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  • Gastronomie et alimentation au Cameroun : cuisine camerounaise

    Gastronomie et alimentation au Cameroun : cuisine camerounaise

    Cuisines, produits et transmission

    Du ndolè fumant aux milliards dépensés en céréales, chaque assiette camerounaise raconte un terroir, des mains et une réalité économique.

    Ekié, au mboa, quand quelqu’un annonce « on va juste grignoter », regarde d’abord la marmite ! On a trié les feuilles, préparé le manioc, choisi le poisson, surveillé l’huile et quelqu’un prétend connaître la seule vraie recette. Le tchop a ses talents, sa mémoire et parfois de petites querelles familiales plus piquantes que le piment.

    Mais la gastronomie camerounaise, ce n’est pas une liste de « dix plats nationaux ». Les zones forestières, les hauts plateaux et les savanes n’offrent pas les mêmes produits au même moment. Les recettes circulent entre villages, villes et diaspora ; une même préparation peut avoir plusieurs variantes légitimes. Ce qui compte, c’est qui la prépare, avec quels ingrédients, et pour quelle occasion.

    L’OMPI, organisation des Nations unies chargée de la propriété intellectuelle, a étudié vingt traditions culinaires en 2021. Une table ronde d’environ cent personnes en a sélectionné dix pour un projet de valorisation touristique. Ce travail fait apparaître un enjeu qui dépasse l’assiette : la transmission des recettes, la reconnaissance de leurs détenteurs et les revenus que la gastronomie peut générer. Comprendre le programme et la sélection.

    Ndolè et poulet frit servis sur une assiette, photographie au Cameroun.
    Ndolè accompagné de poulet frit dans un restaurant camerounais (2025). Source et licence Photo : Mbiappa William — CC0 1.0.

    Le secret du ndolè commence avant la marmite. On froisse, presse et rince plusieurs fois les feuilles de Vernonia amygdalina pour atténuer leur amertume. Les arachides trempées puis finement écrasées apportent le liant de la sauce ; poisson fumé, crevettes ou viande développent ensuite ses saveurs. Le travail des feuilles demande du temps et peut même devenir une activité commerciale à part entière, lorsqu’elles sont vendues déjà préparées. Découvrir les techniques de préparation.

    Derrière les saveurs vient une autre question : comment un pays capable de produire autant de vivres peut-il importer des céréales à coups de milliards, alors que certains ménages peinent à se nourrir ? Nous allons suivre les ingrédients du champ au marché, les gestes jusqu’à la table, puis les chiffres jusqu’à leur source. Sans sauce arrangée.

    Dix régions, des recettes qui voyagent

    Dans le Littoral, les poissons, feuilles et produits du palmier occupent une place importante ; sur les hauts plateaux, on travaille le taro, le maïs, les légumes-feuilles et les tubercules. Au Nord, sorgho, mil, niébé et produits d’élevage répondent aussi aux saisons plus marquées. Ce sont des repères, pas des frontières : les marchés réunissent des produits de plusieurs régions, les familles voyagent, les recettes s’adaptent.

    L’achu, taro pilé accompagné d’une sauce jaune, est associé à des traditions de l’Ouest et du Nord-Ouest. En 2026, le Cameroun l’a présenté comme candidature au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Le dossier permet de comprendre les gestes, les ustensiles et les contextes de transmission ; candidature ne signifie pas inscription acquise. Suivre le dossier officiel.

    À regarderBrut Afrique — préparation de l’achu et de la sauce jaune▶ Regarder la vidéo
    Lucas présente la préparation de la sauce jaune camerounaise accompagnée de taro, dans une vidéo de Brut Afrique publiée en 2026 (lecteur Dailymotion officiel) Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine Vidéo : Brut Afrique — présentateur Lucas — lecteur Dailymotion

    Dans la vidéo de Brut Afrique, Lucas prépare la sauce jaune qui accompagne le taro pilé. L’huile de palme rouge, le calcaire alimentaire et les épices donnent à la sauce sa couleur et sa texture caractéristiques ; il faut les incorporer et les travailler avec soin. Le taro, lui, est cuit puis pilé jusqu’à obtenir une pâte souple. Ce sont deux préparations complémentaires : la sauce relève le taro, et celui-ci absorbe les saveurs. Le dossier UNESCO explique précisément ce rôle des ingrédients et du pilage. Préparation de la sauce jaune.

    Dans un njoka, une fête, piler le taro, préparer la sauce, dresser les plats et partager le repas font aussi travailler plusieurs personnes ensemble. À travers ces gestes s’organisent l’accueil, la transmission et les relations entre générations.

    On parle donc de cuisines camer, au pluriel. Leur identité tient au travail des personnes et à l’histoire de leurs pratiques, pas à une carte administrative des plats « réservés » à telle ou telle région.

    Quand les plantes racontent les migrations

    Le kilichi, viande séchée et épicée, raconte des savoir-faire importants dans les zones pastorales. Le foléré nous ramène aux plantes consommées en sauce ou transformées en boisson selon les usages. Les calendriers ne sont pas identiques partout : la FAO distingue en 2026 les saisons du maïs du Centre et les cultures septentrionales de maïs, mil et sorgho, plus dépendantes d’une grande saison des pluies. Voir les calendriers agricoles.

    Champ de maïs et de niébé en contre-saison dans l’Extrême-Nord du Cameroun.
    Culture de maïs et de niébé en contre-saison dans l’Extrême-Nord camerounais, photographiée en avril 2025. Source et licence Photo : HAMIDOU KAOU 6767 — CC0 1.0.

    Dans l’Extrême-Nord, associer maïs et niébé permet de tirer d’une même parcelle deux produits différents : une céréale à transformer en farine ou en bouillie, et une légumineuse dont les grains entrent dans de nombreuses préparations. En contre-saison, la disponibilité de l’eau et l’organisation des travaux deviennent déterminantes. Diversifier les cultures peut aussi répartir les risques quand les prix ou les récoltes varient.

    Small small, les plantes ont voyagé par étapes. Et attention au piège du « ça pousse ici depuis toujours ». Maïs, manioc, arachides, piment et tomates sont venus des Amériques après le début des échanges transatlantiques. Les bananiers et plantains ont des trajectoires asiatiques plus anciennes. Des ignames et céréales africaines étaient déjà cultivées ou collectées auparavant. L’ouvrage scientifique du National Academies Press retrace ces circulations : leur adoption a progressivement transformé les féculents disponibles, les techniques de culture et les façons de cuisiner. Lire l’étude sur les plantes africaines.

    L’histoire a aussi sa part de terre et de travail. À la fin du XIXe siècle, les sociétés coloniales allemandes ont installé des plantations destinées notamment au cacao, à la banane, au caoutchouc et à l’huile de palme autour du Mont Cameroun. L’historien Marc Michel décrit l’appropriation de terres et les tensions provoquées par ce système. En 1947, la Cameroon Development Corporation (CDC) a repris de vastes plantations sous administration britannique. Ces choix ont orienté des terres et des emplois vers les cultures d’exportation. Leur héritage se retrouve dans les questions foncières, les emplois agricoles et le poids des filières destinées aux marchés extérieurs. Les plantations à la période allemande · Les enjeux fonciers Bakweri.

    La cuisine camerounaise n’est pas moins camerounaise parce que certains produits ont voyagé. Ce sont des générations de cultivateurs et de cuisinières qui les ont sélectionnés, associés et transformés. Les échanges de produits et les pratiques locales existaient déjà avant la colonisation ; les transformations ultérieures ont ajouté de nouvelles plantes, de nouvelles contraintes et de nouveaux marchés.

    De la sauce aux feuilles : les grands classiques ont des variantes

    Le ndolè, associé notamment aux traditions sawa de la côte, demande de travailler des feuilles amères avec des arachides, puis d’ajouter selon les versions viande, crevettes ou poisson fumé. Le miondo, fin bâton de manioc, accompagne volontiers ce mélange. Mais aucune proportion n’est universelle : famille, ville, saison et moyens disponibles changent la recette.

    Le koki suit un autre chemin : des grains de niébé ou de haricots écrasés, de l’huile de palme et une cuisson enveloppée à la vapeur. Dans l’Ouest, le kondrè travaille du plantain non mûr longuement mijoté. Plus au nord, les céréales accompagnent des sauces et des produits de l’élevage. Chaque plat est une manière de traiter des ingrédients autant qu’un nom dans un menu.

    Plusieurs plats camerounais présentés côte à côte.
    Divers plats présentés ensemble : koki, gombo, sanga, katikati et taro sauce jaune (2023). Source et licence Photo : Destiny DEFFO — CC BY-SA 4.0.

    Sur une même table, le koki cuit à la vapeur, le taro pilé et les sauces mijotées racontent trois techniques différentes. Les grains, les tubercules et les feuilles n’exigent ni la même préparation ni la même chaleur. C’est cette maîtrise des textures qui permet de passer de quelques produits de base à des plats très différents.

    L’étude exploratoire commandée par l’OMPI recense notamment ndomba, mbongo’o tchobi, kilichi, eru et kondrè. En identifiant les ingrédients et les métiers associés, elle montre aussi comment les producteurs, les restaurateurs et les personnes qui transmettent les recettes peuvent participer à une économie du patrimoine culinaire. Consulter les traditions étudiées.

    D’ailleurs, quand deux personnes défendent avec passion « la seule vraie recette » de leur grand-mère, demande-leur plutôt de montrer le geste qui fait la différence. Le débat devient tout de suite plus instructif qu’un concours de certitudes.

    Le goût se construit avec les mains

    On peut réunir tous les ingrédients d’un plat et le rater quand même. La pâte est trop liquide, les feuilles ont gardé leur amertume, l’enveloppe s’ouvre dans la marmite… Massa, une recette ne se réduit pas à « mélange et laisse cuire » !

    La préparation d’un gâteau de haricots enveloppé demande de travailler la pâte, doser l’huile, choisir les feuilles et maîtriser la cuisson à la vapeur. Ces gestes s’apprennent en observant des personnes expérimentées et en recommençant. Ils créent une texture, un goût et une manière de servir.

    Koki démoulé encore posé sur ses feuilles.
    Koki sorti de son enveloppe de feuilles, photographié au Cameroun (2023). Source et licence Photo : Destiny DEFFO — CC BY-SA 4.0.

    Le programme de l’OMPI sur le tourisme gastronomique étudie justement les techniques et leur valorisation. Décrire les gestes facilite les formations, la transmission et la création d’activités. Pour que cette valorisation soit utile, les personnes qui détiennent les savoir-faire doivent aussi être associées aux décisions et aux retombées. Comprendre la démarche de valorisation.

    Le savoir culinaire se transmet souvent à la maison, presque sans cérémonie : « lave encore », « écrase plus fin », « ne laisse pas le feu partir ». Pour djaffer — manger — un bon repas, il a fallu apprendre à le préparer. Ce qui paraît ordinaire représente une connaissance précise, utile à la fois à l’alimentation et à la mémoire collective.

    Eru et manioc : le secret est dans la transformation

    Le eru, dans des cuisines du Sud-Ouest, associe des feuilles finement découpées, d’autres légumes-feuilles, de l’huile de palme et, selon la version, des ingrédients fumés. On le sert souvent avec une pâte de manioc appelée water fufu. Pour nyama — manger — comme il faut, la différence de texture compte autant que les épices : la découpe et le temps de cuisson changent le plat.

    Water fufu blanc accompagné d'une préparation verte d'eru.
    Water fufu et eru servis ensemble, photographie camerounaise (2017). Source et licence Photo : Minette Lontsie — CC BY-SA 4.0.

    Le bobolo raconte un autre travail. Les racines de manioc sont préparées, parfois fermentées, transformées en pâte, puis enveloppées et cuites. Un guide de l’IITA, l’Institut international d’agriculture tropicale, décrit des procédés de transformation des dérivés du manioc : trempage, fermentation, lavage, mise en forme et cuisson ne répondent pas tous au même objectif. Lire le guide technique.

    Ces gestes modifient la texture et le goût, facilitent l’utilisation et permettent de traiter correctement une racine qu’on ne doit pas consommer n’importe comment. Le résultat recherché commande les étapes : le trempage et la fermentation travaillent la pâte, tandis que la mise en forme et la cuisson facilitent le transport, le service et la consommation.

    Autre point à retenir : une plante peut avoir plusieurs noms. Le Gnetum africanum intervient dans des préparations appelées eru ou okok. Cette identification éclaire les circuits des feuilles, de leur collecte ou culture jusqu’à la découpe fine et à la vente, tandis que chaque cuisine conserve ses propres associations d’ingrédients.

    Fumer, sécher et conserver : le prix caché du goût

    Le poisson fumé donne une profondeur particulière à de nombreuses sauces. La mbounga, terme familier pour du poisson fumé, raconte aussi un défi économique : comment conserver et transporter un produit fragile quand la chaîne du froid n’est pas assurée partout ?

    Poisson d’eau douce fumé présenté à l’extérieur
    Poisson d’eau douce fumé photographié en octobre 2024, illustration d’une technique de conservation Source et licence Photo : BACHELOR45 — CC BY-SA 4.0

    Le fumage, le séchage, le salage et l’emballage n’agissent pas de la même manière. Ils modifient l’humidité, les arômes et les possibilités de transport. Pour que les produits restent sûrs, les températures, le temps de traitement, l’eau, la propreté et le stockage comptent. Une bonne odeur de fumée ne garantit pas une préparation sans risque.

    Au chantier, petite gargote dans certains usages camerounais, ces produits rendent possible la préparation de sauces dont les ingrédients ont parfois traversé plusieurs marchés. Le pêcheur, la personne qui fume le poisson, le transporteur et la vendeuse apportent chacun leur travail et leur coût. Ce n’est pas toujours un gombo — une affaire rentable — pour chacune de ces personnes.

    La FAO montre, dans une étude sur certains produits alimentaires issus de la forêt camerounaise, que la saisonnalité, les moyens de stockage et l’accès aux marchés font varier disponibilité et prix. Quand l’offre diminue ou qu’un produit se conserve mal, le négociant achète plus difficilement et le consommateur peut payer davantage. Mieux stocker et transporter réduit une partie de cette pression sur les prix. Lire l’étude sur les marchés.

    La prochaine fois qu’un poisson fumé te semble cher, demande-toi combien de mains et de kilomètres ont permis de le retrouver dans la marmite.

    La nourriture pousse au champ, mais se vend en ville

    Un marché bien garni donne l’impression que les tomates et les plantains ont poussé derrière les étals. En réalité, il faut récolter, charger, transporter, conserver puis vendre. Une piste impraticable, un véhicule immobilisé ou un produit qui se gâte modifie directement ce que le client peut acheter, et à quel prix.

    Étals d'un marché de fruits et légumes à Penja
    Marché de fruits et de légumes à Penja, photographie datée du 12 décembre 2016 Source et licence Photo : Bediong — CC BY-SA 4.0

    Les bayamsellam sont des commerçantes qui achètent des marchandises, notamment vivrières, pour les revendre. La FAO décrit leur rôle dans les circuits de certains produits forestiers non ligneux au Cameroun. Ces intermédiaires rassemblent des produits venus de plusieurs producteurs, les trient, les transportent et les proposent aux clients. Cette fonction de regroupement est essentielle lorsqu’un petit cultivateur ne peut pas approvisionner seul les marchés urbains. Comprendre les circuits de vente.

    Le njangi, forme d’épargne ou de crédit collectif tournant, peut aider des commerçants à réunir le capital nécessaire à leurs achats. Ce mécanisme ne remplace toutefois ni un entrepôt adapté, ni une route en état, ni l’accès à des prix d’achat transparents.

    Une marchandise qui ne peut pas waka — avancer — jusqu’au marché ne nourrit ni les clients ni les revenus. Le prix final se construit donc bien avant le passage en caisse : le transport, les pertes et l’argent avancé pour acheter la récolte comptent autant que la négociation sur l’étal. Le sujet de l’alimentation débouche ainsi sur les infrastructures et le financement. Produire davantage sans pouvoir acheminer les récoltes peut laisser les paysans avec des pertes et les villes avec des produits trop chers. Une politique vivrière se juge aussi sur ce lien entre production et consommation.

    La vendeuse, son asso et le vrai coût des tomates

    Sur un marché comme celui de Foumban, les vivres passent de main en main avant d’arriver dans le panier du client. La vendeuse fixe son prix en tenant compte de la marchandise, du transport, du risque d’invendus et du pouvoir d’achat de ses habitués. La meilleure négociation du monde ne fait pas disparaître ces coûts.

    Marché et stands de commerçants à Foumban
    Vue d’un marché à Foumban, photographié le 27 février 2007 Source et licence Photo : Elin — CC BY 2.0

    Au marché, on peut aussi tchatcher, discuter, sans toujours conclure une vente. Un asso, c’est un client habituel, celui qui revient et connaît ses commerçants. Un appacheur essaie au contraire d’attirer de nouveaux acheteurs. Deux mots du commerce, deux façons de créer des ventes : fidéliser ou prospecter.

    Une enquête de la FAO et du CIFOR, réalisée en 1995 et 1996, a étudié 25 marchés de produits forestiers dans la zone humide du Cameroun, avec les réponses de 426 commerçants. Elle décrit le rôle central des acheteuses-revendeuses, les variations saisonnières de l’offre et les difficultés de stockage des denrées périssables. L’enjeu est concret : plus un produit risque de se gâter, plus vite il faut le vendre, parfois avec une marge réduite. Les résultats de l’enquête FAO.

    Le prix payé en ville doit ainsi rémunérer plusieurs opérations, depuis la collecte jusqu’à la vente. Un prix élevé pour le client peut coexister avec un revenu modeste pour le producteur lorsque les trajets et les pertes absorbent une partie de la valeur.

    Tu peux bien sûr négocier. Mais si tu discutes le tarif de trois tomates comme si tu achetais un terrain à Bonanjo, rappelle-toi que la vendeuse, elle aussi, cherche à finir sa journée avec quelque chose dans la poche.

    Circuits, soya et tables de fête

    La restauration populaire a ses adresses, ses horaires, ses odeurs et ses habitués. Des atchomo, petits beignets, peuvent côtoyer d’autres encas et des brochettes. Le circuit, petit restaurant ou gargote dans certains usages, et le stand de soya n’ont pas le même modèle économique qu’un grand établissement. Pourtant, ils nourrissent les gens, créent des activités et transmettent des recettes.

    Chez un aboki, terme qui peut désigner un vendeur de soya, l’essentiel se joue dans la marinade, la découpe, le dosage du feu et la cuisson des brochettes. L’appellation ne permet pas de décider automatiquement de l’origine ou de la religion d’un vendeur : on parle ici du métier, pas d’une étiquette identitaire.

    Repas de maïs avec poulet rôti et légumes servi sur une assiette
    Repas de maïs, poulet rôti et légumes photographié dans le Nord-Ouest le 7 janvier 2026, appelé « kiban » par l’auteure Source et licence Photo : OlgaEmma — CC0

    Dans le Nord-Ouest, un repas appelé kiban réunit ici maïs, poulet et légumes. Cette association met sur la table une céréale nourrissante, des légumes préparés et une viande qui demande une cuisson maîtrisée. En contexte de fête ou de repas collectif, l’organisation compte autant que le menu : il faut coordonner les cuissons et servir plusieurs convives. Le kiban et ses ingrédients.

    Aux repas peuvent s’ajouter des boissons à base de bissap, de gingembre ou de tamarin. Le matango est du vin de palme fermenté : sa consommation dépend des personnes, des occasions et des règles applicables. Les jus et les boissons fermentées répondent à des usages différents ; leur préparation et leur service font également partie des métiers de la restauration.

    Un repas réussi repose enfin sur les personnes qui achètent, cuisinent, servent, nettoient et assurent l’hygiène. Leur travail mérite autant de place que la recette elle-même.

    Le riz, le blé et la facture qui fait parler

    Le nkap, c’est l’argent dans certains usages. Et la facture céréalière camerounaise lui donne tout son poids : selon l’INS, le riz importé représentait 318,6 milliards de FCFA en 2024 et le blé 214,1 milliards. En 2025, les données provisoires montrent respectivement 268,7 milliards pour le riz et 187,8 milliards pour le blé. L’ensemble des céréales importées atteint alors 466,9 milliards de FCFA, soit 8,9 % de toutes les importations. Chiffres 2024 · Chiffres provisoires 2025.

    Préparation de koki à base de niébé au Cameroun
    Koki photographié le 25 mars 2025 au Cameroun, illustration d’une préparation à base de niébé Source et licence Photo : Adesolive — CC0

    Le koki illustre ce que signifie transformer une récolte : les grains de niébé sont triés, préparés, broyés puis cuits dans des feuilles. Entre le sac de grains vendu au marché et la portion servie, il y a du temps de travail, de l’énergie, des ingrédients complémentaires et un savoir-faire qui peuvent créer davantage de valeur sur place.

    Dans le même temps, le pays cultive du maïs, des tubercules, des légumes et des légumineuses. Ces filières ne répondent pas toutes aux mêmes usages que le blé destiné aux minoteries : c’est une partie de l’explication de la facture céréalière. La baisse observée en 2025 dépend aussi des quantités achetées, des cours mondiaux et des conditions d’approvisionnement. Pour juger l’import-substitution, il faut donc regarder les volumes effectivement remplacés par la production et la transformation locales.

    La SND30, stratégie nationale de développement 2020–2030, encourage notamment la transformation locale. Mais remplacer certaines matières importées suppose des volumes réguliers, des équipements, un contrôle de qualité et des acheteurs. Une pâte de niébé transformée localement montre une activité concrète ; elle ne remplace pas automatiquement la farine de blé dans une boulangerie.

    On rencontre aussi l’expression Atangana bread, appliquée à un bâton de manioc présenté comme alternative au pain. C’est une image parlante, mais la farine de manioc et le blé n’ont pas les mêmes propriétés pour la panification. Le ndem serait de confondre intention et résultat. Pour évaluer l’import-substitution, demandons combien de produits sont réellement transformés, à quel coût, avec quels emplois et quelle qualité. C’est là que se joue la souveraineté alimentaire — pas dans la seule annonce de milliards.

    À quoi sert une belle récolte si le repas reste inaccessible ?

    La faim me pourchasse : derrière cette expression familière, il peut y avoir une difficulté réelle à se nourrir. On peut voir des marchés pleins et rencontrer des familles qui n’ont pas les moyens d’y acheter assez. La FAO estimait, à partir d’une analyse du Cadre Harmonisé menée en octobre 2025, que plus de 2,8 millions de personnes risquaient une insécurité alimentaire aiguë sévère entre juin et août 2026, dont environ 250 000 en phase d’urgence. Cette projection correspond à une période de soudure où les réserves des ménages peuvent diminuer avant les récoltes. Pour les familles concernées, l’urgence se traduit par des repas réduits, des dépenses reportées et des arbitrages difficiles entre nourriture et autres besoins essentiels. Le bulletin FAO daté.

    Assiette de plantain en sauce jaune avec viande
    Plantain non mûr mijoté avec huile de palme, viande et graines de courge, photo du 15 octobre 2025 Source et licence Photo : Giftcup — CC BY-SA 4.0

    Conflits, déplacements de populations, épisodes de sécheresse et prix élevés perturbent à la fois la production et l’accès aux marchés. Même avec une bonne récolte dans une autre région, un ménage peut manquer de revenus pour l’acheter. À l’échelle du pays, l’enquête ECAM 5 indique qu’en 2022, 37,7 % des habitants étaient sous le seuil national de pauvreté monétaire. La pauvreté monétaire renseigne sur les ressources des ménages, tandis que le Cadre Harmonisé analyse la gravité de leurs difficultés d’accès à l’alimentation. Les deux indicateurs éclairent des dimensions différentes d’un même défi. Résultats des ménages.

    Une préparation de plantain peut être délicieuse et nourrissante, mais un plat traditionnel ne garantit pas à lui seul une alimentation assez diversifiée, une hygiène suffisante ni l’accès aux soins. Pour agir, il faut donc regarder la qualité de l’alimentation, mais aussi son prix, sa disponibilité, l’accès à l’eau potable et les conditions de vie qui orientent les choix du ménage.

    Quand quelqu’un répond on est là, formule familière pour dire qu’on tient le coup, tu ne connais pas forcément ses difficultés. Les politiques alimentaires doivent justement regarder les prix, les revenus et les situations locales, pas seulement les recettes vantées sur les affiches.

    Un patrimoine qui bouge, une cuisine qui se transmet

    Une recette peut ambiancer — donner vie à — une fête, puis voyager avec une famille. À Yaoundé, les migrations et les contraintes de la vie urbaine modifient les achats, les horaires et parfois les ingrédients. Une étude consacrée aux pratiques alimentaires de populations installées dans la capitale documente ce type d’adaptations : les traditions ne restent pas congelées dans un village imaginaire. Migrations et pratiques alimentaires.

    Feuilles et préparation culinaire d'ekwang dans une cuisine
    Ekwang en préparation, cocoyam râpé enveloppé dans ses feuilles, photo du 23 février 2026 Source et licence Photo : Etappe — CC BY-SA 4.0

    Préparer l’ekwang commence par le macabo râpé, travaillé puis réparti en petites portions enveloppées dans des feuilles. Ces paquets sont ensuite cuits dans une sauce : leur taille et leur façon d’être refermés influencent la tenue du plat, la cuisson et le temps qu’il faut pour nourrir toute une tablée. Le pliage de l’ekwang.

    La candidature de l’achu à l’UNESCO ouvre aussi une question de redistribution : à qui profite la reconnaissance ? Aux cuisinières et aux personnes qui transmettent, ou seulement aux établissements qui vendent une expérience gastronomique ? Une démarche patrimoniale sérieuse doit documenter la provenance des savoir-faire, demander les consentements nécessaires et associer leurs détenteurs aux retombées.

    Il y a de la place pour la cuisine des familles, la restauration populaire, la transformation industrielle et l’invention des jeunes chefs. Aucun de ces mondes ne remplace automatiquement les autres. L’essentiel est d’apprendre pourquoi un geste existe, avant de vouloir en faire une marque ou une tendance.

    Sources et méthodes : apprendre à lire l’assiette
    1. OMPI — Propriété intellectuelle et tourisme gastronomique : Cameroun · Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI)
    2. UNESCO — Cameroun : candidature de l’achu sur la Liste représentative 2026 · UNESCO
    3. FAO — GIEWS Country Brief: Cameroon, avril 2026 · Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
    4. Dr Monique Bagal — Étude exploratoire des principales traditions culinaires existantes au Cameroun (OMPI, 2021) · Monique Bagal, pour l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle
    5. WIPO — IP and Gastronomic Tourism, programme international · OMPI/WIPO
    6. IITA — New Cassava Varieties for Cameroon, Technical Guide, Appendix II · International Institute of Tropical Agriculture (IITA)
    7. FAO — Marketing of Non-Wood Forest Products in the Humid Forest Zone of Cameroon · FAO
    8. FAO — marchés de produits forestiers non ligneux du Cameroun · FAO
    9. Commercialisation de produits forestiers non ligneux dans la zone forestière humide du Cameroun · FAO / CIFOR
    10. Wikimedia Commons — Traditional Meal Of the North West Region of Cameroon · OlgaEmma, documentation photographique sur Wikimedia Commons
    11. INS — commerce extérieur 2024 définitif · Institut national de la statistique (INS)
    12. Cadre Harmonisé / FAO — insécurité alimentaire 2026 · FAO GIEWS / Cadre Harmonisé
    13. Musée de l’histoire de l’immigration — Migrations et pratiques culinaires (Yaoundé) · Jean-Marie Essomba, Mbonji Edjenguèlè, Patrick Pasquet et Annie Hubert

    Les recettes méritent des sources aussi précises que leurs ingrédients. Pour identifier les traditions et leur valorisation, l’OMPI a conduit en 2021 une étude de cadrage et un programme portant sur plusieurs préparations. L’étude fournit des exemples de recettes, de gestes et de produits qui peuvent servir de base à la transmission et à la valorisation de la gastronomie. Le programme et sa portée.

    Avant de djaffer — manger —, on peut aussi apprendre d’où viennent les recettes. Pour les techniques, le ministère du Tourisme présente plusieurs cuisines régionales, et l’IITA documente la transformation du manioc. Pour les plantes, les noms du marché doivent être rapprochés d’une identification botanique : le Gnetum africanum est associé aux appellations eru ou okok dans plusieurs usages. Les plats expliqués · Le guide du manioc.

    Feuilles vertes de Gnetum africanum disposées et photographiées en gros plan.
    Feuilles de Gnetum africanum photographiées en 2017 : la désignation botanique permet de relier des noms culinaires différents à une plante documentée. Source et licence Photo : Minette Lontsie / Serieminou — CC BY-SA 4.0

    Les feuilles de Gnetum sont utilisées notamment dans l’eru et l’okok. Leur préparation mobilise le tri, une découpe très fine et l’association avec d’autres ingrédients selon le plat. Cette étape explique pourquoi les feuilles peuvent être vendues déjà préparées : une partie du travail de cuisine est alors réalisée au marché.

    Pour les données économiques, l’INS publie les statistiques douanières de 2024 et les données provisoires de 2025. Pour la sécurité alimentaire, la FAO rapporte des projections datées issues du Cadre Harmonisé. Données 2025 · Prévisions de sécurité alimentaire.

    Et massa, derrière une assiette se retrouvent des siècles de circulation de plantes, les gestes d’une famille, le travail des marchés et des choix économiques qui touchent tout le pays.

    Du champ à la marmite, la gastronomie camerounaise raconte autant ceux qui cultivent et transmettent que ceux qui viennent s’asseoir pour manger.

    Lexique culturel
    1. Ekié — Surprise, étonnement ou stupéfaction, parfois admiration, exprimés par une exclamation. ↩
    2. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    3. Tchop — Manger ; selon le même mémoire, « tchop maitrise » signifie aussi accepter la situation. ↩
    4. Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) — Organisation intergouvernementale à l’origine d’un projet de valorisation des traditions culinaires et du tourisme gastronomique au Cameroun. Consulter la source ↩
    5. Achu — Préparation culinaire camerounaise de taro pilé et de sauce jaune. ↩
    6. UNESCO patrimoine culturel immatériel Cameroun — Inventaire et suivi officiels des éléments inscrits et des candidatures du Cameroun au patrimoine culturel immatériel. Consulter la source ↩
    7. Njoka — Fête ou festivité ; le même mot peut aussi désigner l’action de faire la fête. ↩
    8. Camer — 1. Du Cameroun, en général les natifs. 2. Parler du Cameroun. ↩
    9. Kilichi — Aliment de viande séchée très épicée. ↩
    10. Foléré — Légume consommé en sauce. ↩
    11. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) — Agence des Nations unies produisant notamment des évaluations agricoles, alimentaires et de sécurité alimentaire sur le Cameroun. Consulter la source ↩
    12. small small — Un peu, par petites quantités ; peut exprimer une progression graduelle. ↩
    13. National Academies Press — Plateforme de publications scientifiques des académies nationales américaines, dont l’ouvrage Lost Crops of Africa consacré à l’histoire et au potentiel de cultures africaines. Consulter la source ↩
    14. Mont Cameroun — Volcan et massif du Sud-Ouest ; ses terres ont accueilli des plantations d’exportation au cours de la colonisation. Consulter la source ↩
    15. Cameroon Development Corporation (CDC) — Entreprise agro-industrielle créée en 1947, à partir de plantations du territoire sous administration britannique. Consulter la source ↩
    16. Ndolè — Plat de légume amer aux arachides. ↩
    17. Sawa — Douala ↩
    18. Miondo — Fins bâtons de manioc servis avec le ndolè. ↩
    19. Koki — Gâteau de haricot écrasé cuit à l’huile de palme. ↩
    20. Massa — Forme d’adresse familière (« monsieur ») ; interjection de surprise. ↩
    21. Djaffer — Manger ↩
    22. Éru — Légume consommé en sauce. ↩
    23. Nyama — Manger ↩
    24. Bobolo — Plat de manioc fermenté pilé, cuit à la vapeur dans une feuille. ↩
    25. IITA — Institut international d’agriculture tropicale ; ses guides techniques documentent notamment le manioc, sa sélection et certaines transformations alimentaires. Consulter la source ↩
    26. Gnetum africanum — Nom scientifique d’un groupe de lianes-feuilles comestibles présentes en Afrique centrale, utilisées entre autres dans l’ér(u) et l’okok. Consulter la source ↩
    27. Mbounga — Poisson fumé. ↩
    28. Chantier — 1. Gargotte, « restaurant » camerounais, souvent tenu par une « veuve joyeuse » (plus souvent à Yaoundé). 2. Lieu de débrouillardise : cours de répétition, business. ↩
    29. Gombo — Affaire qui rapporte de l’argent selon usage argotique; homonyme du légume. ↩
    30. Bayamsellam — Femme intermédiaire qui achète des marchandises pour les revendre. ↩
    31. Njangi — Forme de tontine ou de collecte collective à contributions régulières, attribuées aux membres à tour de rôle. ↩
    32. Waka — Marcher ; fonctionner. ↩
    33. Foumban — Ville de l’ouest du Cameroun où se trouve le palais royal du royaume bamoun ; des éléments architecturaux anciens sont documentés dans des collections muséales. Consulter la source ↩
    34. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    35. Asso — Client habituel ↩
    36. Appacheur — Sorte de commercial qui appache (voir Appacher) ; son rôle est d’attirer l’acheteur potentiel vers le stand d’un vendeur. ↩
    37. Atchomo — Petits beignets vendus notamment près des écoles ↩
    38. Circuit — Petit restaurant populaire, gargotte ↩
    39. Aboki — Vendeur de soya. ↩
    40. Kiban — Nom donné à un repas photographié dans la région du Nord-Ouest en janvier 2026, présenté avec maïs, poulet et légumes. ↩
    41. Matango — Vin de palme. ↩
    42. Nkap — Argent. ↩
    43. Institut national de la statistique (INS) — Organisme public camerounais de statistique ; auteur, avec le BUNEC et le MINSANTE, du rapport sur les statistiques de l’état civil au Cameroun (2018-2022), publié en 2023. Consulter la source ↩
    44. SND30 — Stratégie nationale de développement 2020–2030 du Cameroun, incluant des objectifs de transformation et de substitution aux importations. Consulter la source ↩
    45. Atangana bread — Appellation d’un bâton de manioc présenté comme substitut du pain ↩
    46. Ndem — Situation embarrassante ou délicate ; peut s’employer comme verbe selon la source. ↩
    47. La faim me pourchasse — J’ai faim ↩
    48. Cadre Harmonisé — Cadre consensuel d’analyse de la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et au Sahel ; ses phases 3 et 4 concernent respectivement crise et urgence. Consulter la source ↩
    49. ECAM 5 — Cinquième enquête camerounaise auprès des ménages réalisée en 2021–2022 par l’INS et ses partenaires ; décrit les conditions de vie et la pauvreté. Consulter la source ↩
    50. On est là — Réponse familière à « comment vas-tu ? », pouvant exprimer un état de présence, une manière de tenir bon ou une réponse non détaillée. ↩
    51. Ambiancer — Contribuer à rehausser l’éclat de la fête ; on dit aussi « être dedans », c’est-à-dire dans la fête. ↩
    52. Djoss — Parler, causer. ↩
    53. Falla — Chercher. ↩
    54. Kougna-kougna — Petit à petit, progressivement ↩
    55. Kongossa — Commérage, rumeur ou propos médisant. ↩
  • Cinéma et Audiovisuel au Cameroun

    Cinéma et Audiovisuel au Cameroun

    Images, récits et écrans

    Du grand écran à la télévision, les images camerounaises racontent le pays, ses vies et ses mémoires.

    Quand les salles ferment, les histoires ne s’arrêtent pas de circuler. Janvier 2009 : les dernières grandes salles traditionnelles du Cameroun ferment. À Yaoundé, à Douala, à Bafoussam, les écrans s’éteignent. Pourtant, dans le mboa, les caméras continuent de tourner. Il y aura d’autres chemins vers les spectateurs.

    Une œuvre née au mboa peut parcourir le monde avant de trouver des spectateurs chez elle. En 1976, Muna Moto de Jean-Pierre Dikongué Pipa reçoit l’Étalon d’or de Yennenga au FESPACO. Beaucoup plus tard, Mambar Pierrette de Rosine Mbakam entre dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes à Cannes en 2023. Entre ces deux films, presque un demi-siècle : d’autres manières de produire, de filmer, d’écouter et de montrer la vie. Découvrir Muna Moto · Découvrir Mambar Pierrette.

    Muna Moto — fiche et bande-annonceFiche du film et bande-annonce proposées par African Film Festival. African Film Festival

    À regarderCiné Club N’KAH — Dikongué-Pipa autour de Muna Moto▶ Regarder la vidéo
    Extrait de discussion sur le film Muna Moto à Yaoundé, diffusé en janvier 2025. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine AlternativeTV / Tell and Be Africa

    Mais le cinéma ne résume pas toute l’histoire de l’image et du son au Cameroun. Il y a les documentaires, la télévision, les séries, les films d’animation, les créations destinées au téléphone et les personnes qui travaillent derrière chaque image. Une caméra ne fait pas tout : il faut une idée, des équipes, une voix, du matériel, des droits, puis un chemin jusqu’au public.

    Cet article suit ce parcours. Il revient sur les pionniers et les œuvres qui ont marqué le paysage, s’arrête sur les récits contemporains et les métiers, puis pose une question très concrète : comment une création camerounaise peut-elle vivre, être vue, être entendue et être conservée, ici comme ailleurs ?

    Des premiers films aux écritures singulières

    Vrai-vrai, notre cinéma n’est pas l’histoire d’un seul homme et d’une seule caméra. Il y a les pionniers, les acteurs du théâtre, les techniciens, les salles, les personnes qui financent les films et celles qui achètent un billet. Si on oublie ce monde autour des œuvres, on manque la moitié du récit.

    On cite volontiers les récompenses et les affiches. Elles comptent, mais elles laissent dans l’ombre tout le travail qui permet à un film d’exister. Dans les années 1970, le Cameroun essaie de créer les conditions d’une production nationale : en 1973, il met en place le Fonds de développement de l’industrie cinématographique, le FODIC. L’État entend soutenir le matériel, les tournages et la billetterie. Lire l’étude historique.

    Portrait d'un cinéaste en discussion lors d'un événement public
    Jean-Pierre Dikongué Pipa lors d’une rencontre à New York en mai 2024. Source et licence Adjoajo

    C’est cette double histoire que nous allons suivre : celle des récits et celle des moyens de les faire circuler. Un film peut être inventif et primé sans disposer, dans son pays, d’un circuit qui permette au public de le rencontrer. Et les choix esthétiques des cinéastes ne se comprennent pas toujours sans regarder leurs conditions de fabrication.

    Quand les Camerounais prennent la caméra

    1962. Un court métrage de 26 minutes raconte des étudiants camerounais en France : Aventure en France, coréalisé par Jean-Paul Ngassa et Philippe Brunet. Même à l’étranger, la caméra pose déjà un regard camerounais sur le monde. Ce déplacement entre ici et ailleurs accompagnera longtemps les films du pays.

    L’histoire ne se résume pas pour autant à cette œuvre. Thérèse Sita Bella, journaliste de formation, réalise en 1963 Un tam-tam à Paris, reportage consacré aux danses et à la présence de l’Ensemble national camerounais en France. Les films de cette période demandent souvent de croiser les notices et les archives. Consulter l’analyse historique d’Africultures.

    Muna Moto — notice CriterionNotice de présentation du film; rappelle l’intrigue et la date retenue par Criterion. Criterion Collection

    Lors d’un échange public après projection, Jean-Pierre Dikongué Pipa revient sur son travail et ses choix de réalisateur. Une séance de cinéma devient alors aussi une occasion de discuter du film avec les personnes qui le fabriquent.

    Dikongué Pipa lors d'une discussion publique sur son œuvre
    Échange avec le réalisateur à l’African Film Festival, New York, mai 2024. Source et licence Adjoajo

    Le cinéma prend aussi appui sur des formations acquises à l’étranger et sur la coopération. Cela donne accès à des équipements et à des savoir-faire, mais rend la production dépendante de structures qui ne sont pas toutes installées au Cameroun. Cette tension apparaît dès les débuts : comment faire des films du pays quand le financement, la fabrication ou la diffusion dépendent d’ailleurs ?

    En 1973, la création du FODIC traduit une ambition publique. Le fonds doit accompagner les réalisateurs, soutenir l’équipement et organiser certains aspects de l’exploitation. Il n’efface pas les déséquilibres, mais permet de comprendre pourquoi les années 1970 deviennent un moment important de visibilité. Les films ne naissent pas d’une politique seule ; pourtant, sans matériel, sans techniciens et sans lieux de projection, la meilleure histoire peut rester dans ses bobines. Consulter l’analyse de la filière.

    Le parcours de Jean-Pierre Dikongué Pipa illustre ce passage du théâtre à l’écran. African Film Festival rappelle ses premiers courts métrages des années 1965–1966 avant Muna Moto. La création ne s’organise pas en compartiments étanches : les acteurs, l’écriture, la scène et le cinéma s’enrichissent mutuellement. Découvrir le parcours du réalisateur.

    Des films qui changent les façons de raconter

    Deux personnes s’aiment, mais la dot et les pressions familiales leur barrent la route. Dans Muna Moto, Jean-Pierre Dikongué Pipa en fait une œuvre de cinéma, avec ses silences, son noir et blanc et ses retours en arrière. Le film reçoit l’Étalon d’or de Yennenga en 1976. Les histoires du pays peuvent aussi inventer leur propre langage visuel.

    Même la date de Muna Moto appelle de l’attention. African Film Festival le catalogue en 1974, tandis que Criterion Collection le présente comme un film de 1975, d’une durée de 89 minutes. Ces deux références existent ; nous n’avons pas à forcer artificiellement un accord. En 1976, le film reçoit l’Étalon d’or de Yennenga, mais une récompense internationale ne signifie pas automatiquement que l’œuvre a pu circuler facilement dans les salles camerounaises. Fiche African Film Festival · Fiche Criterion.

    À regarderVOA Afrique — entretien avec Jean-Pierre Bekolo▶ Regarder la vidéo
    Entretien daté du 5 avril 2024 sur le cinéma et les choix du réalisateur. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine VOA Afrique

    Les tonalités changent d’un film à l’autre. Avec Pousse-Pousse, Daniel Kamwa fait place à la comédie et aux jeux de rapports sociaux. Avec Quartier Mozart en 1992, Jean-Pierre Bekolo mêle satire urbaine, récit merveilleux et jeu avec les codes du cinéma. Une jeune fille y traverse une métamorphose singulière ; les personnages et le quartier deviennent des terrains où se croisent les rôles sociaux, les désirs et les contradictions. Le cinéma camerounais n’a décidément pas une seule façon de regarder la société. Découvrir Quartier Mozart.

    L’invention continue aussi dans d’autres techniques. En 2017, Claye Edou réalise Minga et la Cuillère cassée, long métrage d’animation de 80 minutes adapté d’un conte. Pour donner corps à ce récit, il faut des dessins, des décors, des voix, de la musique et une équipe. Cameroon Tribune évoque, pour ce film précis, un budget de 25 millions de francs CFA, environ 50 personnes mobilisées et trois ans et demi de travail. Ce sont les chiffres rapportés pour une production, pas une moyenne du secteur. Présentation du film · Reportage sur sa fabrication.

    De la pellicule aux images animées, ces œuvres partagent une ambition : choisir leurs formes plutôt que reproduire un modèle imposé. Leurs différences donnent à voir la diversité du cinéma camerounais.

    Filmer les sociétés : enquêter, inventer, témoigner

    Massa, quel cinéma veux-tu regarder, kombi ? Une comédie de quartier, un documentaire qui interroge les souvenirs, une fiction qui donne la parole à une personne ordinaire ? Il y a plusieurs manières de filmer le Cameroun et elles ne disent pas la même chose. Voilà pourquoi il faut écouter autant que regarder.

    Il faut éviter deux raccourcis. Le premier serait d’attendre de chaque œuvre qu’elle résume « la société camerounaise ». Le second serait de ne regarder les films qu’à travers les crises du pays. Une cinéaste peut filmer une couturière, un réalisateur peut transformer un quartier en comédie, une documentariste peut écouter des enfants dans une région marquée par la violence : les sujets ne produisent ni les mêmes images, ni les mêmes responsabilités.

    À regarderRFI — entretien avec Cyrielle Raingou sur son documentaire▶ Regarder la vidéo
    Entretien publié en mars 2024 autour du film Le spectre de Boko Haram. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine RFI

    À travers quelques œuvres documentées, nous allons regarder comment les personnes filmées deviennent des protagonistes, comment les archives interrogent le présent et comment le choix d’un son ou d’un cadre change ce que le spectateur comprend.

    Documentaires, mémoire et questions de pouvoir

    Dans Afrique, je te plumerai (1992), Jean-Marie Teno rapproche archives et images du présent. Le montage fait ressortir les questions cachées derrière certains récits historiques. Et attention : un kongossa ne remplace pas une preuve, même lorsqu’il circule depuis des années.

    Le montage est essentiel à cette démarche. Deux images prises à des époques différentes peuvent se répondre. Une voix peut contredire une archive ; une scène du présent peut pousser à regarder autrement un document ancien. Le spectateur n’assiste pas seulement à une leçon d’histoire : il participe à une enquête, avec les questions que les documents laissent ouvertes.

    Portrait du cinéaste camerounais Jean-Marie Teno
    Portrait de Jean-Marie Teno, photographie personnelle déposée en 2015. Source et licence JMTENO

    Afrique, je te plumerai — fiche documentaireNotice détaillant les procédés du documentaire de Jean-Marie Teno. African Film Festival

    Teno explique aussi, dans un entretien publié par African Film Festival, avoir consulté des archives et des documents pour travailler sur l’histoire des missions et leurs représentations. Cette recherche compte autant que la caméra : elle donne à l’œuvre des prises sur des événements réels tout en laissant apparaître le point de vue du cinéaste. Lire l’entretien avec Jean-Marie Teno.

    Ce regard documentaire rappelle une chose : filmer la mémoire, ce n’est pas seulement retrouver d’anciennes bobines. C’est demander qui a produit ces images, pour quelle raison, qui y parle et qui en est absent. Cette question reviendra lorsque nous parlerons de conservation des archives et de transmission audiovisuelle.

    Vies ordinaires, voix féminines et regards contemporains

    À Douala, une couturière prend des mesures, travaille et écoute ses clientes. Rosine Mbakam suit cette vie dans Mambar Pierrette, sélectionné à Cannes en 2023. Dans l’atelier, les voix et les gestes font avancer le récit. Ce quotidien, avec ses difficultés et ses solidarités, mérite pleinement le grand écran.

    Ce qui est filmé semble parfois ordinaire : une couture à terminer, des clientes qui arrivent, des responsabilités qui s’accumulent. Pourtant, ces gestes portent un récit. On comprend le travail, les solidarités et les obstacles concrets sans avoir besoin d’un grand discours sur « les femmes camerounaises ». Pierrette n’est pas là pour représenter à elle seule toutes les autres ; elle existe comme personnage et comme personne singulière.

    Portrait de la réalisatrice Rosine Mbakam
    Rosine Mbakam photographiée en mai 2019. Source et licence Tândor Productions
    À regarderMambar Pierrette — bande-annonce TIFF 2023▶ Regarder la vidéo
    Vidéo de présentation de Mambar Pierrette publiée par le Toronto International Film Festival le 11 août 2023. La bande-annonce est un document promotionnel distinct de l’œuvre entière. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine Toronto International Film Festival (TIFF), chaîne YouTube officielle

    Changement de lieu et de démarche avec Le spectre de Boko Haram de Cyrielle Raingou. Le documentaire suit des enfants dans l’Extrême-Nord, où la menace des attaques marque leur environnement. Le Festival international du film de Rotterdam présente cette œuvre de 2023, d’une durée de 75 minutes, et rappelle que le film leur laisse de la place pour parler et agir selon leur propre expérience. Il a obtenu le Tiger Award cette année-là. Lire la présentation du festival.

    Filmer des enfants dans un contexte de violence pose des questions particulières : comment recueillir leur parole, montrer ce qu’ils vivent sans les réduire à leur souffrance, protéger ce qui doit l’être ? Ces questions ne sont pas des ornements de critique. Elles touchent au travail même des équipes, à la confiance des personnes filmées et aux choix faits au montage.

    Ces deux œuvres montrent aussi pourquoi il serait trompeur de parler d’un unique « cinéma des femmes » ou d’un seul regard contemporain. Elles choisissent des lieux, des dispositifs et des sujets différents. Ce qui les rapproche, c’est une attention aux personnes, non une recette imposée.

    Fabriquer des images et des sons

    Tu regardes une séquence et tout te semble naturel. Pourtant, derrière ces secondes de film, une équipe a dû bolo : préparer le lieu, régler la lumière, enregistrer les voix, monter les images. Le cinéma, ce n’est pas seulement celui qui dit « action ! ». Le générique raconte lui aussi une histoire collective.

    Sur la fiche de Muna Moto, Criterion distingue notamment la réalisation, les assistants, la photographie, le montage, la prise de son, le mixage, la musique, les costumes et la production. Un film que l’on résume souvent au nom de son auteur dépend donc d’une équipe aux savoir-faire complémentaires. Voir les crédits de Muna Moto.

    Réalisateur Frank Olivier Ndema devant un dispositif de prise de son et d'interview
    Frank Olivier Ndema en interview au festival Écrans Noirs à Yaoundé, le 26 septembre 2025. Source et licence Étienne Talla

    Le passage au numérique a rendu certains équipements plus accessibles, mais n’a pas supprimé les besoins de formation, de temps, de financement ni de distribution. La caméra peut tenir dans une main ; pour obtenir un son compréhensible, une image montée avec soin et une œuvre que l’on a le droit de diffuser, il faut encore beaucoup de travail. L’économie du secteur ne se mesure donc pas seulement au nombre de films annoncés.

    Les métiers, les équipes et l’économie du tournage

    Une belle idée ne paie pas à elle seule le tournage. Il faut du nkap pour les équipes, les déplacements, le son, les décors et le montage. Et le truc, c’est que tous les films n’ont pas les mêmes besoins. Pour préparer une production, il faut falla les financements disponibles ; le budget d’un documentaire léger n’est pas celui d’un long métrage animé.

    Sur un tournage, chacune de ces tâches répond à une difficulté concrète. Il faut rendre les voix audibles malgré les bruits de la rue, conserver une continuité visuelle lorsqu’une scène est tournée en plusieurs prises, organiser les déplacements, travailler avec les interprètes et respecter les conditions convenues avec les personnes et les lieux filmés. Après le tournage, les images et les sons doivent encore devenir un récit.

    Sylvain Foppa interviewé au festival Écrans Noirs
    Sylvain Foppa lors d’une interview en septembre 2025 au festival. Source et licence Étienne Talla

    Les moyens changent selon les productions. Une équipe documentaire légère ne fonctionne pas comme celle d’un long métrage d’animation. Minga et la Cuillère cassée en donne un aperçu rare : le reportage de Cameroon Tribune mentionne un budget annoncé de 25 millions de francs CFA, 1 200 dessins, 600 décors et trois ans et demi de fabrication. Ces informations renseignent ce projet particulier ; elles ne permettent pas de déduire le coût moyen d’un film au Cameroun. Lire le reportage sur Minga.

    D’autres films combinent différentes aides : pour Mambar Pierrette de Rosine Mbakam, le Fonds Images de la Francophonie référence une aide à la production de 20 000 € en 2019, puis une aide à la finition de 21 000 € en 2022. Ces 41 000 € d’aides identifiées ne constituent pas le budget total du film : la distinction est essentielle quand on parle de financement. Consulter les deux aides à Mambar Pierrette.

    Pour comprendre les revenus et l’emploi du secteur, il faudra examiner séparément les films destinés aux salles, les commandes audiovisuelles, les séries et la vidéo pour les plateformes. Additionner sans distinction toutes les productions reviendrait à mélanger des réalités économiques différentes. Un budget de production, un chiffre d’affaires et un nombre d’emplois ne mesurent pas la même chose, même lorsqu’ils concernent tous le cinéma.

    Télévision, séries, animation et création numérique

    Dans beaucoup de foyers, le cinéma rencontre un autre écran : celui de la télévision. Au Cameroun, la télévision publique commence ses émissions le 20 mars 1985, à Bamenda. Les journaux, les spectacles, les téléfilms et les séries participent à la vie audiovisuelle camer. Puis viennent les écrans connectés, sans faire disparaître les métiers de l’image et du son.

    Ce premier rendez-vous télévisé est rappelé dans la rétrospective des quarante ans publiée par Cameroon Tribune en mars 2025. La télévision devient progressivement un rendez-vous domestique et collectif, en complément de la radio. Il ne faut donc pas confondre son apparition avec celle du cinéma, qui lui est antérieur. Lire les repères sur les débuts de la télévision.

    Façade de la Maison de la radio CRTV à Yaoundé.
    Maison de la radio de la CRTV, à Yaoundé, photographiée le 29 août 2021. Source et licence Minette Lontsie

    L’audiovisuel ne se limite pas non plus au journal télévisé. Il comprend des magazines, des émissions pour les enfants, des téléfilms, des spectacles enregistrés et des séries. Dans un article de 2023, Cameroon Tribune revient par exemple sur le téléfilm La Succession de Wabo Defo, adapté d’une pièce de Jean-Paul Tueche par Daouda Mouchangou. Cette production est associée à la mémoire des programmes diffusés par la CRTV : un rappel que le petit écran possède ses propres œuvres populaires, ses auteurs et ses publics. Lire l’article sur ce téléfilm.

    Mais il faut aussi parler des films vidéo populaires, notamment dans le Cameroun anglophone. Le nom Collywood renvoie à un mouvement qui se structure en 2008, au contact des méthodes de production et de circulation popularisées par Nollywood au Nigeria. Ce n’est pas le surnom de tout le cinéma camerounais. Le chercheur Floribert Patrick C. Endong décrit ce mouvement et les débats sur ses influences dans une étude publiée en 2022. Lire son étude sur Collywood.

    Les chiffres de cette filière demandent de la prudence. Dans son enquête publiée en 2011, Florent Coulon cite des propos du coordinateur Waa Musi, recueillis autour de 2010 : environ 80 films vidéo par an depuis 2008 et 150 maisons de production inscrites à Collywood. Il s’agit d’estimations déclarées à l’époque pour une association particulière, et non du nombre de films réalisés chaque année au Cameroun en 2026. Lire l’étude historique et sa mise en garde statistique.

    Avec le numérique, les formats continuent de se rapprocher. Un documentaire peut être sélectionné par un festival, programmé sur une chaîne puis proposé en vidéo à la demande. Une série conçue pour une plateforme peut être regardée sur le téléphone de quelqu’un qui vit au Cameroun ou dans la diaspora. Les règles de diffusion, les contrats et les recettes ne sont pourtant pas identiques. Le rapport 2021 de l’UNESCO souligne justement que la séparation entre cinéma et audiovisuel, autrefois liée aux supports et aux modes de diffusion, devient moins nette avec les plateformes numériques. Consulter l’analyse de l’UNESCO.

    D’après l’UNESCO, l’ensemble des industries cinématographiques et audiovisuelles africaines représentait, dans l’étude publiée en 2021, environ 5 millions d’emplois et 5 milliards de dollars de contribution économique annuelle. Le périmètre est bien l’Afrique, et non le Cameroun : ces chiffres ne décrivent pas à eux seuls le marché camerounais. Lire l’analyse de l’UNESCO.

    Ce mouvement ouvre des chemins pour les créateurs, mais ne garantit pas qu’une vidéo rapporte de l’argent ni qu’elle atteigne un large public. Il faut pouvoir la produire, la promouvoir, négocier sa diffusion et parfois l’adapter aux langues ou aux connexions disponibles. C’est toute cette économie de l’écran, et non la seule multiplication des contenus, qui transforme progressivement le secteur.

    Faire circuler les œuvres, préserver la mémoire

    Un film est terminé. Mais maintenant, qui va le voir ? Dans une salle, un festival, un cinéclub, sur une plateforme ? Même quand une projection est offerte en njoh, elle demande du travail et des moyens. Entre produire une œuvre et la faire parvenir au public, il y a tout un chemin.

    Dans l’histoire camerounaise, la production et la diffusion ne se sont pas développées au même rythme. Une étude de Florent Coulon suit la difficulté des cinéastes à financer leurs œuvres tout en dépendant de circuits de distribution et d’exploitation largement extérieurs. Les films peuvent être reconnus dans les festivals, sans disposer d’un véritable réseau de salles au Cameroun. Cet écart ne retire rien à leur valeur ; il change leur possibilité de rencontrer les spectateurs. Lire l’étude historique sur les circuits de production et de diffusion.

    Portrait du fondateur du festival Écrans Noirs
    Portrait de Bassek Ba Kobhio daté de 2024. Source et licence FranckYN

    Une salle est un lieu de rendez-vous : elle offre des projections régulières, permet la rencontre avec les équipes et fait exister une programmation locale. Mais une salle coûte cher à entretenir, elle dépend du nombre d’entrées et doit rivaliser avec d’autres loisirs. Les festivals, les cinéclubs, les projections associatives et les plateformes peuvent compléter cette offre ; ils ne remplacent pas toujours le même type d’expérience.

    Mary-Noël Niba a ainsi lancé le Cinéclub N’Kah afin de faire découvrir des films camerounais aux publics du pays. En 2020, Cameroon Tribune la présente comme une réalisatrice et productrice préoccupée par le décalage entre la reconnaissance de certaines œuvres et leur faible accès local. Sa démarche rappelle que montrer un film peut être un travail culturel à part entière. Découvrir une rencontre du Cinéclub N’Kah.

    Les archives posent une difficulté différente. Préserver un film, ce n’est pas conserver seulement une affiche ou un lien vers une bande-annonce. Il faut identifier la copie, documenter les auteurs et ayants droit, assurer la conservation du son et de l’image, puis déterminer dans quelles conditions le public peut y accéder. Sans ce travail, un pan du patrimoine audiovisuel risque de devenir invisible alors même qu’il a été produit, projeté ou diffusé autrefois.

    Salles, festivals, écrans et plateformes

    Tu te souviens des noms : l’Abbia, le Wouri, le Rex, le Capitole… Le Cameroun a connu plus de cinquante salles ; certains travaux dépassent soixante-dix établissements au milieu des années 1980. Puis la chute : environ dix en 1995, trois en 2005, aucune salle traditionnelle en activité en 2010, selon le bilan historique de Cameroon Tribune. L’écart est wandayant, mais cela ne donne pas le nombre de salles modernes aujourd’hui.

    En janvier 2009, les trois dernières grandes salles traditionnelles — Abbia, Wouri et Empire à Bafoussam — cessent leur activité, selon l’étude de Florent Coulon. Pour l’Abbia, la presse rapporte notamment des loyers impayés, des équipements vieillissants et la concurrence des DVD. Les causes ne se résument pas à une seule explication. Relire la fermeture de l’Abbia en 2009.

    Les années suivantes voient apparaître de nouveaux équipements et d’autres acteurs. CanalOlympia Bessengué, à Douala, inaugure sa salle de 300 places le 17 janvier 2017, d’après le reportage de Cameroon Tribune. C’est un retour concret à la séance collective, sans pour autant reconstituer d’un coup l’ancien maillage des salles. Voir le reportage sur l’ouverture à Douala.

    Le paysage continue de changer : le complexe anciennement CanalOlympia de l’université de Yaoundé I a rouvert sous le nom Majestic Yaoundé I University le 27 février 2026. Les lieux ont donc une histoire récente, parfois liée à des changements d’exploitants. Une liste de salles doit être datée et vérifiée, plutôt que reprise comme un inventaire éternel. Lire l’article sur la réouverture de 2026.

    Bâtiment CanalOlympia à Douala
    Vue de CanalOlympia Douala en février 2018. Source et licence Minette Lontsie
    Cérémonie de clôture du festival Écrans Noirs à Yaoundé
    Clôture de l’édition 2025 à Yaoundé, le 27 septembre 2025. Source et licence BACHELOR45

    À côté des salles, les festivals donnent des espaces de découverte et de débat. Créé autour de l’engagement de Bassek Ba Kobhio, le festival Écrans Noirs rassemble des films et des professionnels venus du Cameroun et d’ailleurs. Son fondateur est mort le 12 mai 2026 ; la 30e édition, annoncée à Yaoundé du 21 au 28 novembre 2026, doit lui rendre hommage. Au 26 octobre 2026, elle est encore à venir : on peut documenter sa programmation annoncée, pas raconter son bilan. Consulter la sélection annoncée pour 2026.

    La sélection présentée fin septembre 2026 porte sur 38 films issus de 423 candidatures venant de 18 pays, selon Cameroon Tribune. Ce sont des chiffres d’une procédure de sélection, et non une mesure de toute la production cinématographique camerounaise. Voir la méthode et les catégories de sélection.

    Reste la vidéo en ligne : elle permet de toucher des spectateurs éloignés des salles, mais la présence d’une œuvre sur une plateforme ne garantit ni le revenu des équipes ni une conservation durable. Le vrai enjeu est donc d’articuler salles, festivals, télévisions, vidéothèques et services numériques, plutôt que d’opposer leurs publics.

    Archives, droits et futur de la filière

    Une bobine dans une armoire, une vidéo sur un disque dur, une affiche conservée par une famille : le cinéma peut aussi disparaître quand ses traces ne sont plus identifiées. Vrai-vrai, préserver les films, c’est retrouver les auteurs, conserver les copies et comprendre les droits. La mémoire des écrans demande, elle aussi, du travail.

    Les collections ne sont pas neutres : certaines œuvres ont été conservées par des institutions étrangères, certaines circulent seulement sous forme de copies privées, d’autres sont connues par la presse ou des témoignages. Les notices de films proposées par African Film Festival et Criterion pour Muna Moto en sont un exemple instructif : leurs datations divergent (1974 et 1975). Plutôt que de masquer l’écart, on peut indiquer les références et continuer la vérification. Consulter Criterion · Consulter African Film Festival.

    Bâtiment du cinéma Eden à Douala
    Photographie du cinéma EDEN de Douala datée de juin 2023. Source et licence Le Zeno

    À ce travail de conservation s’ajoutent les droits d’auteur, les autorisations de diffusion et la protection des personnes filmées. Montrer un extrait ne signifie pas que tout usage en ligne est permis. Une photographie trouvée sur un moteur de recherche n’est pas pour autant libre de réutilisation. L’accès à un patrimoine audiovisuel demande donc de documenter les auteurs, les titulaires de droits, les licences et, lorsque c’est pertinent, le consentement des personnes concernées.

    Le cadre institutionnel évolue également. Les 17 et 18 août 2026, à Mbankomo, un comité interministériel, avec l’appui de l’UNESCO, examine un avant-projet de loi sur l’exercice de l’activité cinématographique. Les travaux portent notamment sur l’actualisation des règles et sur les mutations numériques. L’information importante est la suivante : il s’agit d’une révision en cours, pas d’une loi dont l’adoption serait déjà démontrée. Lire le communiqué de l’UNESCO.

    Cette évolution ne résout pas automatiquement les difficultés de financement, de formation ou de distribution. Mais elle place ces questions au cœur d’un chantier public. Pour qu’un film circule et rapporte à celles et ceux qui l’ont fait, il faut des contrats compréhensibles, des partenaires durables, des lieux de projection, des professionnels formés et des données fiables sur le marché.

    Le cinéma et l’audiovisuel au Cameroun ne sont donc ni une histoire achevée ni une renaissance miraculeuse. Ce sont des créations bien réelles, portées par des métiers, des infrastructures et des choix de société. Et l’avenir dépendra aussi de ce que les publics pourront effectivement voir, entendre, conserver et partager.

    Sources et archives consultées
    1. The Story of Cameroonian Cinema — étude Cairn · Étude académique, revue Africultures
    2. Le cinéma camerounais en lumières et ombres · Jean-Marie Mollo Olinga
    3. Jean-Pierre Dikongué-Pipa — parcours et œuvres · African Film Festival, Inc.
    4. Cinéma : le patrimoine de la cuillère cassée · Cameroon Tribune
    5. Afrique, je te plumerai — notice · African Film Festival, Inc.
    6. Entretien avec Jean-Marie Teno · Horst Rutsch / African Film Festival, Inc.
    7. Mambar Pierrette — fiche officielle Quinzaine · Quinzaine des Cinéastes
    8. Muna Moto (1975) — fiche de collection · Criterion Collection
    9. Minga and the Broken Spoon — African Film Festival · African Film Festival, Inc.
    10. Télévision au Cameroun : 40 ans déjà ! · Alexandra Tchuileu N.
    11. Promotion du cinéma camerounais : la touche de Mary-Noël Niba · Cameroon Tribune
    12. Cinéma camerounais : entre résilience et grandes ambitions · Yannick Zanga
    13. Cameroun — chantier de loi sur le cinéma · UNESCO / Bureau régional Afrique centrale

    Les œuvres et leurs équipes. Les fiches de l’African Film Festival, de Criterion Collection, de la Quinzaine des cinéastes et du Festival international du film de Rotterdam permettent de retrouver les crédits, les sélections et les récompenses. Elles ne s’accordent pas toujours sur les dates : Muna Moto est ainsi daté de 1974 par African Film Festival et de 1975 par Criterion. Les deux datations sont conservées lorsque la distinction est utile.

    Les pionniers et les circuits de diffusion. L’étude historique de Florent Coulon, les analyses d’Africultures et les archives de Cameroon Tribune renseignent les films, le FODIC, les difficultés de financement et l’évolution des salles. Les décomptes des cinémas concernent des dates et des définitions particulières ; ils ne permettent pas de conclure au nombre d’écrans ouverts aujourd’hui.

    Les festivals. Pour la 30e édition d’Écrans Noirs, annoncée du 21 au 28 novembre 2026, la sélection rendue publique porte sur 38 films retenus parmi 423 candidatures, provenant de 18 pays. Ce sont les chiffres du festival, pas ceux de la production cinématographique annuelle du Cameroun. Retrouver l’évolution historique des salles.

    Écrans Noirs — sélection annoncée en 2026Article de presse sur la sélection de la 30e édition annoncé avant l’événement. Cameroon Tribune

    Conserver les films, ce n’est pas seulement garder leurs fiches. Les anciennes pellicules demandent un stockage et parfois une restauration spécialisés. Dans l’atelier néerlandais EYE, des bobines de celluloïd documentent concrètement ce travail : ce ne sont pas des archives camerounaises, mais ces contraintes matérielles concernent aussi le patrimoine audiovisuel camerounais.

    Anciennes bobines de pellicule stockées dans un atelier de restauration.
    Bobines de pellicule dans l’atelier de restauration EYE, aux Pays-Bas, en 2010 ; exemple des supports matériels à conserver, sans lien direct avec des archives camerounaises. Source et licence Wikimedia Commons / Marcel Oosterwijk

    Les règles qui évoluent. Le 20 août 2026, l’UNESCO rend compte d’un travail de révision juridique conduit au Cameroun les 17 et 18 août 2026. Le comité y examinait un avant-projet de loi : son adoption n’est pas établie par ce communiqué. Lire le communiqué officiel.

    Pour suivre ces évolutions, il faut toujours regarder la date, le pays ou territoire couvert, la nature du chiffre et la source. Un nombre d’entrées en salle, une estimation d’emplois, des œuvres en festival ou un budget de film ne sont pas interchangeables.

    Lexique culturel
    1. Yaoundé — Capitale politique du Cameroun, lieu de l’étude de 2010 sur les pratiques culinaires urbaines des migrants béti et bamiléké. Consulter la source ↩
    2. Douala — Ville camerounaise où doual’art documente notamment des ateliers photographiques, installations et expositions d’art contemporain. Consulter la source ↩
    3. Bafoussam — Ville de la région de l’Ouest du Cameroun où se trouve notamment la chefferie de Bafoussam. Consulter la source ↩
    4. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    5. Rosine Mbakam — Cinéaste liée au Cameroun, réalisatrice de Mambar Pierrette présenté à la Quinzaine des cinéastes en 2023. Consulter la source ↩
    6. Quinzaine des cinéastes — Sélection cinématographique organisée à Cannes, où Mambar Pierrette de Rosine Mbakam a été présenté en 2023. Consulter la source ↩
    7. Vrai-vrai — Réellement, vraiment ; marque l’insistance. ↩
    8. FODIC — Fonds de développement de l’industrie cinématographique créé au Cameroun en 1973 ; le fonds soutenait la production et une partie de la filière. Il cesse ses activités autour de 1990 selon les études historiques. Consulter la source ↩
    9. Thérèse Sita Bella — Journaliste et réalisatrice camerounaise, pionnière du cinéma national, associée à Un tam-tam à Paris (1963) dans les chronologies historiques. Consulter la source ↩
    10. Jean-Pierre Dikongué Pipa — Réalisateur camerounais de Muna Moto, film daté 1974 par African Film Festival et 1975 par Criterion. Consulter la source ↩
    11. African Film Festival — Organisation et programme de cinéma africain à New York, publiant notamment des fiches et des entretiens de cinéastes africains. Consulter la source ↩
    12. Muna Moto — Film de Jean-Pierre Dikongué Pipa sur les conflits entre couple, dot et pression familiale; datation différente selon fiches. Consulter la source ↩
    13. Criterion Collection — Éditeur et catalogue de films qui documente et distribue des œuvres de cinéma, notamment Muna Moto ; ses datations peuvent différer d’autres fiches. Consulter la source ↩
    14. Quartier Mozart — Comédie de Jean-Pierre Bekolo (1992), mêlant réalisme magique, satire et vies urbaines. Consulter la source ↩
    15. Cameroon Tribune — Journal cité dans le paysage médiatique camerounais par Reporters sans frontières. Consulter la source ↩
    16. Massa — Forme d’adresse familière (« monsieur ») ; interjection de surprise. ↩
    17. Kombi — Ami, complice ou partenaire. ↩
    18. Afrique, je te plumerai — Documentaire de Jean-Marie Teno daté de 1992 dans les archives de l’African Film Festival. Consulter la source ↩
    19. Jean-Marie Teno — Cinéaste camerounais, auteur du documentaire Afrique, je te plumerai (1992), utilisant notamment les archives et l’essai personnel. Consulter la source ↩
    20. Kongossa — Commérage, rumeur ou propos médisant. ↩
    21. Mambar Pierrette — Long métrage de Rosine Mbakam (2023) centré sur la vie d’une couturière à Douala; fiction nourrie de documentaire. Consulter la source ↩
    22. Le spectre de Boko Haram — Film de Cyrielle Raingou, coproduction Cameroun-France, Tiger Award 2023 au festival de Rotterdam. Consulter la source ↩
    23. Cyrielle Raingou — Cinéaste de Le spectre de Boko Haram, récompensé du Tiger Award à Rotterdam en 2023. Consulter la source ↩
    24. Festival international du film de Rotterdam — Festival et plateforme de présentation de films (International Film Festival Rotterdam), permettant de retrouver fiches d’œuvres et parcours de réalisateurs. Consulter la source ↩
    25. Bolo — Travailler ; accomplir un travail. ↩
    26. Nkap — Argent. ↩
    27. Way — Chose, objet ou sujet dont on ne précise pas le nom. ↩
    28. Falla — Chercher. ↩
    29. Camer — 1. Du Cameroun, en général les natifs. 2. Parler du Cameroun. ↩
    30. CRTV — Organisme public de radiodiffusion et télévision camerounaise créé en 1987. Consulter la source ↩
    31. Collywood — Nom employé pour un mouvement camerounais de cinéma vidéo, surtout anglophone, structuré à partir de 2008, marqué par des échanges avec le modèle de Nollywood ; ne désigne pas uniformément toute la production cinématographique du pays. Consulter la source ↩
    32. Njoh — Gratuit ↩
    33. Wandayant — Surprenant, étonnant. ↩
    34. Bassek Ba Kobhio — Fondateur du festival Écrans Noirs, auquel la sélection 2026 rend hommage. Consulter la source ↩
    35. Festival Écrans Noirs — Festival cinématographique au Cameroun; sa 30e édition était annoncée pour 2026; sélection dévoilée le 29 septembre. Consulter la source ↩
    36. UNESCO — Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, documentant au Cameroun des initiatives de patrimoine et de formation à l’artisanat. Consulter la source ↩
    37. Jean-Pierre Bekolo — Réalisateur camerounais de Quartier Mozart (1992) et Aristotle’s Plot (1996), ancien monteur à la télévision. Consulter la source ↩
    38. Kwatt — Quartier d’habitation. ↩
    39. Yamo — Aimer ou apprécier quelqu’un ou quelque chose. ↩
    40. Aristotle’s Plot — Film de Jean-Pierre Bekolo daté 1996 qui met en scène un conflit de choix entre cinéma africain et films hollywoodiens. Consulter la source ↩
    41. Rosine Nguemgaing — Actrice, productrice et créatrice de contenus camerounaise, photographiée à la cérémonie de clôture du festival Écrans Noirs 2025 à Yaoundé. Personne distincte de la cinéaste Rosine Mbakam. Consulter la source ↩
    42. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    43. EYE Filmmuseum — Institution néerlandaise de patrimoine cinématographique, avec des ateliers de restauration et de conservation de films. La photographie de bobines de 2010 ne représente pas des archives camerounaises. Consulter la source ↩
  • Histoire et patrimoine du Cameroun : des origines à nos jours

    Histoire et patrimoine du Cameroun : des origines à nos jours

    Mémoires, périodes et traces

    Massa, au mboa, on entend parfois que l’histoire commence en 1884. Ekié ! Avant cette date, des générations avaient déjà construit des villages et des royaumes, organisé des échanges, inventé des techniques et transmis leur mémoire. Les témoignages du passé se lisent autant dans les fouilles, les palais et les langues que dans les documents administratifs.

    Les frontières, elles, ont changé. De la colonisation allemande à la division franco-britannique, puis aux transformations de 1960, 1961 et 1972, le territoire politique s’est progressivement constitué. Ces étapes ont modifié la vie des habitants : nouvelles lois, écoles, impôts, représentations et institutions. Repères historiques du Cameroun et texte de l’ONU sur les plébiscites de 1961.

    Carte historique montrant l'évolution des frontières du Cameroun entre 1901 et 1972.
    Carte des transformations des frontières coloniales, des territoires sous tutelle et de la fédération, établie par Augusta 89 en 2015. Source et licence Augusta 89 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

    En 2026, le Cameroun possède trois biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO : la réserve de faune du Dja (1987), le Trinational de la Sangha (2012, partagé avec deux voisins) et le paysage culturel Diy-Gid-Biy des monts Mandara (2025). Deux relèvent du patrimoine naturel, un du patrimoine culturel. Ce classement distingue des territoires et des responsabilités de conservation très différents. Voir les trois biens inscrits.

    L’histoire ne se raconte pas seulement dans un palais ou depuis un bureau de gouverneur. On peut aussi l’écouter dans les récits locaux, puis les rapprocher des objets, des lieux et des archives. La kongossa peut faire circuler une histoire, mais c’est la recherche de provenance, de dates et de personnes qui la transforme en connaissance partageable.

    Suivons donc les traces anciennes, les pouvoirs politiques, les colonisations, les indépendances et le patrimoine d’aujourd’hui. À chaque étape, une même question : qu’est-ce qui a changé dans la vie des personnes concernées ?

    Shum Laka : bien avant les frontières

    Dans les Grassfields du Nord-Ouest, l’abri-sous-roche de Shum Laka rassemble des vestiges d’occupations humaines anciennes. Des travaux génétiques publiés dans Nature en 2020 ont analysé l’ADN de quatre enfants enterrés là : deux ayant vécu il y a environ 8 000 ans, deux autres il y a 3 000 ans. Leurs profils montrent une histoire des peuplements plus complexe que le récit d’une seule origine immuable pour toutes les populations actuelles. L’étude des quatre génomes anciens.

    Shum Laka figure sur la liste indicative camerounaise du patrimoine mondial depuis 2018. Les recherches documentent aussi des traditions funéraires, des dépôts et des changements environnementaux. Une candidature préparatoire représente un travail de reconnaissance, distinct d’une inscription acquise. Shum Laka et l’archéologie des Grassfields.

    Gravure géométrique sur roche au site archéologique de Bidzar, Nord-Cameroun.
    Gravure rupestre du site archéologique de Bidzar, région du Nord, photographiée en 2023 par Cherif sidi. Source et licence Cherif sidi / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

    Au site de Bidzar, dans le Nord, les gravures rupestres offrent d’autres sources. Graver des motifs dans la pierre témoigne d’activités humaines et d’un savoir-faire ; les chercheurs doivent encore étudier leur contexte pour discuter de leurs auteurs et de leur âge. On ne peut pas transformer une gravure en signature d’une ethnie contemporaine sans documents à l’appui.

    Les fouilles, les langues et l’ADN ne répondent pas à la même question. Une langue peut se diffuser sans que toute la population qui l’adopte ait la même ascendance biologique. Une tombe décrit des personnes réelles, pas la totalité d’un peuple. Cette distinction compte particulièrement lorsqu’on parle des origines des langues bantoues et des migrations anciennes.

    Small small, la chronologie s’éclaire : occupation des territoires, transformations du milieu, circulation des savoirs et des populations. C’est une histoire qui commence bien avant les frontières coloniales.

    Royaumes, chefferies et lamidats : qui gouvernait ?

    Quand on parle des institutions anciennes du Cameroun, il faut conjuguer au pluriel. Dans les Grassfields existent différentes chefferies et monarchies ; le royaume bamoun s’est développé autour de Foumban ; les lamidats de l’Adamaoua et du Nord ont d’autres traditions de gouvernement ; les réseaux politiques et commerciaux du littoral ont encore leur histoire.

    À Ngaoundéré, le palais du lamido rappelle une institution liée aux transformations politiques de l’Adamaoua et aux communautés qui l’habitent. Un pouvoir n’est pas seulement une résidence imposante : c’est aussi une manière d’organiser succession, médiation, justice, territoires et alliances. Avec la colonisation puis l’État indépendant, ces fonctions ont évolué. Pouvoirs et institutions anciennes.

    Vue extérieure du palais du lamido de Ngaoundéré, Adamaoua.
    Entrée du palais du lamido de Ngaoundéré, photographiée en 2015 par Bellems. Source et licence Bellems / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

    À Foumban, les souverains bamoun ont associé gouvernement, archives, production artistique et réseaux d’échange. Plus tard, le sultan Ibrahim Njoya a favorisé la création d’une écriture et des instruments administratifs nouveaux. Ces réalisations éclairent le rôle des institutions locales dans la conservation de la mémoire. Les travaux sur le sultan Njoya.

    Il y avait des rivalités, des rapports de domination et des négociations. Il ne suffisait pas de faire le palabre pour gouverner : selon les sociétés et les époques, des règles, des représentants et des assemblées organisaient aussi les décisions, les successions et les arbitrages.

    Aujourd’hui, la protection de ces sites exige de savoir à quoi ils servent encore. Un palais peut abriter des familles, des objets et des rituels en usage. Restaurer un bâtiment sans comprendre sa fonction sociale risque de préserver les murs tout en affaiblissant ce qui les fait vivre.

    Njoya : quand le royaume Bamoun écrit sa mémoire

    L’histoire de Foumban a un tournant remarquable : à partir de la fin du XIXe siècle, le sultan Ibrahim Njoya et son entourage ont élaboré une écriture, souvent appelée shümom. Ses premières versions apparaissent vers 1896 ; elles ont connu plusieurs transformations. Cette démarche n’a rien d’une fantaisie de cour : écrire permet de conserver des décisions, des accords, des récits et des connaissances. Les documents sur Njoya et l’écriture bamoun.

    Table de glyphes et valeurs phonétiques du syllabaire bamoun.
    Table des 80 signes de base du syllabaire bamoun moderne, créée en 2010 par kwami d’après les signes de l’écriture. Source et licence kwami / Wikimedia Commons — Domaine public (graphie)

    Le syllabaire bamoun moderne est généralement présenté avec 80 signes de base. Son histoire est cependant celle d’évolutions et d’apprentissages : les systèmes anciens et les usages ne se résument pas à une planche de caractères. La production de manuscrits, les écoles et les projets de documentation ont participé à la vie administrative et intellectuelle du royaume.

    L’intérêt est aussi politique. Une archive écrite permet de consulter une décision plusieurs années plus tard, de comparer des versions et de transmettre une information en dehors d’une seule mémoire individuelle. Les manuscrits bamoun éclairent la rencontre entre des institutions locales et les bouleversements de la période coloniale.

    La question vrai-vrai aujourd’hui, c’est : où sont ces manuscrits, qui peut les lire, qui en explique le contexte et comment sont-ils conservés ? Des objets ont circulé vers des collections extérieures. Les catalogues de la Library of Congress donnent accès à des ressources qui peuvent être confrontées aux connaissances des spécialistes et des personnes concernées. Explorer les archives du script bamoun.

    La mémoire écrite ne remplace pas les récits oraux. Elle permet de les compléter, de les dater et, parfois, de discuter avec plus de précision des versions divergentes d’un même événement.

    1884 : un traité, des chefs et des résistances

    En juillet 1884, des dirigeants douala et des représentants allemands concluent des accords à l’estuaire du Wouri ; le 14 juillet, le protectorat est proclamé. Cette date est importante pour l’histoire politique, mais elle ne fait pas disparaître les pouvoirs qui existaient avant les signatures. La souveraineté, les conditions commerciales et la capacité des chefs à peser sur les décisions deviennent des enjeux déterminants. Chronologie des accords de 1884.

    Carte historique allemande du Cameroun datant de 1914.
    Carte de l’ancien Cameroun allemand publiée en 1914 par Max Moisel, Staatbibliothek zu Berlin. Source et licence Max Moisel / Staatsbibliothek zu Berlin / Wikimedia Commons — Domaine public

    La carte du Kamerun publiée par Max Moisel en 1914 témoigne des prétentions territoriales allemandes. Les frontières ont notamment été remaniées en 1911, après l’accord avec la France. Pour les habitants, ces lignes pouvaient transformer l’accès aux terres, la circulation et les autorités chargées d’imposer les règles.

    La domination coloniale a pris la forme d’administrations, de postes, de campagnes militaires, d’impôts et de contrôles économiques. Les réponses locales ont été diverses : refus, résistances armées, négociations, arrangements imposés ou tentatives de préserver une marge de décision. Une histoire uniquement écrite depuis la capitale coloniale manquerait les acteurs qui ont subi ou contesté ces transformations.

    Le mboa s’est progressivement retrouvé traversé par de nouvelles frontières administratives, mais ses habitants ont continué à entretenir des relations au-delà de celles-ci. Le commerce, les migrations et la vie des villages n’obéissaient pas toujours aux limites dessinées.

    Ce qu’il faut retenir de 1884 : le début d’une domination politique extérieure sur des territoires déjà habités, organisés et porteurs de leurs propres histoires. L’enjeu n’est pas seulement de retrouver la date des signatures, mais aussi d’examiner leurs effets sur la vie locale.

    Plantations, routes et travail : le coût de la colonisation

    La colonisation allemande n’a pas seulement tracé des cartes. Elle a modifié la terre et le travail. Autour du mont Cameroun et sur des espaces de production, des sociétés ont établi des plantations de cacao, de bananes, de caoutchouc et d’autres cultures destinées aux marchés extérieurs. L’installation de ces exploitations s’est accompagnée d’expropriations, de déplacements et de formes de travail contraint dont les effets fonciers se discutent encore. Histoire politique et économique de la colonisation.

    Ouvriers transportant des grumes de bois à l'aide d'une petite voie ferrée au Cameroun colonial.
    Transport de grumes sur une voie légère Decauville, ancienne photographie attribuée à l’Agence économique des colonies, vers 1910. Source et licence Agence économique des colonies / Wikimedia Commons — Domaine public déclaré

    Le transport des grumes sur une petite voie ferrée Decauville permet de comprendre une logique de l’économie coloniale : extraire une ressource, l’acheminer et l’exporter. Les études historiques consacrées aux plantations du mont Cameroun analysent aussi les transformations foncières et le travail imposé pour développer ces filières. Les plantations allemandes au mont Cameroun. La voie, les entrepôts et les ports avaient une fonction ; leur construction et leur fonctionnement impliquaient des travailleurs, des terres et des rapports de pouvoir. Il faut raconter les infrastructures avec ceux qui les ont construites et les conditions de leur emploi.

    De nouvelles routes et installations ont pu faciliter certaines circulations, mais elles étaient aussi organisées autour des priorités administratives et commerciales du pouvoir colonial. Les villages voisins n’en recevaient pas tous les mêmes bénéfices. Et une économie tournée vers l’exportation peut coexister avec des difficultés d’approvisionnement local.

    Quand on discute aujourd’hui de restitution foncière ou de transformations agro-industrielles, cette histoire revient : qui détenait la terre avant la plantation, quelles décisions ont produit son nouveau statut, et quels droits peuvent être reconnus aux communautés concernées ?

    Le nkap, l’argent tiré des exportations, ne dit jamais à lui seul comment les bénéfices ont été répartis. Un bilan économique doit aussi parler des pertes de terres, du travail et des investissements dont les habitants ont réellement profité.

    1916–1958 : deux administrations, plusieurs oppositions

    En 1916, les forces alliées mettent fin à la domination allemande sur le Cameroun. Le territoire est ensuite partagé entre la France et le Royaume-Uni. Après la Première Guerre mondiale, des mandats de la Société des Nations, puis à partir de 1946 des régimes de tutelle de l’ONU, encadrent officiellement l’administration des deux parties.

    Mission religieuse et bâtiments de Foumban dans les années 1920.
    Mission catholique de Foumban à l’époque de l’administration française, photographie publiée dans les années 1920. Source et licence Procure de la mission du Cameroun / Wikimedia Commons — Domaine public

    Dans les années 1920, des missions religieuses et des écoles se développent à Foumban et ailleurs dans des cadres politiques nouveaux. La langue d’enseignement, la formation, les accès à l’administration et les institutions judiciaires n’évoluent pas de façon identique dans les zones sous administration française et britannique. Ce partage a laissé des héritages encore visibles dans les parcours scolaires et juridiques. Les héritages institutionnels du partage.

    Les résistances politiques prennent également de nouvelles formes. Fondée en 1948, l’Union des populations du Cameroun (UPC) porte notamment l’exigence d’indépendance et de réunification. Ses militants rencontrent la répression des autorités coloniales, puis des conflits violents se prolongent autour de la transition vers l’indépendance. L’histoire de l’UPC et des mobilisations.

    L’UPC n’est cependant pas la seule voix politique du pays, et toutes les populations ne soutiennent pas les mêmes stratégies. Les choix de partis, les autorités locales, les syndicats et les mouvements associatifs forment un paysage plus complexe qu’un affrontement entre deux blocs.

    Dans les réunions, les journaux, les pétitions et jusque dans les organisations internationales, les acteurs politiques pouvaient tchatcher pour défendre leurs revendications. Pour les populations, les enjeux étaient très concrets : qui déciderait des lois, des terres, de la circulation et de l’avenir du territoire ? Une partie de ces débats s’est poursuivie bien au-delà des indépendances.

    1960 : la fête, et les blessures qui restent

    Le 1er janvier 1960, la République du Cameroun accède à l’indépendance, avec Ahmadou Ahidjo à la tête du gouvernement comme Premier ministre. Il devient le premier président de la République le 5 mai 1960. À Douala, le njoka — la fête — accompagne l’événement. Pour les nouveaux dirigeants et de nombreux habitants, c’est une étape historique vers l’exercice de la souveraineté nationale. La transition politique vers l’indépendance.

    Parade de personnes dans une rue de Douala le jour de l'indépendance de 1960.
    Défilé dans les rues de Douala le 1er janvier 1960, carte postale ancienne d’auteur non identifié. Source et licence Auteur inconnu / carte postale ancienne / Wikimedia Commons — Domaine public (déclaré)

    Archive du défilé de Douala en 1960.

    Mais l’indépendance n’a pas effacé les conflits commencés sous la tutelle. Ruben Um Nyobé, figure majeure du nationalisme camerounais et secrétaire général de l’UPC, avait été tué en 1958. La répression et les violences liées à la lutte politique se prolongent au-delà de janvier 1960. Ces épisodes expliquent en partie pourquoi les mémoires de l’indépendance diffèrent selon les familles, les régions et les engagements. Le parcours d’Um Nyobé et les violences politiques.

    Il faut également distinguer le Cameroun sous administration française, devenu indépendant en janvier, des territoires britanniques dont l’avenir sera décidé l’année suivante. Dire que tout le pays actuel est devenu indépendant d’un seul coup en 1960 effacerait le processus de 1961.

    La fête existe, tout comme les questions laissées ouvertes. Quels responsables peuvent désormais prendre des décisions ? Quelles institutions héritées du passé seront conservées ? Quelles garanties pour les opposants, les citoyens et les territoires ?

    Ce n’est pas du njoh, un cadeau tombé du ciel : l’indépendance résulte de mobilisations, de négociations et de conflits. Conserver la mémoire de cette période demande autant de reconnaître l’événement institutionnel que de comprendre les expériences de ceux dont la vie politique a continué dans la violence.

    1961 : deux votes, deux trajectoires

    En février 1961, des plébiscites supervisés par l’ONU ont lieu dans les deux territoires du Cameroun sous administration britannique. Le Northern Cameroons choisit l’union avec le Nigeria ; le Southern Cameroons opte pour rejoindre la République du Cameroun devenue indépendante en 1960. La résolution 1608 (XV) de l’Assemblée générale, adoptée le 21 avril 1961, entérine les orientations de cette consultation. Lire la résolution 1608 (XV).

    Carte historique des deux territoires du Cameroun sous administration britannique en 1949.
    Carte officielle dressée par le Colonial Office dans son rapport à l’ONU sur le territoire sous tutelle en 1949. Source et licence UK Colonial Office / HMSO / Wikimedia Commons — Domaine public (UK Crown)

    La carte britannique de 1949 distingue des espaces administratifs dont les trajectoires politiques seront différentes. Le territoire nord rejoindra le Nigeria en juin 1961 ; le territoire sud participera à la constitution de la République fédérale du Cameroun le 1er octobre 1961.

    Ce changement institutionnel crée une fédération avec des héritages français et britanniques. Derrière les mots « réunification » et « fédération » se trouvent des enjeux de citoyenneté, d’éducation, de justice, de langues administratives et de répartition du pouvoir. La promesse d’une construction commune se confronte à des expériences historiques qui n’ont pas été identiques.

    Pour comprendre les débats actuels, la question n’est donc pas seulement « qui a gagné le vote ? ». Il faut aussi lire les résolutions, les accords politiques, l’organisation des institutions et les attentes exprimées par les habitants et représentants de l’époque.

    Si on veut comprendre ce moment vrai-vrai, il faut distinguer les résultats des plébiscites, les textes qui les ont encadrés et les interprétations ultérieures. La trajectoire de 1961 est décisive parce qu’elle a organisé durablement la coexistence d’héritages administratifs différents au sein du Cameroun moderne.

    1972 : un État unitaire, des héritages institutionnels

    Le 20 mai 1972, un référendum approuve une nouvelle Constitution qui met fin à la structure fédérale de 1961 et institue un État unitaire. Le changement modifie l’équilibre des institutions et la place des anciens États fédérés. Le 20 mai est devenu une date centrale de la vie politique nationale. Les étapes institutionnelles de 1961 à 1972.

    Carte administrative des sept provinces camerounaises entre 1972 et 1983.
    Carte des sept provinces établies après l’adoption de la Constitution de 1972, créée par Golbez en 2006. Source et licence Golbez / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    La carte des sept provinces de 1972 à 1983 représente l’organisation administrative du territoire après cette transition. Les provinces seront ensuite redécoupées. Une carte administrative agit concrètement sur la manière de gérer les services, de nommer les responsables et de concevoir les territoires.

    Cependant, l’anglais et le français, les systèmes juridiques issus de traditions différentes et certains héritages scolaires ne disparaissent pas par la promulgation d’une Constitution. Les débats sur le bilinguisme, la représentation et l’autonomie territoriale s’inscrivent dans cette histoire.

    Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ces questions ont pris au cours des années récentes une dimension particulièrement douloureuse, avec la crise anglophone, ses violences, ses déplacements et ses atteintes à la vie quotidienne. Pour l’expliquer, il faut distinguer les faits historiques des appréciations politiques contemporaines et donner voix à différentes expériences documentées.

    Dans certaines familles, répondre simplement « on est là » peut masquer des situations difficiles. Derrière les débats institutionnels existent des écoles, des familles, des acteurs économiques et des habitants dont les conditions d’existence sont directement touchées.

    L’histoire de 1972 aide donc à comprendre non seulement une réforme constitutionnelle, mais aussi la persistance des questions de langue, de droit et de pouvoir territorial dans le Cameroun d’aujourd’hui.

    Chefferie de Bafut : conserver en continuant à vivre

    Un palais n’est pas seulement un décor pour une visite. Dans le Nord-Ouest, la chefferie de Bafut comprend un ensemble architectural, des espaces de réunion, des objets et des pratiques qui participent encore à la vie de communautés concernées. Les bâtiments de terre, de bois et de chaume demandent des compétences spécifiques : leur conservation passe par le travail des artisans et les usages de ceux qui y vivent.

    Façade de la chefferie de Bafut et cour du palais.
    Façade du palais de Bafut, région du Nord-Ouest, photographie de Che Patrick Ndoh datée du 28 avril 2011. Source et licence Che Patrick Ndoh / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    Le World Monuments Fund a soutenu un programme de conservation des toitures de la chefferie de Bafut et de formation aux techniques nécessaires à leur entretien. La sauvegarde devient ainsi plus qu’une dépense sur des murs : elle contribue à préserver des gestes professionnels, à transmettre des savoirs de construction et à maintenir la capacité locale d’intervention. Les travaux de conservation au palais de Bafut.

    Bafut figure aussi sur la liste indicative du Cameroun au patrimoine mondial depuis 2018. Ce statut témoigne d’un intérêt patrimonial, sans constituer une inscription sur la Liste principale. L’entretien du site n’attend d’ailleurs pas l’obtention d’un label international : pluie, humidité, matériaux et usages exigent une attention continue. Liste indicative et biens inscrits du Cameroun.

    Quand on dit que le patrimoine « appartient au pays », il faut aussi parler des personnes qui en assurent l’entretien, la transmission et le financement. Une toiture réparée avec des techniques adaptées peut durer davantage et former de nouveaux artisans ; une intervention décidée sans les habitants peut au contraire fragiliser les usages.

    Un mbom qui apprend ces métiers auprès des anciens peut à son tour entretenir le lieu et transmettre les gestes acquis. La question est de savoir comment les savoir-faire et les matériaux traditionnels peuvent continuer à répondre aux besoins d’aujourd’hui.

    2025 : Diy-Gid-Biy rejoint le patrimoine mondial

    Dans les monts Mandara, le paysage culturel Diy-Gid-Biy a été inscrit en 2025 au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est le troisième bien camerounais inscrit sur cette Liste, après la réserve de faune du Dja (1987) et le Trinational de la Sangha (2012). Il s’agit du premier bien culturel du Cameroun sur cette Liste, les deux autres étant naturels. Liste actuelle du patrimoine mondial.

    Le paysage Diy-Gid-Biy regroupe 16 ensembles de ruines en pierre sèche dans sept villages des monts Mandara. Les vestiges sont généralement situés entre les XIIe et XVIIe siècles, avec des traditions vivantes associées aux lieux. L’inscription prend en compte les constructions, leur environnement et les relations qu’entretiennent des communautés locales avec ces espaces. Description officielle du paysage Diy-Gid-Biy.

    Reliefs volcaniques et montagnes des monts Mandara dans le Nord du Cameroun.
    Relief des monts Mandara photographié en 2015 par BANGA E. SADRACK. Le paysage Diy-Gid-Biy inscrit à l’UNESCO se trouve dans ce massif. Source et licence BANGA E. SADRACK / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

    Construire en pierre sèche exige de choisir et d’assembler les blocs avec précision, sans compter sur un mortier moderne pour maintenir l’ensemble. L’organisation des enceintes témoigne d’une connaissance des matériaux et des reliefs. La protection de ces architectures doit prendre en compte le climat, l’érosion, les accès et le maintien des pratiques des populations du massif.

    Le Dja protège un vaste paysage forestier, tandis que la Sangha associe des espaces protégés de trois pays. Leur conservation relève notamment de la gestion des milieux naturels, de la coopération transfrontalière et des pressions sur la biodiversité.

    La protection ne peut pas waka sans la participation des institutions, des artisans et des communautés concernées. Ce n’est pas une course aux médailles : un classement impose des obligations de sauvegarde. Pour les habitants, la valeur d’un site se mesure aussi à la possibilité de continuer à l’utiliser, d’y transmettre des connaissances et de bénéficier de sa conservation.

    Nguon, Ngondo, Mvet Oyeng, Guruna : quatre patrimoines vivants

    Au Cameroun, une part importante du patrimoine ne se conserve pas dans une vitrine : elle s’apprend en participant. L’UNESCO recense quatre éléments camerounais inscrits au patrimoine culturel immatériel en 2026, liés à des communautés, des gestes, des expressions et des institutions distincts. Inventaire officiel du patrimoine vivant.

    Le Nguon, inscrit en 2023, fait partie des traditions de gouvernance et d’expressions associées de la communauté bamoun. Les pratiques peuvent inclure l’examen du pouvoir du Mfon, des rites et des rassemblements. Leur rôle n’est pas seulement festif : elles participent à une mémoire locale du rapport entre autorités et communauté. Le Nguon et ses rites de gouvernance.

    Le Ngondo, inscrit en 2024, associe chez les Sawa le culte des oracles de l’eau, des cérémonies et des pratiques de transmission autour des relations avec le fleuve et les ancêtres.

    À regarderAfrica 24 — Le Ngondo inscrit à l’UNESCO en 2024▶ Regarder la vidéo
    Reportage d’Africa 24, diffusé le 8 décembre 2024 : reconnaissance internationale du Ngondo et célébrations des traditions sawa. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine Africa 24 / YouTube (intégration de la vidéo d’origine)

    Au-delà des rassemblements et des danses, le Ngondo mobilise des traditions liées aux oracles de l’eau, des responsabilités communautaires et des savoirs transmis entre générations. La sauvegarde implique les personnes qui portent ces pratiques, les organisations qui les rendent possibles et les jeunes à qui elles sont transmises. L’inscription internationale reconnaît cet héritage vivant ; elle ne remplace ni sa transmission locale ni la participation des communautés concernées. Le Ngondo inscrit en 2024.

    Participants et danse pendant une cérémonie culturelle du Ngondo au Cameroun.
    Scène du Ngondo chez les Sawa, photographie du 23 novembre 2025 déposée par BACHELOR45. Source et licence BACHELOR45 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

    Deux inscriptions datent de 2025 : le Mvet Oyeng, art musical, narratif et savoir-faire de la communauté Ekang ; et le Guruna, pratique des retraites pastorales, socioculturelles et artistiques autour du bétail chez les Massa. Le premier relie instrument, récits et transmission orale ; le second associe élevage, vie collective et apprentissages liés aux troupeaux.

    En pratique, sauvegarder un élément implique les personnes qui le réalisent : documentation, participation, transmission à de nouvelles générations et consentement. Le njoka — la fête — peut en être une dimension ; il n’en épuise pas la portée historique, religieuse, sociale ou économique.

    Le dossier de l’achu, présenté en 2026, relève quant à lui encore d’une candidature, et non de ces quatre inscriptions.

    Comment enquêter : entre archive, terrain et mémoire
    1. UNESCO — Patrimoine mondial : Cameroun · Centre du patrimoine mondial UNESCO
    2. Shum Laka : Ancient West African foragers · Nature, équipe de chercheurs en paléogénomique
    3. Commune de Ngaoundéré I — historique et lamidat · Commune de Ngaoundéré I
    4. Library of Congress — Sultan Ibrahim Njoya · Library of Congress
    5. MINREX — Histoire du Cameroun · Ministère des Relations extérieures du Cameroun
    6. Plantations allemandes du mont Cameroun : histoire foncière (1885–1914) · Marc Michel — Revue française d’histoire d’outre-mer
    7. Larousse — Cameroun : colonisation et indépendance · Encyclopédie Larousse
    8. Cameroon independence — photographie de Douala 1960 · Archive photographique anonyme, Wikimedia Commons
    9. ONU — résolution A/RES/1608(XV) · Assemblée générale ONU
    10. BMZ — Colonial legacy Cameroon · Ministère fédéral allemand de la Coopération
    11. World Monuments Fund — Bafut Palace · World Monuments Fund
    12. UNESCO — Paysage Diy-Gid-Biy (2025) · Centre du patrimoine mondial UNESCO
    13. UNESCO — Patrimoine immatériel du Cameroun · UNESCO PCI
    14. Cameroon Tribune — restitutions des objets de l’époque coloniale · Yvette Mbassi / Cameroon Tribune

    La méthode est simple à dire, exigeante à appliquer : une date, une pièce, une voix, un contexte. Pour une frontière, compare les cartes et les actes officiels. Pour une tombe ancienne, lis les méthodes de fouille et de datation. Pour un rituel, écoute les personnes concernées et consulte la documentation qui décrit sa transmission. Pour un objet, remonte son parcours dans les inventaires.

    Canopée et forêt de la réserve de faune du Dja au Cameroun.
    Paysage forestier de la réserve de faune du Dja, photographié en 2006 par C. Hance pour l’UNESCO. Source et licence C. Hance / UNESCO / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0 IGO

    La réserve de faune du Dja, inscrite à l’UNESCO depuis 1987, rappelle que le patrimoine du Cameroun comprend également des milieux naturels. Les enjeux de conservation concernent la biodiversité et les communautés qui vivent à proximité de la forêt. Protéger un espace exige de penser simultanément la gestion écologique, les usages locaux et les droits des personnes. Les biens UNESCO et leurs catégories.

    Pour aller plus loin, les sources sont organisées par sujet : Nature pour les données anciennes de Shum Laka ; la Library of Congress pour le script bamoun ; les documents de l’ONU pour les plébiscites de 1961 ; les inventaires du World Monuments Fund pour Bafut ; les fiches de l’UNESCO pour Diy-Gid-Biy et les quatre éléments immatériels inscrits. Étude de Shum Laka · Écriture bamoun · Résolution 1608 · Patrimoine vivant.

    Une archive coloniale ne donne pas nécessairement la parole à ceux dont elle parle. Un récit familial transmet une expérience, avec des souvenirs et parfois des silences. Une étude scientifique apporte une méthode et des résultats qu’il faut situer dans le temps. La bonne question est donc : qu’apprend-on de cette pièce, et qu’en disent les personnes concernées ?

    On peut djoss longtemps sur l’histoire du Cameroun, mais elle ne gagne rien à être gonflée par des chiffres non vérifiés ou des légendes inventées. Elle gagne à être suffisamment solide pour que les générations suivantes puissent la discuter, l’enrichir et la transmettre.

    Lexique culturel
    1. Massa — Forme d’adresse familière (« monsieur ») ; interjection de surprise. ↩
    2. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    3. Ekié — Surprise, étonnement ou stupéfaction, parfois admiration, exprimés par une exclamation. ↩
    4. UNESCO patrimoine mondial — Registre international des biens culturels et naturels inscrits au patrimoine mondial ; distingue sites inscrits et liste indicative. Consulter la source ↩
    5. Kongossa — Commérage, rumeur ou propos médisant. ↩
    6. Shum Laka — Abri-sous-roche du Nord-Ouest, étudié par des archéologues; les génomes anciens de quatre enfants ont été publiés en 2020. Consulter la source ↩
    7. small small — Un peu, par petites quantités ; peut exprimer une progression graduelle. ↩
    8. Faire le palabre — Faire des histoires, compliquer les choses ↩
    9. Ibrahim Njoya — Souverain bamoun associé à un patronage artistique et architectural à Foumban pendant la période de son règne. ↩
    10. Écriture bamoun — Système d’écriture de la langue bamoun élaboré à partir de la fin du XIXe siècle, puis modifié et enseigné. Consulter la source ↩
    11. Vrai-vrai — Réellement, vraiment ; marque l’insistance. ↩
    12. Nkap — Argent. ↩
    13. UPC — Union des populations du Cameroun, mouvement politique indépendantiste fondé en 1948 et engagé dans la revendication de réunification. Consulter la source ↩
    14. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    15. Ahmadou Ahidjo — Premier président du Cameroun indépendant en 1960, puis président de la fédération créée en 1961. Consulter la source ↩
    16. Njoka — Fête ou festivité ; le même mot peut aussi désigner l’action de faire la fête. ↩
    17. Ruben Um Nyobé — Dirigeant de l’UPC, acteur de la lutte anticoloniale, tué en 1958. Consulter la source ↩
    18. Njoh — Gratuit ↩
    19. Résolution 1608 (XV) — Résolution de l’Assemblée générale de l’ONU du 21 avril 1961 relative aux plébiscites du Cameroun britannique. Consulter la source ↩
    20. On est là — Réponse familière à « comment vas-tu ? », pouvant exprimer un état de présence, une manière de tenir bon ou une réponse non détaillée. ↩
    21. World Monuments Fund — Organisation de conservation du patrimoine qui a accompagné la restauration de toitures et la formation artisanale au palais de Bafut. Consulter la source ↩
    22. Mbom — Formule familière pour s’adresser à un jeune homme. ↩
    23. Diy-Gid-Biy — Ensemble de seize sites de pierres sèches des monts Mandara, inscrit au patrimoine mondial en 2025. Consulter la source ↩
    24. Waka — Marcher ; fonctionner. ↩
    25. Nguon — Rituels de gouvernance et expressions associées dans la communauté bamoun ; élément inscrit par l’UNESCO en 2023 selon la page de l’UNESCO consacrée au Cameroun. Consulter la source ↩
    26. Ngondo — Manifestation culturelle et rituelle de communautés sawa du Cameroun, associant célébrations populaires et traditions relatives aux oracles de l’eau, inscrite sur la Liste représentative du patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2024. Consulter la source ↩
    27. Sawa — Douala ↩
    28. Falla — Chercher. ↩
    29. Djoss — Parler, causer. ↩
  • Communication et Médias au Cameroun

    Communication et Médias au Cameroun

    Parole, médias et circulation

    Massa, du journal sous le bras au message WhatsApp, la route change, mais les faits demandent toujours des preuves.

    Massa, l’information au Cameroun, c’est tout un way ! Tu peux être en train de taper ton ndolè, marcher à Mboppi ou waka vers le kwatt : il y aura toujours un mbom pour te raconter une nouvelle qu’il a entendue à la radio, vue sur une chaîne ou reçue sur WhatsApp. Et parfois, le gars a déjà transmis le message à dix personnes avant même d’avoir vérifié la date. Mon frère, la nouvelle a des jambes !

    Mais attention : ici, ce n’est pas la guerre des « vieux médias » contre les nouveaux. Les journaux, les radios, les télévisions et les réseaux sociaux ne servent pas exactement les mêmes publics. En 2026, Reporters sans frontières dénombre plus de 600 journaux, environ 200 radios et plus de 60 chaînes de télévision au Cameroun. Ces chiffres décrivent la diversité des supports sans préciser combien de rédactions travaillent régulièrement, gagnent assez pour fonctionner ou disposent d’une véritable indépendance. RSF donne ici un panorama, pas un registre administratif actualisé. Voir le panorama des médias selon RSF.

    À regarderJournal de 20h30 de la CRTV, 1er septembre 2025▶ Regarder la vidéo
    Journal diffusé par la CRTV puis mis en ligne le 2 septembre 2025. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine Crtvweb, compte officiel

    Regarde ce journal télévisé : pour arriver à une émission diffusée à une heure précise, il faut un sujet, une rédaction, des images et une antenne. Dans un groupe de messagerie, le public reçoit parfois seulement dix secondes arrachées au reportage. Voilà pourquoi on ne peut pas juger les deux formats avec les mêmes réflexes.

    Vrai-vrai, le cœur de notre histoire est là : qui fabrique les nouvelles, qui peut les faire circuler, qui les reçoit et sur quelle preuve on leur fait confiance ? On va partir des voix et des journaux, passer par les studios et les radios de proximité, puis arriver au téléphone qui ne quitte plus la main. On garde l’humour du mboa, mais pour les chiffres et les faits, on ne va pas faire du commérage.

    Quand l’info voyageait avant nos téléphones

    Mollah, tu crois que la communication a commencé quand quelqu’un a inventé le bouton « partager » ? Avant la radio, il existait déjà de nombreuses façons de faire circuler les annonces, les récits et les décisions : réunions, messagers, correspondances, prises de parole publiques, chants ou instruments de signalisation selon les communautés et les circonstances. Il serait faux de raconter que tous les Camerounais avaient un unique « griot » ou un même système de tambours. Le pays n’a jamais parlé d’une seule voix.

    La radio arrive à Douala pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que le Cameroun sous administration française se trouve aussi au cœur de l’affrontement entre le régime de Vichy et la France libre, le mouvement rallié au général de Gaulle. En 1941, Radio-Douala sert notamment à rediffuser des bulletins d’information et des communiqués militaires de la France libre : des nouvelles du conflit destinées à soutenir la communication du camp gaulliste. L’historien Louis Marie Enama Ateba documente cet usage dans son étude sur la radiodiffusion camerounaise. Les émissions connaissent une interruption en 1944, puis une reprise en 1946. La radio sera ensuite organisée pour d’autres programmes et d’autres publics, bien avant l’arrivée de la télévision en 1985. Osidimbea, encyclopédie et annuaire en ligne consacré à l’histoire des organisations camerounaises, rassemble notamment les étapes institutionnelles de cette évolution. Découvrir cette chronologie · Lire l’étude historique de Louis Marie Enama Ateba.

    Façade de la Maison de la radio CRTV à Yaoundé.
    Bâtiment de la radiodiffusion publique à Yaoundé, photographié en août 2021. Source et licence Minette Lontsie

    À Yaoundé, la Maison de la radio accompagne cette histoire institutionnelle. Mais ce qui fait vivre une station reste le contenu des programmes, les langues employées, les équipes et les moyens techniques dont elle dispose.

    Et le papier dans tout ça ? Lui aussi a travaillé fort. Journaux administratifs, presses confessionnelles, titres militants et quotidiens n’avaient ni les mêmes objectifs ni les mêmes lecteurs. On ne peut donc pas réduire ce passé à « avant, personne ne savait rien ». Ce qui change avec les médias de masse, c’est la possibilité de faire arriver un même message à des personnes qui ne se connaissent pas, parfois très loin les unes des autres.

    Cette histoire nous donne déjà une règle utile : le moyen de diffusion n’est pas la même chose que l’information qu’il transporte. Un microphone peut porter une annonce importante comme une parole trompeuse. Tout dépend aussi de celui qui l’utilise.

    De Radio Douala à la CRTV : les dates qui comptent

    Bon, mettons les dates sur la table. La radio est présente à Douala dès 1941 ; la télévision publique apparaît le 20 mars 1985 ; la CRTV est créée en 1987 par l’organisation de la radio et de la télévision publiques. Trois jalons, trois réalités différentes : début de la radiodiffusion, arrivée de l’image télévisuelle et création de l’organisme public. Mélanger ces étapes, c’est comme dire qu’une maison est née le jour où on a posé son enseigne. Retrouver les repères institutionnels.

    Le réseau public s’étend aussi hors des grands centres urbains. Selon l’histoire institutionnelle retracée par Osidimbea, il comptait sept stations régionales avant 1983, puis dix stations cette année-là. On parle ici du réseau régional public, pas de toutes les radios du Cameroun. Pour un auditeur éloigné de Yaoundé ou de Douala, une station régionale peut rapprocher l’information de son territoire, même si la qualité de réception varie selon les localités et les installations.

    Les antennes et leurs équipements de diffusion permettent aux programmes de la radio d’atteindre les auditeurs. Sans couverture technique ni entretien, même une émission préparée avec soin reste difficile à recevoir.

    Antenne destinée à la diffusion d'un programme radiophonique.
    Antenne d’émission radiophonique, photographiée en 2012. Source et licence Teamrrjc

    À la télé, le tournant continue : CRTV News démarre en 2018, suivi de CRTV Sports and Entertainment en 2019, d’après la même histoire de l’organisme. Deux chaînes thématiques supplémentaires signifient davantage de grilles à remplir, de journalistes et techniciens à mobiliser, mais pas nécessairement deux publics totalement séparés. Voir les chaînes et stations présentées dans l’historique.

    Alors non, mon frère, les antennes du pouvoir public n’ont pas « fabriqué » tous les récits du pays. Elles ont occupé une place centrale dans une période où les possibilités de diffusion étaient beaucoup plus limitées. C’est précisément pour cela que l’arrivée d’autres médias va changer les habitudes : tu ne seras plus obligé d’attendre qu’une seule rédaction décide quels sujets méritent le micro.

    Le journal sous le bras, puis la bataille des titres

    Au carrefour, les premières pages des journaux font presque leur propre réunion. L’un parle de politique, l’autre d’économie, le troisième de sport. Tu peux discuter de la une sans même avoir acheté le journal. Mais pour publier ces pages, il a fallu des imprimeurs, des journalistes et parfois beaucoup de courage.

    Le Messager paraît dès 1979, lancé par le journaliste Pius Njawé. Il deviendra une référence de la presse privée engagée dans la critique du pouvoir, au prix de saisies, de poursuites et de pressions dont l’histoire du titre porte la trace. Ce journal raconte aussi le coût humain d’une information qui dérange.

    En 1991, le patron de presse Séverin Tchounkeu lance La Nouvelle Expression. Son premier éditorial, intitulé Liberté chérie, situe d’emblée le journal dans les débats sur la liberté d’expression qui traversent le Cameroun au début des années 1990. Mutations arrive en 1996 : d’abord hebdomadaire, il passe à trois parutions par semaine en 2000, puis devient quotidien en 2002. Son évolution permet de voir comment une rédaction cherche progressivement à couvrir davantage l’actualité.

    Lecteurs devant un kiosque à journaux à Yaoundé, le 30 avril 2020.
    Kiosque à journaux dans le centre administratif de Yaoundé, avril 2020. Source et licence VOA / Emmanuel Jules Ntap

    Enfin, Le Jour est fondé en 2007 par le journaliste Haman Mana, auparavant à la direction de Mutations. Le quotidien entend donner de la place aux reportages et aux enquêtes. Ces quatre titres appartiennent au même paysage médiatique, mais leurs trajectoires, leurs équipes et leurs approches éditoriales diffèrent. La chronologie de l’encyclopédie Osidimbea en retrace les fondations. Explorer les journaux camerounais.

    Et la loi dans tout ça ? La loi n° 90/052 du 19 décembre 1990 organise la liberté de communication sociale ; le décret n° 2000/158 du 3 avril 2000 fixe des conditions pour les entreprises privées de communication audiovisuelle. Ces textes interviennent à des étapes différentes de l’ouverture médiatique, et ils n’ont pas le même objet. Une loi d’ouverture ne met pas automatiquement un studio de télévision sur pied : il reste des autorisations, du matériel, des salariés à rémunérer et des risques financiers. Lire le texte de 1990 · Consulter le décret de 2000.

    Massa, tu comprends pourquoi « il y a plusieurs journaux » ne suffit pas ? Le vrai sujet, c’est de savoir s’ils peuvent enquêter, vendre leurs exemplaires, conserver leurs archives et continuer à exister même lorsqu’une publication déplaît. Les titres et les textes sont les premières pièces du puzzle ; les conditions de travail viennent juste après.

    Le vrai bolo de ceux qui tiennent le micro

    À l’écran, tu vois celui qui présente le journal. Mais derrière, il y a une équipe qui bolo : reporters, techniciens, monteurs, responsables de production, documentalistes, régisseurs, personnes chargées de vérifier les contenus. Même une émission de trente minutes exige bien plus que trente minutes de travail.

    Une cartographie publiée en 2019 par le Cameroon Community Media Network (CCMN) donne une idée concrète de cet envers du décor. Parmi les structures de son propre réseau étudié, elle comptait 1 666 personnes engagées, dont 886 salariés rémunérés et 780 bénévoles. Les bénévoles représentent donc environ 46,8 % de cet ensemble, soit presque une personne sur deux. Ce chiffre ne décrit surtout pas tous les journalistes camerounais ; il montre combien une partie des médias communautaires repose sur du travail bénévole. Lire les résultats de la cartographie CCMN.

    Équipe de journalistes et cadreurs couvrant une conférence de presse sportive.
    Journalistes, photographes et cameramen lors d’une conférence de presse pendant la CAN, janvier 2017. Source et licence Nekisvincent

    Lors d’une conférence de presse sportive, tu peux voir plusieurs métiers au travail : reporters, photographes et cadreurs couvrent le même événement avec des méthodes différentes. Pendant qu’un journaliste pose une question, un autre enregistre les images et un troisième prépare les éléments qui permettront de raconter la scène au public.

    Quand une rédaction travaille avec des moyens limités, les conséquences peuvent être très pratiques : moins de temps pour enquêter, moins de correspondants, des programmes dépendants de quelques personnes. Attention pourtant : bénévolat ne signifie pas manque de sérieux, et salaire ne garantit pas l’indépendance. Le métier, c’est la méthode, la compétence, le temps nécessaire et la responsabilité envers le public.

    Voilà pourquoi la question du nkap n’est pas seulement une affaire de publicité : elle touche directement à ce que les journalistes peuvent vérifier avant d’appuyer sur « publier ».

    La radio communautaire : une voix qui connaît ton coin

    Une grande chaîne annonce ce qui se passe à l’échelle du pays. Mais quand tu veux comprendre pourquoi un point d’eau ne fonctionne pas, où obtenir un acte de naissance ou comment participer à une réunion communale, une radio de proximité peut rendre un autre service. Ce n’est pas une petite CRTV : elle a d’autres interlocuteurs et d’autres priorités.

    À Bikok, NKUL YA DZÀL a été inaugurée le 18 mars 2026, avec l’appui notamment de l’UNICEF. La maire évoque 57 localités auxquelles elle veut donner la parole ; l’UNICEF cite également 56 jeunes déjà engagés dans la communauté U-Report. Ces deux nombres ne prouvent pas que les 57 localités captent parfaitement la fréquence ni que 56 jeunes animent l’antenne : ils décrivent le territoire concerné et une première participation. Voir la radio, ses acteurs et son lancement à Bikok.

    À Douala, Radio RTM dispose de locaux dans le quartier Bali. Ce n’est pas la station de Bikok : c’est un autre exemple des moyens concrets dont une radio a besoin pour fonctionner. Il faut un lieu, des équipements, de l’électricité, une équipe et des programmes que les habitants ont envie de suivre.

    Bâtiment de la station Radio RTM dans le quartier Bali à Douala.
    Siège de Radio RTM, dans le quartier Bali à Douala, mars 2015. Source et licence Bonas Fotio

    Le programme soutenu par le gouvernement et l’UNESCO vise 40 nouvelles stations communautaires d’ici 2030. Au 17 septembre 2026, l’UNESCO annonçait quatre studios insonorisés prêts à être équipés, à Belel, Bafia, Mvengue et Bamendou. Les quatre studios annoncés à cette date étaient encore en attente de leurs équipements ; ils ne correspondent donc pas à quatre stations déjà en service. Lire le programme des 40 radios · Vérifier l’état des quatre studios.

    Et le fonctionnement dans tout ça ? Il faut du courant, un émetteur, de la maintenance, des émissions dans les langues utiles, des personnes formées et une gestion durable. Même si le programme est diffusé en njoh pour l’auditeur, quelqu’un doit régler ces dépenses.

    Mollah, une radio communautaire ne réussit pas seulement parce qu’elle possède un micro. Elle réussit si les habitants reconnaissent leurs préoccupations dans les programmes, peuvent poser leurs questions et savent à qui demander une correction. Voilà ce qui rend ce média précieux.

    Une bonne info, ça se cherche avant de se balancer

    Imagine : quelqu’un t’envoie une vidéo en disant « ça vient d’une source sûre ». Tu ouvres, tu regardes, tu t’apprêtes à partager. Mais attends, kombi : la vidéo date de quand ? On voit vraiment le lieu annoncé ? Qui a filmé ? Ce sont ces questions-là qui séparent une enquête du simple rumeur.

    Le journalisme demande de falla les faits, de les recouper et de laisser de la place aux réponses. Ce n’est pas réservé aux grands plateaux. Dans sa cartographie de 2019, le Cameroon Community Media Network (CCMN), un réseau de médias communautaires, relevait que les sujets de société et de vie locale occupaient 50,8 % des productions étudiées. L’actualité, l’information et la politique représentaient 28 %. Cela donne une idée de la place réservée aux préoccupations de proximité dans les structures examinées, sans transformer cette enquête de réseau en photographie de tous les médias camerounais. Découvrir les programmes étudiés.

    À regarderMaryam Feudjio parle du journalisme▶ Regarder la vidéo
    Séquence vidéo sur la journaliste Maryam Feudjio, mise en ligne en 2022, Wikimedia Commons. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine GTankam1

    La journaliste bilingue Maryam Feudjio raconte aussi son expérience du métier dans un entretien filmé. Son parcours ramène à la pratique quotidienne : préparer un sujet, parler aux personnes concernées, vérifier les propos recueillis et travailler dans plusieurs langues quand la situation l’exige.

    Une rédaction fait des choix délicats : publier ou différer une accusation, protéger une personne qui témoigne, expliquer l’origine d’un chiffre, corriger une erreur sans la cacher. Elle doit aussi distinguer les faits vérifiés, les opinions et la communication d’une institution. À chaque étape, le public gagne à savoir ce qui est établi et ce qui reste une déclaration.

    Alors quand ton mbom te dit « tout le monde en parle, c’est donc vrai », réponds-lui gentiment : dix transferts d’un même message, ce ne sont pas dix sources indépendantes. Ce réflexe évite bien des sauces.

    Du kiosque au smartphone : le virage est costaud

    Le journal sous le bras n’a pas disparu de la mémoire du pays, mais le téléphone a changé la vitesse de circulation. Tu lis une brève, un ami t’envoie un extrait de télé, puis un groupe WhatsApp se met à djoss dessus. On passe d’un support à l’autre sans même y penser. Mais ce n’est pas parce qu’un écran peut tout afficher que tout le monde dispose de la même connexion.

    Regardons ce qui circule réellement dans les réseaux. Selon DataReportal, données de fin 2025, le Cameroun comptait 29,0 millions de connexions mobiles actives, soit 96,4 % de la population exprimés en équivalent-connections, pas 96,4 % de personnes équipées. Le nombre de connexions avait augmenté d’environ 3 millions sur un an. Beaucoup de personnes utilisent cependant plusieurs cartes SIM : on ne peut donc pas en déduire combien de Camerounais distincts possèdent un téléphone. Lire la méthode de comptage des connexions.

    Au Cameroun, les téléphones à deux cartes SIM ne datent pas d’hier. Cet appareil acquis dans le pays en 2012 possédait déjà deux emplacements : on pouvait utiliser plusieurs opérateurs selon la couverture ou les tarifs. C’est aussi pour cela que compter les connexions mobiles ne revient pas à compter les personnes.

    Dos ouvert d'un téléphone mobile montrant deux emplacements pour cartes SIM.
    Téléphone double SIM commercialisé et acquis au Cameroun en 2012, conservé dans les collections du Science Museum. Source et licence Science Museum Group / photographe non précisé

    DataReportal précise également que 87,5 % de ces connexions peuvent être considérées comme compatibles avec le haut débit mobile. Cette compatibilité ne signifie pas que les utilisateurs disposent tous d’un forfait de données, d’un réseau stable ou des moyens de regarder des vidéos en continu. Certaines lignes servent surtout aux appels et aux SMS.

    Pour les médias, la conséquence est très pratique : le journal peut publier un article léger, une radio proposer un son téléchargeable, une chaîne diffuser une vidéo de qualité adaptable. Concevoir uniquement des vidéos lourdes reviendrait à supposer une expérience de connexion que les statistiques ne démontrent pas.

    Le kwatt connecté et la localité mal desservie ne doivent pas se retrouver exclus du même débat public simplement parce que l’une des deux connexions est plus rapide. Ça aussi, c’est un enjeu de communication.

    Qui est vraiment connecté ? Faisons les comptes

    Massa, le chiffre « 29 millions de lignes mobiles » fait son effet. Mais si tu veux connaître le public réel d’un site d’information, ce n’est pas ce nombre qu’il faut prendre. Une ligne téléphonique n’est pas une personne, et un téléphone n’est pas forcément une connexion Internet active.

    DataReportal estime à 12,6 millions le nombre d’internautes fin 2025, soit 41,9 % d’une population estimée à 30,1 millions. D’après ces estimations, près de 17,5 millions de personnes ne sont pas comptabilisées comme internautes. Ce sont des estimations de population et d’usage, pas une liste de personnes privées de tout moyen d’information. Parmi elles, certaines peuvent écouter la radio, lire la presse ou recevoir des informations autrement. Vérifier population, internautes et définitions.

    Derrière les chiffres de connexion, il y a des techniciens qui installent et entretiennent les réseaux. Au Cameroun, leur travail compte pour la qualité du service, mais les investissements dans les équipements ne disent pas à eux seuls combien de personnes les utilisent réellement.

    Professionnel camerounais intervenant sur des équipements de réseau informatique.
    Ingénieur réseau au travail au Cameroun, octobre 2016. Source et licence Mr.willymario

    Et les investissements des opérateurs ? L’Agence de régulation des télécommunications (ART) indique près de 194,5 milliards de FCFA investis dans les communications électroniques en 2024, en hausse de plus de 35 % sur un an. Le montant est important pour les infrastructures, mais ce n’est pas l’argent investi dans les journaux ni le revenu des journalistes. Les investissements des opérateurs et le nombre d’internautes ne décrivent pas non plus la même réalité : les premiers financent des infrastructures, tandis que les seconds renseignent sur leurs usages. Lire l’Observatoire 2024 de l’ART.

    Voilà l’implication concrète : une stratégie d’information doit combiner les supports. Pour annoncer un service public, la bonne question n’est pas seulement « combien de smartphones existent ? », mais « combien de personnes peuvent recevoir ce message, le comprendre et agir ? ».

    Et s’il reste un écart surprenant entre connexions et usages, ce n’est pas forcément une contradiction : tout dépend de ce que chaque indicateur compte.

    WhatsApp, TikTok, Facebook : les nouveaux carrefours

    Mon frère, tu connais le scénario. Un gars poste trente secondes, un autre ajoute un commentaire bien pimenté, puis toute la conversation du groupe tourne autour de ça. Avant même qu’un média ait eu le temps d’appeler les témoins, le commérage a déjà fait trois tours du quartier.

    Le digital change aussi les métiers. Des journalistes publient en ligne, des artistes montent leurs propres chaînes, des associations interpellent leurs publics et des créateurs de contenus gagnent de l’audience. Il serait pourtant faux de dire que tous les Camerounais ont abandonné la radio ou la télé. Les usages varient selon l’âge, le lieu, l’accès et les préférences.

    Le téléphone est devenu un outil de reportage : filmer, enregistrer une parole, monter un extrait et l’envoyer en ligne peuvent se faire avec le même appareil. Mais la méthode journalistique ne disparaît pas. Une vidéo partagée sur les réseaux n’est pas automatiquement une information vérifiée.

    Journaliste utilisant un téléphone portable comme outil de reportage.
    Un journaliste utilise un téléphone mobile pour produire et transmettre des contenus, 2008. Source et licence Zia505

    Selon DataReportal (octobre 2025), le Cameroun comptait 5,90 millions d’identités de réseaux sociaux, soit 19,6 % de la population selon cette mesure. Elles avaient progressé d’environ 800 000 en douze mois, soit +15,7 %. Un compte n’est pas toujours une personne unique. Ce nombre d’identités sociales doit rester distinct des 12,6 millions d’internautes estimés : une même personne peut posséder plusieurs comptes et tous les internautes ne fréquentent pas nécessairement les réseaux sociaux. Lire les limites des estimations sociales.

    Un créateur peut obtenir des milliers de vues sans gagner la même chose que celui qui a un sponsor, une activité de production ou des abonnés payants. La plateforme, la localisation et les règles de rémunération comptent. On ne peut donc pas annoncer des revenus-types pour « les influenceurs camerounais » à partir du seul nombre de vues.

    Tu peux yamo un contenu, rire à ses blagues et tout de même demander d’où viennent ses informations. C’est même ça, la force d’un public exigeant : apprécier sans avaler toute la sauce. Le buzz donne de la vitesse ; la vérification donne du poids.

    Qui parle, qui paie, et qui décide de la une ?

    Massa, parlons des dos ! Une radio peut avoir un bon animateur, une télévision un beau plateau et un journal des reporters solides : sans moyens, tout ce monde doit quand même payer son travail. Et c’est là que la communication et le journalisme deviennent deux activités qu’il faut savoir distinguer.

    Quand une entreprise paie pour une publicité, elle achète de la visibilité. Quand une mairie diffuse un communiqué, elle explique sa position. Quand un journaliste enquête sur la dépense municipale, il doit pouvoir vérifier et raconter les faits, même si sa conclusion déplaît à quelqu’un. Ces prises de parole n’ont pas la même fonction. Elles peuvent coexister, mais le public doit savoir d’où vient le message.

    Pour un journal imprimé, l’enquête n’est qu’une partie des dépenses. Il faut encore préparer les pages, acheter le papier, faire tourner les presses puis acheminer les exemplaires. Une rédaction peut garder son indépendance éditoriale tout en affrontant des charges matérielles importantes.

    Machine rotative offset imprimant un journal sur une bande de papier en continu.
    Rotative offset en fonctionnement pour l’impression de journaux, octobre 2009. Source et licence Tom T

    Un média qui vit des abonnements doit pouvoir rémunérer ses journalistes, régler ses frais de diffusion, couvrir le matériel et assurer une présence régulière auprès du public. Une audience importante ne suffit pas à couvrir toutes ces charges ; les revenus dépendent notamment de la publicité réellement vendue, des abonnements payants et des partenariats, dont les conditions doivent être transparentes.

    RSF souligne en 2026 la précarité des professionnels de nombreux médias privés et les pressions économiques qu’ils rencontrent. Ces constats ne fournissent aucun chiffre national vérifié de recettes publicitaires. Le montant de 194,5 milliards de FCFA annoncé par l’ART en 2024 concerne les investissements des télécommunications, pas les budgets des salles de rédaction. Confondre ces deux marchés gonflerait artificiellement la taille de l’économie de l’information. Lire le volet économique RSF · Voir la catégorie exacte des investissements ART.

    Vrai-vrai, la survie d’un média dépend donc autant de la confiance de son public que de ses dépenses, de ses recettes et de son autonomie. Et quand celui qui finance commence à choisir ce qui a le droit d’être dit, ce n’est plus seulement une question de commerce.

    Liberté de la presse : quand parler demande du courage

    On peut avoir plusieurs centaines de journaux et tout de même rencontrer des obstacles sérieux à la liberté d’informer. Les deux choses sont vraies en même temps. Pour évaluer ces obstacles, Reporters sans frontières utilise des indicateurs politiques, économiques, légaux, sociaux et sécuritaires.

    Son classement 2026 place le Cameroun 133e sur 180 pays, contre 131e en 2025. Le score total est passé de 42,75 à 40,88, soit une baisse de 1,87 point. Ce recul concerne la place du pays dans l’indice de RSF ; il ne dit pas combien de journalistes travaillent, ni combien de rédactions ferment. Vérifier les résultats et la méthodologie RSF.

    Dans un journal consacré à l’actualité africaine, les choix éditoriaux s’observent dans l’ordre des sujets, le temps laissé aux témoins et la place accordée aux différentes versions des faits. Au Cameroun comme ailleurs, la liberté d’informer dépend aussi de la possibilité de faire ces choix sans intervention abusive des autorités, des propriétaires ou des annonceurs.

    À regarderUn journal Afrique de TV5MONDE en juin 2026▶ Regarder la vidéo
    Édition de juin 2026 du journal Afrique de TV5MONDE. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine TV5MONDE Info, chaîne officielle

    Le détail interpelle davantage que le rang seul : en 2026, l’indicateur économique est à 30,83/100, le sécuritaire à 33,17/100, tandis que l’indicateur social est à 56,74/100. Ces sous-scores permettent de distinguer la situation économique, la sécurité des journalistes et l’environnement social. Ils ne mesurent ni le nombre d’agressions ni les revenus des rédactions.

    Derrière les indices, il y a des parcours humains. Pius Njawé, fondateur du Messager en 1979, reste une figure importante de la presse indépendante. Martinez Zogo, directeur de la radio Amplitude FM, a été enlevé et assassiné en janvier 2023. RSF évoque aussi les difficultés d’exercice dans les régions anglophones, les arrestations et les pressions liées à certains acteurs du pouvoir. Ces faits graves doivent être rapportés avec précision, sans inventer les motivations individuelles ou les conclusions de procédures judiciaires. Lire les cas documentés par RSF.

    Mon frère, un média libre n’est pas simplement celui qui parle le plus fort. C’est celui qui peut poser les questions difficiles, produire ses preuves, protéger ses sources et corriger ce qu’il publie. Et le citoyen doit pouvoir lui demander des comptes sans transformer toute discussion en procès d’intention.

    En quelle langue la nouvelle arrive-t-elle chez toi ?

    Si tu lis une annonce en français, mais que ta grand-mère la comprend mieux dans une autre langue, est-ce que le message est vraiment arrivé ? Voilà une question que les grands chiffres sur les téléphones oublient souvent. Au Cameroun, une information peut circuler en français, en anglais, en pidgin camerounais ou dans différentes langues nationales, suivant les personnes et les territoires.

    Une enquête du Cameroon Community Media Network, publiée en 2019, relevait 70 langues utilisées dans les structures de son réseau et 112 formats multilingues. La même cartographie portait sur 120 organisations membres ou affiliées dans six régions ; il serait donc faux d’annoncer « 70 langues parlées dans tout le pays » à partir de cet échantillon. Le chiffre renseigne la pratique médiatique d’un réseau, pas la carte linguistique nationale. Consulter le périmètre et les langues de l’enquête CCMN.

    Préparer une émission de radio, c’est aussi choisir comment parler à son public. Au Cameroun, une rédaction peut avoir besoin du français, de l’anglais, du pidgin ou d’autres langues utilisées dans les territoires concernés. Cela demande des compétences, du temps et parfois des intervenants différents selon les émissions.

    Animateurs et journalistes réunis dans un studio de radio.
    Équipe radiophonique réunie autour des microphones dans un studio, décembre 2021. Source et licence Aymeric2Chez

    L’éducation aux médias doit, elle aussi, parler la langue de son public. À Yaoundé 3e, un atelier soutenu par l’UNESCO en juillet 2026 a réuni près de 200 élèves autour des médias et de l’intelligence artificielle, avec trois sessions pratiques. L’atelier était organisé à l’échelle locale : il ne permet pas d’affirmer que tous les élèves du pays ont reçu cette formation. Lire le compte rendu officiel.

    Le numérique pose un nouveau problème : une vidéo générée peut avoir un visage convaincant et une voix familière sans que la scène se soit déroulée. Il faut apprendre à demander la source, à rechercher l’origine des images et à reconnaître une citation fabriquée. Et le meilleur support dépend aussi des habitudes : sous-titrage, audio léger, émission locale, affichage ou texte imprimé.

    Même au mboa, une expression que tu comprends au quartier n’a pas forcément le même sens partout. Respecter cette diversité, c’est parler aux gens sans faire semblant de les connaître tous.

    Les sources : pour vérifier toi-même les chiffres
    1. Cameroun — panorama médias et liberté de la presse 2026 · Reporters sans frontières
    2. Histoire institutionnelle de la CRTV · Osidimbea, mémoire camerounaise
    3. Loi 90-52 du 19 décembre 1990 · Organisation internationale du Travail NATLEX
    4. CCMN — Mapping Cameroonian Community Media · Cameroon Community Media Network
    5. UNICEF — radio NKUL YA DZÀL à Bikok · UNICEF Cameroun / Salomon Beguel
    6. Digital 2026: Cameroon · DataReportal / Kepios

    Tu veux savoir d’où viennent les informations de cet article ? Voici les documents les plus importants. Pas de chiffres sortis d’un chapeau : à chaque source son année, son périmètre et ses limites.

    Histoire et cadre juridique. Osidimbea retrace les stations de radio depuis 1941, la télévision à partir de 1985 et la CRTV créée en 1987. Son inventaire des journaux situe notamment Le Messager en 1979, La Nouvelle Expression en 1991 et Mutations en 1996. La base NATLEX recense la loi du 19 décembre 1990 ; le décret de 2000 précise les conditions d’exploitation de la communication audiovisuelle privée. Histoire CRTV · Journaux · Loi de 1990.

    Métiers et radios de proximité. La cartographie 2019 du CCMN concerne 120 membres et structures affiliées, dans six régions ; ses statistiques d’emploi et de programmes ne sont pas des moyennes nationales. L’UNICEF décrit l’ouverture de la radio de Bikok en 2026 ; l’UNESCO distingue 40 radios projetées à l’horizon 2030 et quatre studios préparés en septembre 2026. Étude CCMN · Bikok · Studios UNESCO.

    Dans un autre cliché du même atelier à Douala, des participants travaillent autour des ressources numériques. Identifier qui produit et conserve ces informations aide aussi à retrouver les documents d’origine. C’est le principe des références qui suivent : chaque date et chaque chiffre doivent pouvoir être vérifiés à leur source.

    Personnes réunies autour d'ordinateurs à l'occasion d'une séance de formation aux ressources libres.
    Participants à une séance de formation à la culture libre à Douala, juin 2021. Source et licence René Nkowa

    Numérique et économie. Digital 2026: Cameroon de DataReportal est un rapport publié à la fin de 2025, décrivant principalement les données d’octobre 2025 : individus, connexions et identités de comptes sont des mesures distinctes. L’observatoire 2024 de l’ART suit les communications électroniques, non les dépenses des rédactions. Rapport numérique · Observatoire ART.

    Liberté de la presse. L’indice 2026 de RSF classe le Cameroun 133e/180 avec un score de 40,88/100. Son appréciation est attribuée à cette organisation et doit être lue avec sa méthode. Profil RSF.

    Ces références permettent de retrouver les documents d’origine et de suivre leur évolution, des chronologies de la radio aux données sur les usages numériques.

    Lexique culturel
    1. Way — Chose, objet ou sujet dont on ne précise pas le nom. ↩
    2. Ndolè — Plat de légume amer aux arachides. ↩
    3. Mboppi — Marché de gros de Douala, notamment pour des marchandises manufacturées et des ventes destinées aux détaillants ; lieu important de la vie commerciale. Consulter la source
    4. Waka — Marcher ; fonctionner. ↩
    5. Kwatt — Quartier d’habitation. ↩
    6. Mbom — Formule familière pour s’adresser à un jeune homme. ↩
    7. WhatsApp — Service de messagerie et de diffusion de contenus en groupes et statuts ; fréquemment utilisé comme canal de partage d’articles, d’audios et d’alertes, mais ne constitue pas une source vérifiée en lui-même. Consulter la source
    8. RSF — Reporters sans frontières : organisation internationale publiant un classement annuel de la liberté de la presse, avec des indicateurs à lire avec leur méthodologie. Consulter la source
    9. Vrai-vrai — Réellement, vraiment ; marque l’insistance. ↩
    10. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    11. Mollah — Ami. ↩
    12. Douala — Ville camerounaise où doual’art documente notamment des ateliers photographiques, installations et expositions d’art contemporain. ↩
    13. France libre — Mouvement français qui poursuit le combat contre l’Allemagne nazie sous la direction du général de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale ; ses bulletins et communiqués militaires ont été relayés par Radio-Douala. Consulter la source
    14. Radio-Douala — Première station de radio documentée à Douala en 1941, utilisée notamment pour la diffusion de bulletins et communiqués de guerre de la France libre. Consulter la source
    15. Osidimbea — Site camerounais d’encyclopédie et d’annuaire historiques : chronologies de médias, entreprises, institutions et personnalités. Ses notices servent de pistes documentaires et doivent être recoupées. Consulter la source
    16. Louis Marie Enama Ateba — Historien, auteur d’un mémoire de Master II à l’Université de Yaoundé I, consacré à la radiodiffusion au Cameroun entre 1941 et 1990. Consulter la source
    17. CRTV — Organisme public de radiodiffusion et télévision camerounaise créé en 1987. Consulter la source
    18. CRTV News — Chaîne ou offre télévisuelle d’information du groupe public camerounais CRTV ; distinguer le lancement exact et les changements d’appellation selon les archives. Consulter la source
    19. CRTV Sports and Entertainment — Offre audiovisuelle dédiée au sport et au divertissement au sein du groupe public CRTV, à distinguer de ses journaux et de ses programmes généralistes. Consulter la source
    20. Ngomna — État, gouvernement ou personne exerçant une fonction publique selon le contexte. ↩
    21. Djoss — Parler, causer. ↩
    22. Le Messager — Le Messager, titre de presse privée lancé en 1979 par Pius Njawé, s’est distingué par ses enquêtes, ses critiques du pouvoir et son engagement pour la liberté de la presse au Cameroun. Consulter la source
    23. Pius Njawé — Journaliste camerounais, fondateur du journal privé Le Messager en 1979 ; figure du journalisme indépendant et de la liberté de la presse. Consulter la source
    24. Séverin Tchounkeu — Éditeur et patron de presse camerounais associé au lancement de La Nouvelle Expression en 1991. Consulter la source
    25. La Nouvelle Expression — Titre de presse privée camerounaise lancé par Séverin Tchounkeu en 1991 ; le premier éditorial portait le titre Liberté chérie. Consulter la source
    26. Mutations — Journal privé camerounais créé en 1996 comme hebdomadaire, devenu trihebdomadaire en 2000 puis quotidien en 2002, édité par South Media Corporation. Consulter la source
    27. Le Jour — Quotidien camerounais fondé en 2007 par Haman Mana, ancien dirigeant de Mutations ; s’attache notamment aux reportages et aux enquêtes. Consulter la source
    28. Haman Mana — Journaliste et fondateur du quotidien camerounais Le Jour en 2007, après avoir travaillé à la direction du journal Mutations. Consulter la source
    29. Bolo — Travailler ; accomplir un travail. ↩
    30. Cameroon Community Media Network (CCMN) — Réseau camerounais de médias communautaires ayant publié en 2019 une cartographie de ses structures, de leurs équipes, de leurs programmes et de leurs langues de diffusion ; l’étude n’est pas une moyenne nationale. Consulter la source
    31. Nkap — Argent. ↩
    32. Bikok — Commune camerounaise du département de la Mefou-et-Akono dans la région du Centre ; a inauguré la radio communautaire NKUL YA DZÀL le 18 mars 2026. Consulter la source
    33. Radio NKUL YA DZÀL — Radio communautaire inaugurée à Bikok le 18 mars 2026, liée à une initiative d’expression de jeunes. Consulter la source
    34. UNICEF Cameroun — Organisme soutenant des initiatives d’expression de jeunes dont la radio de Bikok en 2026. Consulter la source
    35. U-Report — Dispositif participatif soutenu par l’UNICEF pour recueillir les opinions et propositions des jeunes, notamment cité dans la programmation de NKUL YA DZÀL à Bikok. Consulter la source
    36. UNESCO — Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, documentant au Cameroun des initiatives de patrimoine et de formation à l’artisanat. ↩
    37. Njoh — Gratuit ↩
    38. Kombi — Ami, complice ou partenaire. ↩
    39. Falla — Chercher. ↩
    40. Maryam Feudjio — Journaliste bilingue camerounaise dont un témoignage vidéo sur son expérience professionnelle est consultable sur Wikimedia Commons. Consulter la source
    41. DataReportal — Éditeur de rapports sur les usages d’internet, dont des estimations pour le Cameroun 2024. Consulter la source
    42. Agence de régulation des télécommunications — ART, organisme camerounais produisant l’observatoire des communications électroniques. Consulter la source
    43. Wandayant — Surprenant, étonnant. ↩
    44. Yamo — Aimer ou apprécier quelqu’un ou quelque chose. ↩
    45. Martinez Zogo — Journaliste et animateur de l’émission Embouteillages sur Amplitude FM, enlevé puis retrouvé mort en janvier 2023 ; son assassinat est documenté par RSF. Consulter la source
    46. Amplitude FM — Radio privée implantée à Yaoundé, connue notamment pour l’émission Embouteillages animée par Martinez Zogo. Consulter la source
    47. pidgin-english camerounais — Cameroon Pidgin English (CPE) : langue de communication décrite par George Echu comme largement employée dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et pas seulement là. ↩
    48. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    49. Kongossa — Commérage, rumeur ou propos médisant. ↩