtes, des jeunes qui s’entraînent en espérant une bourse, des touristes qui découvrent émerveillés une mosaïque de paysages et de cultures.

    Le Cameroun vit son loisir comme une mosaïque de pratiques : tantôt traditionnelles, tantôt modernes, tantôt populaires, tantôt élitaires. Mais toutes racontent une vérité simple : nous sommes un peuple qui aime se mesurer, se rassembler, se raconter par le jeu.

    Et c’est peut-être là la conclusion la plus forte : des fêtes rituelles au sport devenu miroir national, jusqu’aux loisirs modernes, nous n’avons jamais cessé de jouer. Le jeu, sous toutes ses formes, est ce qui nous garde debout, ce qui nous aide à supporter les épreuves, ce qui nous permet de rêver encore et toujours à mieux.

    En refermant ce parcours, une évidence se dégage : au Cameroun, le loisir n’est pas seulement une pause dans la vie. Il est la vie elle-même, avec ses joies, ses contradictions et ses espoirs.

  • Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Au Cameroun, on est toujours “quelqu’un de quelque part” avant même d’être citoyen. Mais qu’est-ce qui nous unit malgré tout ?

    Cameroun: la culture comme ferment de l’identité nationale

    Quand on te parle de la société camerounaise, ou du “Continent” comme certains aiment dire pour rigoler ou pour se moquer, on parle en fait de tout ce qui organise notre vie ensemble : la famille élargie, les amis du quartier, l’école, l’église, les chefferies, les institutions, et même le marché du coin. C’est là que se fabriquent nos habitudes, nos règles de vie, nos façons de coopérer… mais aussi nos disputes, nos tensions et nos inégalités. Bref, c’est le cadre dans lequel on essaie de tenir debout tous ensemble.

    Et quand on évoque les identités culturelles, c’est ce qui façonne notre manière d’être et de nous reconnaître les uns les autres. Tu connais bien : rien qu’au nom ou à la langue, les parents disent déjà « il est de telle ethnie ». Ce sont aussi les traditions qu’on respecte, les croyances qu’on suit, les musiques qui nous ambiancent, les plats qui nous rassemblent, les symboles qui nous marquent. C’est tout ce qui fait que chacun de nous n’est pas juste “un individu”, mais porte aussi une histoire, une culture, un ancrage.

    Ces deux réalités sont liées comme le corps et l’ombre. La société, c’est le cadre collectif qui essaie de nous unir ; les identités culturelles, c’est ce qui donne une couleur particulière à la façon dont chacun y trouve sa place. Et c’est là que la grande question se pose pour le Cameroun : comment faire pour être un seul peuple sans effacer nos différences ? Est-ce que cette diversité est vraiment une richesse qui nous rend plus forts, ou bien un poids qui entretient nos divisions ?

    Cet article essaiera donc de décortiquer ça : d’abord en regardant la société, ensuite en explorant nos identités culturelles, et enfin en voyant comment les deux se croisent dans notre vie de tous les jours.

    1. SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE
      1. Les fondations sociales traditionnelles
        1. La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie
        2. Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville
        3. Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître
        4. Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout
      2. Les transformations contemporaines
        1. Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville
        2. WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique
    2. IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS
      1. Diversité des cultures, langues et croyances
        1. Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire
        2. Richesse mais aussi fragmentations
      2. Identités hybrides et enjeux actuels
        1. Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)
        2. Replis identitaires et vivre-ensemble
        3. Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités
    3. SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE

    Au Cameroun, une personne est une mosaïque : elle appartient à une famille (souvent élargie), à un quartier où elle réside, à village sous une chefferie, à des rites/fêtes ou religion qui la situent, et à des réseaux de solidarité (tontine, association, diaspora). Et tout ça s’emboîte dans une mosaïque plus grande : le pays, urbain et rural, bilingue et polyglote, avec plus de 200 groupes ethnolinguistiques.

    La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie

    Au Cameroun, tu n’es pas juste « fils de papa-maman », tu fais partie d’une team XXL : oncles, tantes, grands-parents, cousins, parrains, « mères sociales », aînés du quartier… Tous jouent un rôle. Ils t’envoient un mandat d’argent pour une tournée moto, s’occupent de ton neveu à l’école, prêtent une oreille quand le boulot va mal. C’est ce que montrent les études sur le fosterage et les obligations familiales, ce lien solide et souvent obligatoire qui te garde en vie sociale et financière.

    Zoom sur le Festival des Solidarité au Cameroun – Festival des Solidarités

    Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville

    Chaque coin a toujours eu un chef : village, quartier, groupement. Aujourd’hui encore, ces chefferies existent, et sont même reconnues par l’État depuis le décret 77/245. Ce sont les auxiliaires de l’administration, ils règlent tes petits problèmes (voisin qui pique, attestation de résidence, funérailles). C’est “feed-back” entre modernité (l’administration) et tradition (le chef), qui garde la cohésion.


    Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître

    Les rituels ne sont pas vieux et démodés, on en compte presque autant qu’il y a d’ethnies : exemple du Ngondo chez les Sawa (Douala) et Nguon des Bamoun (Foumban) sont patrimoine immatériel de l’UNESCO.

    Le Ngondo, ce sont des rituels annuels autour des oracles de l’eau (caravane culturelle, plongée rituelle dans le Wouri, message aux communautés); le Nguon, c’est ce deux-annuel où le roi (Mfon) évalue son règne avec son peuple. Ces moments, c’est du lien social incarné. C’est ce qui, au fond, te rappelle : « je suis de là, tu es de là, et on est ensemble ».


    Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout

    Tu connais les tontines ! Ce système d’épargne tournante, parfois appelé njangi dans le Grand Ouest, est ton kit de survie économique. Tu fais tourner, tu gagnes, tu perds, mais surtout : tu restes en lien, tu réponds aux appels de la communauté. Et puis il y a les associations des enfants du village, en ville ou dans la diaspora : elles lèvent des fonds pour creuser un puits, reconstruire l’église ou financer une école. Ces groupes fonctionnent comme des cellules autonomes de solidarité, actives et efficaces.


    Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville

    Le village, c’était ton village. Mais la ville ? Douala, Yaoundé… on y vit, mais les réseaux traditionnels courent toujours à l’intérieur de toi. Quand tu débarques en ville pour étudier ou bosser, ta famille élargie reste ton appui moral et financier, surtout face au coût du logement, des transports, de la vie chère. Ce lien familial dépasse les kilomètres, c’est ton réseau de départ.

    La scolarisation aussi amène du neuf : les enfants, aujourd’hui, vont à l’école publique ou privée, apprennent d’autres valeurs que celles des rites comme chez les Nso, par exemple, où jadis les jeunes n’allaient pas à l’école comme nous aujourd’hui.

    Scolarisation de tous les enfants camerounais | AFD – Agence Française de Développement

    Ils apprenaient à devenir des adultes grâce aux rites d’initiation, aux cérémonies, aux contes et aux mentors — c’était la traditionnelle éducation orale, sociale et symbolique. Ceux-là te transmettaient les règles de vie, les savoir-faire, et le respect des anciens sans classe, sans livre — juste avec la parole, le geste, le collectif. Cette étude montre qu’en perdant ces valeurs éducatives traditionnelles, les adolescents perdent un repère d’identité culturelle fort ; pour les Nso, cela menace le sens communautaire et le respect intergénérationnel.

    Les médias et le smartphone, eux, font entrer le monde chez toi : radio, télé, réseaux sociaux, ça t’ouvre à l’ailleurs mais ça peut aussi t’éloigner de ton terroir. Le message reste : la tradition s’en va souvent dans l’ombre si tu la laisses.


    WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique

    Avant, on se parlait en personne : on allait voir le chef, on assistait au Ngondo, on participait à la tontine en vrai. Aujourd’hui, le groupe WhatsApp, c’est un peu ta place au round-table traditionnel, mais en virtuel. Tu envoies un autocollant, un mot en dialecte, une image de chez toi, et ça maintient le lien.

    La diaspora, elle, fait bouger la solidarité traditionnelle : les enfants du village exilés en Europe, en Amérique ou ailleurs créent des associations en diaspora, envoient des fonds pour construire un puits, une école, un centre… et tout ça sans jamais oublier les ancêtres, les fêtes, les rites. Ils réinventent la tradition à distance, en gardant le cœur au sol natal.

    Les fondations sont toujours là, mais elles ont changé de matériau et de forme. Ta tante qui t’aidait en face, c’est maintenant un message sur WhatsApp. Le chef qui priait avec toi au festin du Ngondo, c’est parfois un enregistrement vidéo ou un post festif. La tontine qui se réunissait autour du « Tchop » est devenue un groupe virtuel où tu fais envoyer ton rapatriement colis…

    La vraie question : est-ce que nos traditions se contentent de survivre, ou est-ce qu’elles s’adaptent et se renouvellent pour continuer à t’ancrer dans la mosaïque camerounaise ? La modernité n’est pas l’effacement de nos racines, mais bien leur réinvention—à condition qu’on s’y branche.


    IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS

    Frère, nos traditions peuvent changer de forme, mais nos identités ne meurent pas pour autant : elles se recollent, elles se réinventent. Être Camerounais aujourd’hui, c’est un peu comme porter un pagne cousu avec plusieurs tissus : dedans, il y a les ancêtres, les langues de la maison, les rites du village, mais aussi les bruits de la ville, les images de la télé, les vibes de la mondialisation. Tu peux être Bamiléké et ambiancer avec le Mbolé, musulman et vibrer sur du Bikutsi, Sawa à Mbeng mais toujours connecté au groupe WhatsApp de ton quartier à Douala.

    C’est ça qui fait notre force : cette pluralité qui refuse de disparaître. Mais en même temps, c’est là où le caillou fait mal. Avec plus de 200 ethnies, plusieurs religions et toujours l’ombre lourde de la colonisation, notre identité est comme un miroir éclaté : elle brille par mille reflets, mais parfois ces morceaux se frottent trop fort et ça chauffe sur la question du vivre-ensemble.


    Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire

    Le Cameroun, on l’appelle souvent en à raison « l’Afrique en miniature » — voire le « Continent ». C’est réel. Le pays est un vrai kaléidoscope humain, chaque coin a sa couleur, sa langue, son style. En chiffres, ça choque même :

    • Il y a plus de 240 à 250 ethnies, selon plusieurs sources officielles. On trouve jusqu’à 278 groupes ethniques estimés dans certains recensements encore plus détaillés.
    • On parle aussi de plus de 250 langues, voire jusqu’à 300 langues, parfois même plus selon certaines estimations.
    • Selon Cambridge University Press, le Cameroun est le 6ᵉ pays le plus diversifié ethniquement au monde, avec un score de diversité de 0,8870 — ce qui est énorme.

    Et cette diversité, ce n’est pas que des statistiques. Chaque ethnie a sa propre vibe : une langue qui façonne la manière de raisonner, des rituels qui rythment la vie, des danses qui enjaillent les veillées, des plats qui font saliver rien qu’à l’odeur, des habits qui marquent les grands jours, des contes qui font réfléchir, parfois même une royauté encore bien vivante. Tout ça, mis ensemble, nourrit l’imaginaire et la créativité du pays.

    Regarde seulement la carte culturelle :

    • Les Bantous majoritaires au sud et à l’ouest,
    • Les Semi-Bantous des Grassfields avec leurs chefferies puissantes,
    • Les peuples soudanais au nord,
    • Les Pygmées forestiers dans le sud-est…
      Chaque zone est comme une bibliothèque vivante d’histoires et d’humanités.

    Et puis le Camerounais, il est naturellement plurilingue. En dehors du français et de l’anglais (les langues officielles héritées de la colonisation), tu peux l’entendre switcher entre le fulfulde, le pidgin, l’éwondo, le bassa, le bulu, ou toute autre langue locale. Certains jonglent même avec trois ou quatre langues voire plus, dans une seule journée : à la maison une, au marché une autre, à l’école le français ou l’anglais…

    C’est cela qui rend le Cameroun unique : on ne peut pas réduire la culture à un seul visage. Chaque citoyen porte une part de cette mosaïque en lui — les langues, les voix, les traditions croisent sa vie, dans chaque village, chaque quartier, chaque église, chaque marché.

    Parlons concret. Pour prendre la mesure de cette mosaïque, on pose quelques repères région par région — pas pour enfermer qui que ce soit dans une étiquette, mais pour montrer comment les langues, les pratiques et les histoires locales composent, ensemble, le visage du pays.


    Adamawa — Mboum (Mbum/Mboum)

    Quand on dit Mboum, on pense direct à Ngaoundéré, Meiganga et tous ces plateaux qui sentent l’air frais de l’Adamaoua. Ce peuple-là est parmi les premiers qui ont posé bagages dans la zone, bien avant que les Peuls ne descendent avec leurs troupeaux. Même la grande ville de Ngaoundéré porte leur marque : en langue mboum, ça veut dire le nombril de la montagne, clin d’œil au mont qui surveille toute la plaine comme un vieux patriarche.

    Leur langue, le mbum, continue de vivre dans les familles et les rituels, mais comme les Peuls ont pris une grosse place depuis les XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, le fulfulde est devenu la grande langue véhiculaire de la région. Résultat : beaucoup de Mboum sont bilingues, et parfois même double culture, à la fois ancrés dans leurs traditions et intégrés dans l’univers peul.

    Dans la vie de tous les jours, les Mboum mélangent agriculture et élevage. On retrouve le mil, le maïs, l’arachide ou le sorgho dans leurs champs, pendant que certains gèrent aussi du bétail, souvent en collaboration ou en voisinage avec les pasteurs peuls. La famille élargie joue un rôle central : ce sont les lignages qui décident, partagent les terres et assurent la solidarité lors des cérémonies et des moments difficiles.

    Sur le plan spirituel, les Mboum ont longtemps mis les ancêtres au centre : cultes, rituels de protection, divination… tout ça structurait la vie. Mais aujourd’hui, l’islam et le christianisme se partagent largement la communauté. Beaucoup vont à l’église le dimanche ou à la mosquée le vendredi, mais gardent quand même des pratiques héritées du culte ancien, preuve que la mémoire spirituelle ne disparaît jamais totalement.

    Historiquement, les Mboum ont aussi souffert des djihads peuls au XIXᵉ siècle. Certains ont été contraints de se convertir à l’islam, d’autres se sont retrouvés intégrés de force dans l’ordre social des lamibé peuls. C’est une page douloureuse mais qui explique bien pourquoi aujourd’hui, chez les Mboum, tu entends à la fois les sons du mbum et du fulfulde dans les marchés, les maisons et les cérémonies.


    Centre — Beti/Ewondo

    Si tu entends Yaoundé, la capitale, il faut savoir que derrière le béton, les collines et les embouteillages, il y a l’âme des Beti, avec au centre les Éwondo. Leur langue, l’éwondo, fait partie du grand ensemble beti-pahuin : fang, bulu, ewondo… tous ces parlers se répondent comme des cousins proches. Avant que le français ne prenne le dessus dans l’administration et l’école, c’était la langue de tous les jours en ville. Même aujourd’hui, tu l’entends encore dans les familles, les quartiers et les petites palabres du soir.

    Quand on parle des Beti, on ne peut pas sauter le bikutsi. À l’origine, c’était les femmes qui frappaient les tambours et les balafons dans les veillées, pour dire leurs douleurs, leurs espoirs et aussi pour accompagner les rituels de fécondité. Mais regarde aujourd’hui : ce rythme est sorti du village pour devenir un symbole urbain, une musique qui chauffe les boîtes et les concerts, une carte d’identité culturelle qui voyage du Cameroun jusqu’à Paris ou Bruxelles.

    Sur le plan social, la structure tournait autour des chefferies lignagères. Le chef incarnait l’ancêtre fondateur, gardien des terres et des coutumes. La colonisation et la christianisation sont venues bousculer cet équilibre, mais elles n’ont pas effacé les valeurs centrales : hospitalité, solidarité, honneur. Ce sont encore ces repères qui tiennent la communauté, même dans le brouhaha moderne.

    Et dans le quotidien, les traces de l’ancien monde sont là : les récits qu’on raconte au coin du feu, les danses qui ponctuent les mariages et les funérailles, les règles de conduite qui rappellent ce qu’il faut faire ou éviter pour garder la cohésion. Les missions chrétiennes, présentes dès le XIXᵉ siècle, ont imposé leurs fêtes et leurs normes. Mais au Cameroun, on ne vit pas dans le choix exclusif : on peut aller à la messe dimanche matin et, le soir, se retrouver dans une veillée où les tambours bikutsi font vibrer les corps et les mémoires.


    Est — Les Baka

    Quand tu parles des Baka, faut direct penser aux profondeurs de la forêt équatoriale, là-bas vers l’Est et le Sud du pays. Eux, leur vie est collée à la forêt comme l’écorce colle à l’arbre. Chasse, pêche, cueillette… tout ça, c’est pas seulement une activité, c’est un art de vivre. Les Baka connaissent chaque piste, chaque saison, chaque plante qui soigne. Tu veux un remède naturel ? Demande à un Baka, il va te sortir une racine ou une feuille que même les grands professeurs n’ont pas encore mis dans leurs bouquins.

    Leur culture, c’est aussi la musique. Pas la musique des boîtes de nuit hein, mais les polyrythmies qui sortent des tambours, des chants qui font vibrer toute la forêt. Pendant l’ejengi, ce rite où l’esprit de la forêt descend danser avec les hommes, tu comprends que chez les Baka, le son n’est pas juste pour s’amuser : c’est une prière, une mémoire et une école à ciel ouvert. Et niveau organisation sociale, pas de Fon, pas de sultan : ici, on discute ensemble, on décide ensemble. C’est la démocratie version forêt, sans protocole.

    Mais les choses ont commencé à se gâter quand l’État et les grands projets sont venus mettre leur ordre. Routes, parcs nationaux, exploitations forestières : petit à petit, les Baka ont été poussés hors de leurs territoires. On les a obligés à se sédentariser, à quitter la logique nomade qui faisait leur force. Résultat : droits fonciers fragiles, pauvreté qui s’installe, marginalisation. Même aller à l’école ou se soigner devient un combat, parce que l’accès reste limité et les discriminations avec les voisins bantous sont toujours là.

    Aujourd’hui, il y a des ONG et quelques programmes qui essaient de valoriser leur culture, d’améliorer leur accès à la citoyenneté. On enregistre leurs chants, on documente leurs savoirs, on tente de leur donner plus de place dans le Cameroun moderne. Mais le dilemme reste entier : comment préserver un mode de vie fait pour la forêt quand tout autour pousse vers la modernisation ?


    Extrême-Nord — Les Mafa

    Quand tu entends Mafa, tu dois directement imaginer les pentes rocheuses des monts Mandara, là-bas au Nord. Les villages sont perchés en hauteur comme des nids d’aigle, accrochés aux collines. Les gars ont transformé la pierre en alliée : avec leurs terrasses agricoles, ils retiennent l’eau, protègent la terre et cultivent mil, sorgho, arachide… dans un climat sec et rude. C’est pas un hasard si les chercheurs citent souvent leur modèle comme un exemple d’agriculture durable : ça fait des siècles que les Mafa domptent la montagne.

    Mais la montagne chez eux, ce n’est pas seulement pour manger. C’est aussi un lieu sacré. Certains sommets, certaines pierres dressées servent d’autel pour les ancêtres ou les esprits. Même les tombes, souvent juste à côté des maisons, rappellent que les vivants et les morts vivent ensemble, dans la continuité de la lignée. Leur architecture en pierres sèches, avec des murs ronds et des toits coniques en chaume, épouse parfaitement le terrain. Tu regardes un village mafa : tu vois direct une harmonie entre l’homme et son environnement.

    Côté social, c’est la communauté d’abord. Le travail agricole se fait ensemble, chacun aide l’autre dans les champs. Les rites d’initiation marquent les étapes de la vie, et rappellent que l’individu n’existe pas seul mais toujours dans le groupe. Leur langue, le mafa, appartient à la grande famille tchadique. Mais comme les Peuls dominent le commerce et les échanges dans la région, beaucoup de Mafa parlent aussi le fulfulde. Ce bilinguisme montre bien leur ouverture : même perchés sur leurs montagnes, ils sont connectés aux autres peuples du Nord.


    Littoral — Les Duala (Sawa)

    Quand tu dis Duala, ça sonne directement comme Douala, la grande ville qui fait battre le cœur du commerce au Cameroun. Ce n’est pas un hasard : c’est le nom de ce peuple côtier installé depuis des siècles autour de l’estuaire du Wouri. Les gars ont toujours eu le pied dans l’eau et l’œil sur l’horizon : pêche, échanges, navigation… Leur vie, c’est le fleuve et l’océan.

    Dès le temps des comptoirs portugais, puis avec les Allemands, les Anglais et les Français, les Duala ont appris à jouer le rôle d’intermédiaires. C’est eux qui négociaient, qui traduisaient, qui savaient parler avec l’étranger sans pour autant perdre leurs bases. Ce sens du commerce et de la médiation est resté comme une marque de fabrique.

    Leur langue, le duala, a longtemps été la grande voix de la côte. C’était la lingua franca du Littoral, mais aussi une langue de culture : les premiers missionnaires l’ont utilisée pour traduire la Bible, écrire des textes religieux et diffuser l’école. Aujourd’hui, même si le français domine dans la ville moderne, le duala reste une identité vivante — dans la musique, dans les proverbes, dans les cérémonies.

    Côté organisation, les Duala fonctionnent par lignages et chefferies. Les familles Bell, Akwa ou Deido ne sont pas seulement des patronymes célèbres : ce sont des institutions qui ont résisté aux excès de la colonisation allemande dès la fin du XIXᵉ siècle. Ces chefferies urbaines restent des repères : elles jouent encore un rôle de médiation, entre coutume et modernité.

    Mais s’il y a un moment où l’âme sawa se montre en grand, c’est bien pendant le Ngondo. Chaque année, sur les rives du Wouri, on entre dans un univers où le sacré et le festif marchent ensemble. Consultation des oracles de l’eau, hommage aux ancêtres, courses de pirogues, danses et parades colorées : c’est à la fois un rituel spirituel profond et une fête qui rassemble toute la ville. Pour beaucoup, le Ngondo c’est la preuve que la tradition n’a pas disparu : elle s’est adaptée et brille encore au milieu de la modernité.

    Aujourd’hui, les Duala incarnent cette double identité : peuple ancien du fleuve, mais aussi acteurs majeurs de la cité moderne. Leur héritage lié à l’eau, au commerce et à la fête continue d’irriguer la mémoire nationale et de nourrir l’imaginaire du Cameroun tout entier.


    Nord — Les Peuls (Fulani/Fulbe)

    Quand on parle du septentrion camerounais, difficile de ne pas croiser la silhouette d’un berger peul avec son troupeau de zébus. Les Peuls — qu’on appelle aussi Fulani ou Fulbe — font partie des peuples les plus visibles et influents du Nord. Leur arrivée remonte aux grandes migrations parties du Sahel au XVIIIᵉ siècle, quand les pâturages plus verts du bassin tchadien ont attiré leurs troupeaux. Plus tard, les djihad peuls ont redessiné la carte politique de la région : création d’émirats, installation de lamibé, et diffusion massive de l’islam dans les plaines. C’est ce souffle qui explique leur forte implantation dans des villes comme Ngaoundéré, Garoua, Maroua ou Rey-Bouba.

    Le fulfulde, leur langue, est devenu comme l’air qu’on respire dans le Nord. Que tu sois Peul ou non, si tu veux être dans le système tu dois comprendre le fulfulde, qui unit des dizaines d’ethnies différentes. Ce rôle vient directement de l’histoire : parce que les Peuls ont dominé la vie politique, économique et religieuse de la région à travers leurs lamidats et leurs marabouts.

    Côté religion, leur empreinte est tout aussi forte. Les Peuls sont de grands vecteurs de l’islamisation du Cameroun au début du XIXè siècle. Les madrasa (écoles coraniques) accueillent encore aujourd’hui les enfants dès le bas âge, les grandes fêtes comme le Ramadan ou la Tabaski rythment l’année sociale, et la prière collective structure le quotidien. Mais ce serait faux de croire que tout est homogène : l’islam peul a toujours dialogué avec les traditions voisines, qu’elles soient agricoles ou animistes, créant une cohabitation de croyances qui fait partie du paysage camerounais.

    Leur mode de vie pastoral reste le cœur de leur identité. Ici, la vache n’est pas qu’un animal : c’est un signe de richesse, de dignité, de statut social. Un homme est respecté par la taille de son troupeau. Mais avec le temps, beaucoup de Peuls ont diversifié leurs activités. Dans les campagnes, certains pratiquent l’agriculture et combinent champs et bétail. Dans les villes comme Garoua ou Maroua, on retrouve des familles peules commerçantes, transporteurs, fonctionnaires — mais qui gardent toujours, dans la mémoire et dans les gestes, l’attachement au bétail et à la vie pastorale.

    Leur culture matérielle et symbolique est un vrai bijou. L’architecture des concessions, avec des cases rondes coiffées de toits en chaume, est pensée pour résister au climat et accueillir la grande famille élargie. Les calebasses décorées de motifs géométriques ne servent pas seulement à boire : elles racontent une esthétique raffinée. Et que dire des chants pastoraux, portés par des voix et des flûtes, qui accompagnent les bergers dans les plaines au coucher du soleil ? Même dans les métropoles, on continue de voir fièrement les grands boubous brodés des hommes, les voiles colorés des femmes, et les amulettes protectrices héritées de traditions anciennes.


    Nord-Ouest — Les Nso

    Quand tu mets les pieds à Kumbo, le cœur du pays Nso, tu comprends vite que tu n’es pas dans un village ordinaire. Ici, tout tourne autour du Fon, ce chef-roi qui est à la fois père symbolique, guide spirituel et garant de l’unité du royaume. Mais attention : il n’est pas seul maître à bord. Autour de lui, il y a tout un conseil de notables, représentants des grands lignages. Ensemble, ils prennent les décisions, équilibrent les pouvoirs et rappellent que dans la culture Nso, gouverner c’est d’abord écouter la communauté. C’est une vraie école de la politique locale, héritée des logiques de chefferie des Grassfields.

    La langue Lamnso, parlée avec fierté, ce n’est pas juste pour causer. C’est une bibliothèque vivante. À travers les proverbes, les contes, les chants, on transmet les récits fondateurs, les règles de conduite, la philosophie de vie. Même si l’anglais et le pidgin dominent dans l’administration et les marchés, le Lamnso’ reste le ciment de l’identité nso, encore très présent dans les familles et les cérémonies.

    Chaque année, le peuple se soude autour du Ngam Ngonso, grande fête culturelle qui rend hommage à Ngonso’, la fondatrice mythique du royaume. Là, les danses, les costumes, les symboles royaux résonnent comme un rappel d’histoire et une réaffirmation d’unité. C’est un pacte renouvelé entre générations. On se retrouve, on célèbre, et surtout on se rappelle que l’identité Nso vient de loin et doit aller loin.

    L’art chez les Nso parle fort. Sculptures en bois, masques, trônes, parures royales : chaque pièce a un sens politique et spirituel. Le tambour ne sert pas seulement à donner le rythme, il appelle les ancêtres. La calebasse décorée, ce n’est pas juste un objet : c’est un signe d’autorité. Ici, l’esthétique et le sacré marchent ensemble.

    Et puis il y a les sociétés initiatiques. Elles forment les jeunes, pas seulement à connaître les rites, mais à devenir des hommes et des femmes responsables. Respect, solidarité, courage : ce sont des valeurs qu’on n’apprend pas dans les livres, mais dans la forêt sacrée, au cœur des cérémonies. C’est ça qui a permis aux Nso de traverser les époques : l’époque coloniale allemande, l’administration britannique, et maintenant les turbulences de la mondialisation.


    Ouest — Les Bamoun

    Si tu mets les pieds à Foumban, capitale historique, tu sens tout de suite que tu es sur une terre pas comme les autres. Ici, les Bamoun ont gardé quelque chose de rare au Cameroun : un royaume encore vivant, avec un sultan qui incarne à la fois l’histoire et le présent. L’identité bamoun se porte comme une couronne : riche, fière et profondément enracinée dans la mémoire de son peuple.

    Difficile de parler des Bamoun sans évoquer le sultan Ibrahim Njoya (1860-1933). Ce roi-là n’était pas seulement un chef politique, c’était aussi un visionnaire. À la fin du XIXᵉ siècle, il crée une écriture unique : le Shü-mom. Plus de 500 signes pour transcrire la langue bamoun, utilisés dans des chroniques, une imprimerie locale, même des manuels scolaires. C’était une façon claire de dire : « Nous aussi, on a nos lettres, notre science, notre mémoire ». Le Shü-mom servait autant à écrire l’histoire des dynasties qu’à consigner les savoirs médicinaux et les règles de la cour. En pleine époque coloniale, alors que les Allemands puis les Français imposaient leurs cadres, cette invention marquait une autonomie intellectuelle et culturelle impressionnante.

    La vie bamoun, c’est aussi ses grandes cérémonies. La plus célèbre, c’est le Nguon. Tous les deux ans, le peuple se rassemble autour du sultan pour une fête qui mélange art et politique. Danses, chants, masques, costumes royaux… mais aussi un moment unique où le roi rend des comptes symboliquement devant son peuple. C’est à la fois un festival et une institution : la monarchie y montre qu’elle écoute, qu’elle vit avec son peuple, et pas seulement au-dessus de lui.

    Les Bamoun sont aussi des maîtres des arts. Le bois sculpté, le bronze coulé, les masques imposants et les objets décorés de symboles royaux ont fait de Foumban une véritable capitale artistique. Jusqu’à aujourd’hui, la ville attire visiteurs, chercheurs et acheteurs du monde entier. Les ateliers d’artisans perpétuent une tradition séculaire où chaque objet raconte un morceau de l’histoire royale.

    Dans leur quotidien, les Bamoun sont restés proches de la terre : maïs, arachide, taro, café — l’agriculture rythme la vie familiale. Mais ils se distinguent aussi par leur savoir-faire artisanal : forge, broderie, céramique… tout cela a nourri une réputation de peuple travailleur et créatif. Leur organisation sociale, c’est un mélange de structures royales (la chefferie du sultan), de familles étendues et d’associations de quartier ou de lignage qui organisent la solidarité.

    Aujourd’hui, les Bamoun se voient comme une communauté-pont. Ils portent avec eux une tradition royale prestigieuse, mais ils participent aussi pleinement à l’identité camerounaise moderne. Le palais de Foumban, l’écriture Shü-mom, le festival du Nguon : tous ces symboles dépassent le seul royaume bamoun pour nourrir l’image d’un Cameroun pluriel, où chaque héritage a sa place et enrichit l’ensemble.


    Sud — Les Bulu

    Quand tu descends vers Ebolowa, Sangmélima ou Kribi, tu entres en plein pays Bulu. Ici, on est chez une des grandes branches du vaste ensemble Beti-Pahuin, aux côtés des Éwondo et des Fang. Leur langue, le bulu, reste encore très vivante : on l’entend dans les foyers, dans les palabres de cour familiale, dans les chants rituels. Mais à l’école, au bureau ou devant l’administration, c’est le français qui prend la main, créant ce va-et-vient constant entre héritage et modernité.

    Leur organisation sociale a longtemps reposé sur la parenté lignagère. Chaque village avait ses patriarches, ces anciens qui faisaient office de juges, de médiateurs, mais aussi de gardiens de la mémoire. Avec la colonisation allemande, puis l’administration française, on a redessiné la carte du pouvoir en installant des chefferies reconnues par l’État. Pourtant, jusque dans les patronymes et les noms de lieux, on sent toujours l’empreinte des familles fondatrices. Ici, un nom de clan, c’est une carte d’identité et une boussole historique.

    Les missionnaires protestants et catholiques ont débarqué tôt, dès la fin du XIXᵉ siècle. Ils ont bâti églises et écoles, et le christianisme s’est ancré profondément. Mais les Bulu n’ont jamais coupé le lien avec leurs rites : une messe peut finir par une cérémonie de protection, un baptême peut s’accompagner de gestes traditionnels pour sceller l’enfant au monde invisible. C’est ce mélange qui fait la singularité du pays bulu : vivre dans deux systèmes de croyances, sans contradiction apparente.

    Sur le plan économique, le cacao a tout changé. Dès les premières décennies du XXᵉ siècle, les Bulu l’ont adopté comme culture de rente. La forêt a été défrichée, les villages se sont étirés le long des pistes, et les sacs de fèves ont relié les campagnes aux marchés de Douala et Yaoundé. La cacaoculture, ce n’était pas seulement une activité agricole : c’était un passeport pour l’école missionnaire, puis pour l’administration coloniale. Beaucoup de cadres et de fonctionnaires camerounais viennent de ces villages où le cacao avait payé les cahiers, les uniformes et les études.

    Aujourd’hui, les Bulu restent visibles à double titre. D’un côté, ils préservent un patrimoine de chants polyphoniques, de récits mythiques sur les ancêtres, de rites de naissance et de funérailles qui continuent d’ancrer les familles dans leur histoire. De l’autre, ils occupent une place forte dans la modernité : figures politiques, entrepreneurs, cadres de l’État. Même dans la diaspora, cette dualité reste vivante. Le week-end, on organise une messe en bulu, puis un gala où les jeunes montent sur scène en costumes modernes. C’est ce va-et-vient entre tradition et ouverture qui fait que le pays bulu garde son souffle, ici et ailleurs.


    Sud-Ouest — Les Bakweri

    Quand tu parles des Bakweri, tu es obligé de lever la tête vers le Mongo ma Ndemi, le Mont Cameroun. Ce n’est pas juste une montagne, c’est le souffle de tout un peuple. Dans leur imaginaire, ce volcan est la maison des dieux et des ancêtres. Il nourrit la terre, il protège, mais il impose aussi ses interdits. Jusqu’aujourd’hui, certains lieux sacrés du flanc sud restent tabous pour ceux qui n’ont pas reçu l’initiation.

    Avant que les colons ne débarquent avec leurs plantations, les Bakweri vivaient dans un équilibre simple mais solide : pêche sur les côtes, cultures de piémont (taro, banane plantain, huile de palme). Chaque récolte s’accompagnait de chants, de libations et de gestes de mémoire pour rappeler aux ancêtres que la survie du clan dépendait aussi de leur bienveillance. La famille élargie, avec ses rites d’initiation, formait la colonne vertébrale : tu n’étais pas seulement l’enfant de ton père, tu étais celui d’une lignée.

    Mais la fin du XIXᵉ siècle a cassé cet ordre. Les terres, cœur de leur identité, ont été avalées par les grandes plantations coloniales. Les Allemands d’abord, puis les Britanniques, ont tracé leurs CDC estates (Cameroon Development Corporation) pour bananes, cacao, thé. Résultat : un peuple déplacé sur son propre sol, obligé de voir ses champs transformés en exploitations industrielles. Cette plaie foncière, elle n’est jamais vraiment refermée. Encore aujourd’hui, associations et élites bakweri montent au créneau pour réclamer restitution ou compensation.

    Côté religion, le christianisme a trouvé très tôt une place à Buea et Limbé, grâce aux missions protestantes. Mais il n’a jamais effacé les cultes traditionnels. Chez les Bakweri, un mariage ou un enterrement, c’est souvent une scène double : d’un côté la messe, de l’autre les libations pour les esprits de la montagne. Comme beaucoup d’ethnies du Cameroun, ils ont appris à marcher avec deux béquilles spirituelles, sans se renier.

    Aujourd’hui, malgré l’urbanisation rapide, le Mont Cameroun reste le fil conducteur. Même la fameuse Race of Hope, chaque année, n’est pas seulement une performance sportive : pour les Bakweri, c’est comme une cérémonie moderne qui réactive le pacte avec la montagne. Entre le bruit des villes et la mémoire des ancêtres, ce peuple prouve qu’on peut être dans le présent tout en gardant un pied ferme dans l’histoire.


    Richesse mais aussi fragmentations

    Massa, parler de la culture camerounaise, c’est vraiment comme causer d’une mosaïque. Tu vois une mosaïque non ? C’est beau seulement quand chaque petit caillou de couleur se colle avec les autres pour faire un dessin. Et chaque morceau-là, même tout seul, a déjà sa valeur. C’est ça le Camer : chaque ethnie, chaque tradition, c’est un bijou qu’on met ensemble pour former un gros trésor. Chacun porte une part de ça dans son dos : la langue que tu entends à la maison, le tchop que tu manges le soir, la danse que tu fais aux fêtes, les histoires que les grands racontent au feu. Tout ça, ça fabrique ton identité.

    Et puis, pour chaque peuple, cette diversité c’est une manière de dire : “nous aussi on compte, on existe”. Préserver les rites, faire vivre la chefferie, transmettre les proverbes… c’est une manière de garder la dignité. À l’échelle du pays entier, c’est encore plus fort : ce grand stock d’histoires, de savoir-faire, de symboles, ça devient une fierté collective, un levier même pour montrer au monde que le Camer n’est pas petit.

    Mais attends, mosaïque aussi peut avoir ses fissures. Quand les morceaux refusent de dialoguer, chacun veut briller seul, là ça devient la fragmentation. En langage simple : au lieu que la différence nous enrichisse, ça nous sépare. Tu vois ça dans les relations entre ethnies, entre régions, parfois même à l’intérieur d’une même ville.

    Et il faut dire la vérité : les blancs sont venus mettre leur propre sel dans cette affaire. La colonisation a beaucoup fabriqué ces fissures. Les Allemands d’abord, après les Français et les Anglais, ont dessiné des frontières bizarres, sans respecter nos logiques de territoire. Ils ont aussi pratiqué ce qu’on appelle l’administration indirecte : en gros, passer par les chefs pour gouverner. Mais ce système-là favorisait certains groupes et marginalisait d’autres, comme au Rwanda. Résultat : hiérarchies imposées, rivalités accentuées. Bref, ils ont creusé des fossés dans notre mosaïque, et jusqu’aujourd’hui, on vit encore avec ces lignes de séparation.

    Pourtant, après les colons, le Camer a récupéré un héritage lourd. L’indépendance est venue avec l’espoir, mais aussi avec un casse-tête : comment gérer un pays avec autant de différences sans que ça parte en palabre ? L’État a pris une société pleine de couleurs, mais au lieu de mélanger ça comme ciment national, souvent ça a été utilisé comme balance politique. Dans les nominations, dans la manière de partager les gâteaux (ressources, postes, projets), on sent que l’ethnie a trop souvent servi de ticket d’entrée. Du coup, chaque peuple guette si « son frère » est assis à la bonne place. Tu vois ? Ce jeu-là, au lieu de renforcer l’unité, transforme la diversité en compétition.

    Et puis, viens voir les stéréotypes. Hein ! Ça circule au quartier comme à l’assemblée : « tel peuple aime trop le commerce », « tel autre c’est les guerriers », « ceux-là sont rusés », « ceux-ci sont paresseux ». Ces clichés, souvent hérités des blancs ou des vieilles rivalités, enferment les gens dans des cases. Tu ne vois plus la vraie personne, tu vois seulement l’étiquette. Ça nourrit la méfiance, ça crée des distances, parfois même des insultes déguisées. Là où la différence devait nous apprendre quelque chose, elle devient prétexte à se juger.

    Regarde même le langage politique : pendant les élections, on entend moins « Camerounais », on entend plus « mon candidat ». Chaque groupe veut « protéger son fils » ou « attendre son tour ». Tu comprends la nuance ? La mosaïque, qui devrait être un grand tissu multicolore, se transforme en champ de bataille où chacun veut tirer le pagne de son côté.

    Voilà pourquoi le Camer, malgré sa richesse culturelle spectaculaire, vit toujours avec cette tension. C’est un pays où les différences sont une beauté mais aussi une épreuve permanente. La mosaïque, elle brille fort, mais parfois elle se fissure sous le poids des rivalités. Et le vrai défi, c’est d’arriver à transformer ces différences en force collective, au lieu de les laisser devenir des murs de séparation.


    Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)

    Frère, notre mosaïque-là ne dort pas, hein. Elle bouge, elle change, elle se frotte tous les jours dans les villes. Ici c’est les jeunes qui commandent la vibe. Je wanda sur les chiffres : en 2024, déjà 59,9 % de la population vit en ville (Banque mondiale), et en 2025 la médiane d’âge, c’est 18 ans seulement. Tu comprends non ? Ça veut dire qu’on est un pays de jeunes, citadins, branchés à la fois sur les traditions du quartier et sur les flux du monde entier. Ajoute encore 12,4 millions d’internautes (41,9 % de la population) et 5,45 millions de comptes actifs sur les réseaux sociaux (18,5 %) (DataReportal 2025). Résultat : nos cultures locales sont en train de se mélanger avec ce qui circule sur TikTok, Insta ou YouTube.

    Dans cette affaire, la jeunesse urbaine se retrouve au carrefour. D’un côté, tu grandis avec les codes de ta famille : les langues de la maison, la zik du village, les habits traditionnels pour les mariages, les rites pour les grands moments. De l’autre, tu scrolls chaque jour des images et des sons venus du monde entier. Pas question de choisir entre les deux, hein : tu mixes ! Tu fabriques une identité hybride qui peut donner du feu — mais qui parfois aussi crée des tensions.

    Regarde seulement côté musique. Le Mbolé, qui a commencé comme son des veillées populaires à Yaoundé dans les années 1990-2000, est devenu en dix ans un hymne urbain. Percus improvisées, chants en call-and-response, ambiance communautaire — mais la montée en puissance, c’est YouTube, Facebook et TikTok qui ont poussé ça. Aujourd’hui des gars comme Petit Malo ou Happy d’Effoulan sont suivis partout, et des médias comme RFI, TV5, VOA, Africanews en parlent comme d’un phénomène majeur. Pareil pour le Bikutsi pop : racines beti solides, mais guitare électrique et beats électroniques par-dessus. Preuve que le Camer sait prendre ses traditions et les rhabiller façon mondiale depuis longtemps.

    Même chose pour le style et la manière de socialiser. À Yaoundé, des chercheurs ont parlé des “digital fashionistas” : les jeunes qui s’échangent looks, photos et conseils via WhatsApp et Insta. À Buea, c’est TikTok qui chauffe : danses, challenges, sketchs… On prend nos propres références, on les mélange aux trends mondiaux, et ça fait un cocktail 100 % made in 237. Mais attention, ce n’est pas que pour rigoler : les études montrent que ces réseaux influencent aussi la santé, l’image du corps et les manières de vivre des jeunes Camerounais.

    Donc voilà le paradoxe : d’un côté, c’est une richesse, une créativité qui fait briller le Camer ; de l’autre, ça peut creuser un gap avec les anciens, ou avec ceux du village qui ne sont pas connectés. Le vrai défi, c’est de transformer cette hybridité en force collective — pas en nouvelle fracture.


    Replis identitaires et vivre-ensemble

    Gars, notre mosaïque-là est jolie hein, mais parfois les morceaux refusent de causer ensemble. Chacun veut rester collé seulement à son clan, son patelin, sa langue, sa religion. C’est ça qu’on appelle repli identitaire : au lieu de mélanger et partager, tu fermes la porte, tu dis « je reste avec les miens ». Et ça casse l’esprit du vivre-ensemble qu’on aime bien dire dans les discours.

    Regarde un peu ce qui s’est passé en octobre 2016. Les avocats et les enseignants des régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) ont dit trop c’est trop : on veut pas que nos tribunaux et nos écoles soient francisés de force. Ça a commencé comme des grèves, mais ça a vite chauffé. À partir de 2017, le truc est devenu conflit armé. Et là, le pays a senti que la fracture entre francophones et anglophones n’était plus seulement une théorie, mais une vraie plaie ouverte.

    L’État a réagi rapido. Le 23 janvier 2017, bim, décret qui crée la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM). Le message était clair : « Cameroun un et indivisible », anglais et français égaux, on essaie de calmer le jeu et de prêcher le vivre-ensemble.

    Mais le repli identitaire, lui, n’a pas quitté le terrain. Tu connais les dégâts ? Plus d’un million de déplacés internes, environ 80 % des écoles fermées dans les zones anglophones (ça fait plus de 800 000 élèves sans école), et un tissu social complètement déchiré. C’est plus qu’un problème de politique, ça touche la vie quotidienne des familles.

    En 2019, on a encore tenté une grande thérapie collective : le Grand dialogue national (30 septembre – 4 octobre 2019 à Yaoundé). Pendant cinq jours, gouvernants, opposants, société civile, diaspora… tout le monde a parlé. On a sorti de là un « statut spécial » pour les régions anglophones, plus un Plan de reconstruction (PPRD-NO/SO). Mais jusqu’à aujourd’hui, les résultats restent mitigés : certains disent que c’est une ouverture, d’autres pensent que c’est juste du plâtre sur une plaie qui continue de saigner.

    Bref, le repli identitaire, c’est comme une fissure dans notre mosaïque : si on ne colmate pas avec confiance, justice et vraie cohabitation, ça risque de s’élargir encore. Le vivre-ensemble, ce n’est pas seulement un slogan, c’est un travail de tous les jours.


    Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités

    Quand un Camer part à Mbeng, il ne part pas seulement avec son passeport. Il porte son village dans sa valise : la langue qu’il parle à la maison, le ndolé ou le eru qu’il va chercher coûte que coûte dans les restaurants camerounais ou chez de la famille, les chansons de Petit Pays ou de Tenor qu’il balance en soirée. La diaspora, c’est un Cameroun en miniature, mais transplanté ailleurs.

    Mais là-bas aussi, les choses changent. Le gars du village qui arrive à Paris, il se retrouve obligé de parler français tous les jours, son pikin mélange déjà anglais, argot de banlieue et quelques mots de bassa ou d’ewondo. Résultat : ça crée une nouvelle identité, un Camer à cheval entre ici et là-bas. Et ça revient toujours au pays : tu vois les vidéos TikTok d’une fille à Montréal qui danse le mbolé, ça tourne direct à Yaoundé, ça chauffe dans les mariages.

    La diaspora joue aussi un rôle politique et économique. Beaucoup envoient le nkap à la famille : selon la Banque mondiale, en 2022, les transferts de fonds de la diaspora vers le Cameroun représentaient plus de 300 millions de dollars. Cet argent-là, c’est pas seulement pour les funérailles ou les toits en tôles ; ça finance des business, des tontines internationales, et ça pèse même sur les décisions locales.

    Mais il faut aussi dire la vérité : parfois la diaspora met du piment dans les débats. Sur Facebook ou WhatsApp, certains parlent plus fort que les gens du pays, ils chauffent les palabres politiques, souvent avec une liberté qu’on n’a pas ici. Ça peut inspirer, mais ça peut aussi diviser.

    Au final, la diaspora, c’est comme un miroir. Elle montre aux Camerounais du pays qu’on peut garder ses racines même en vivant ailleurs, mais aussi que l’identité camerounaise n’est pas figée : elle voyage, elle s’adapte, elle se mélange. C’est un Camer version “update” : entre le mboa et mbeng, entre la chefferie et le métro parisien, entre la cuisine au feu de bois et Uber Eats.


    SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    Monument de la réunification

    Au fond, notre histoire, c’est celle d’un grand pagne cousu avec des tissus venus de partout : village et chefferie, école et État, église et mosquée, marché et tontine, WhatsApp et diaspora. On a vu comment la famille élargie te tient debout, comment les chefferies gardent la mémoire, comment les rites — du Ngondo au Nguon — fabriquent du lien, et comment la tontine transforme la solidarité en action. Puis la ville est arrivée avec son vacarme, l’école avec ses cahiers, les médias avec leurs images, le smartphone avec ses notifications : rien n’a disparu, tout s’est réorganisé. La tante qui veillait sur toi au quartier, c’est parfois une note vocale ; la bénédiction du chef, c’est aussi un live ; la tontine, c’est un groupe où on lève les fonds en deux clics. Autrement dit, nos fondations n’ont pas déménagé : elles ont changé de matériau.

    Mais on n’a jamais caché l’autre face du miroir : la mosaïque qui brille peut se fissurer. La diversité qui fait notre fierté — plus de langues, plus de rythmes, plus de styles qu’on ne peut compter — peut se transformer en petites frontières : stéréotypes qui collent à la peau, rivalités de terroirs, blessures héritées de la colonisation, suspicion dans les partages du pouvoir. Quand chacun parle seulement pour “son” camp, la nation devient un ring. Et pourtant, la même diversité a déjà prouvé qu’elle sait créer : des musiques qui voyagent (du Bikutsi au Mbolé), des arts royaux qui inspirent, des cuisines qui rassemblent, des langues qui se répondent — du fulfulde au camfranglais.

    La jeunesse urbaine nous a montré la direction : elle prend racine et elle branche la prise. Elle garde la langue de la maison mais danse sur des beats mondialisés, elle honore les anciens mais s’exprime en story, elle transforme la rue en studio et le quartier en scène. Ce mélange-là, s’il est bien accompagné, n’est pas une trahison : c’est une mise à jour. Même chose pour la diaspora : partie avec la valise et le village au cœur, elle renvoie l’argent, les idées, les réseaux, parfois même des tensions — mais surtout la preuve qu’on peut être du Camer ici et ailleurs, au présent.

    Alors, qu’est-ce qui nous unit, concrètement ? Pas un uniforme qui efface tout, non. Ce sont des passerelles. L’État qui arbitre juste, l’école qui enseigne le drapeau et la chanson du terroir, les chefferies qui protègent la coutume et dialoguent avec la mairie, les médias qui célèbrent la diversité sans attiser les braises. C’est aussi chacun de nous : quand on salue la langue du voisin, quand on marie les familles sans écraser les rites, quand on fait de nos groupes WhatsApp des ponts — pas des murs. Si tu veux tester l’unité du pays, regarde un match des Lions : on chante ensemble; à la mi-temps on se chambre façon village — et puis on recolle, parce qu’on sait que le but de la seconde période n’a pas de tribu.

    Au bout du compte, le Camer n’a pas besoin de choisir entre “Nation” et “Village”. La nation, c’est la grande toile ; les villages, ce sont les motifs. Si tu tires trop fort d’un côté, ça déchire ; si tu ne brodes pas, ça reste nu. Notre travail à tous, c’est d’apprendre à faire danser les deux : tenir les institutions droites et laisser les cultures respirer, encourager l’innovation et garder la racine au frais. La vraie question pour chacun : comment je parle, je mange, je prie, je vote, je crée — pour que mon morceau de mosaïque ne brille pas contre les autres, mais avec eux ?

    Si on y arrive, on aura gagné plus qu’un slogan. On aura un pays qui sait d’où il vient, qui sait où il va, et qui ne laisse personne au bord de la route. Un Camer debout, coloré, bruyant parfois, mais fait pour durer. Ici comme à Mbeng, village comme métropole, ancien comme jeune : on est ensemble.