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  • Gastronomie et alimentation au Cameroun : cuisine camerounaise

    Gastronomie et alimentation au Cameroun : cuisine camerounaise

    Cuisines, produits et transmission

    Du ndolè fumant aux milliards dépensés en céréales, chaque assiette camerounaise raconte un terroir, des mains et une réalité économique.

    Ekié, au mboa, quand quelqu’un annonce « on va juste grignoter », regarde d’abord la marmite ! On a trié les feuilles, préparé le manioc, choisi le poisson, surveillé l’huile et quelqu’un prétend connaître la seule vraie recette. Le tchop a ses talents, sa mémoire et parfois de petites querelles familiales plus piquantes que le piment.

    Mais la gastronomie camerounaise, ce n’est pas une liste de « dix plats nationaux ». Les zones forestières, les hauts plateaux et les savanes n’offrent pas les mêmes produits au même moment. Les recettes circulent entre villages, villes et diaspora ; une même préparation peut avoir plusieurs variantes légitimes. Ce qui compte, c’est qui la prépare, avec quels ingrédients, et pour quelle occasion.

    L’OMPI, organisation des Nations unies chargée de la propriété intellectuelle, a étudié vingt traditions culinaires en 2021. Une table ronde d’environ cent personnes en a sélectionné dix pour un projet de valorisation touristique. Ce travail fait apparaître un enjeu qui dépasse l’assiette : la transmission des recettes, la reconnaissance de leurs détenteurs et les revenus que la gastronomie peut générer. Comprendre le programme et la sélection.

    Ndolè et poulet frit servis sur une assiette, photographie au Cameroun.
    Ndolè accompagné de poulet frit dans un restaurant camerounais (2025). Source et licence Photo : Mbiappa William — CC0 1.0.

    Le secret du ndolè commence avant la marmite. On froisse, presse et rince plusieurs fois les feuilles de Vernonia amygdalina pour atténuer leur amertume. Les arachides trempées puis finement écrasées apportent le liant de la sauce ; poisson fumé, crevettes ou viande développent ensuite ses saveurs. Le travail des feuilles demande du temps et peut même devenir une activité commerciale à part entière, lorsqu’elles sont vendues déjà préparées. Découvrir les techniques de préparation.

    Derrière les saveurs vient une autre question : comment un pays capable de produire autant de vivres peut-il importer des céréales à coups de milliards, alors que certains ménages peinent à se nourrir ? Nous allons suivre les ingrédients du champ au marché, les gestes jusqu’à la table, puis les chiffres jusqu’à leur source. Sans sauce arrangée.

    Dix régions, des recettes qui voyagent

    Dans le Littoral, les poissons, feuilles et produits du palmier occupent une place importante ; sur les hauts plateaux, on travaille le taro, le maïs, les légumes-feuilles et les tubercules. Au Nord, sorgho, mil, niébé et produits d’élevage répondent aussi aux saisons plus marquées. Ce sont des repères, pas des frontières : les marchés réunissent des produits de plusieurs régions, les familles voyagent, les recettes s’adaptent.

    L’achu, taro pilé accompagné d’une sauce jaune, est associé à des traditions de l’Ouest et du Nord-Ouest. En 2026, le Cameroun l’a présenté comme candidature au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Le dossier permet de comprendre les gestes, les ustensiles et les contextes de transmission ; candidature ne signifie pas inscription acquise. Suivre le dossier officiel.

    À regarderBrut Afrique — préparation de l’achu et de la sauce jaune▶ Regarder la vidéo
    Lucas présente la préparation de la sauce jaune camerounaise accompagnée de taro, dans une vidéo de Brut Afrique publiée en 2026 (lecteur Dailymotion officiel) Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine Vidéo : Brut Afrique — présentateur Lucas — lecteur Dailymotion

    Dans la vidéo de Brut Afrique, Lucas prépare la sauce jaune qui accompagne le taro pilé. L’huile de palme rouge, le calcaire alimentaire et les épices donnent à la sauce sa couleur et sa texture caractéristiques ; il faut les incorporer et les travailler avec soin. Le taro, lui, est cuit puis pilé jusqu’à obtenir une pâte souple. Ce sont deux préparations complémentaires : la sauce relève le taro, et celui-ci absorbe les saveurs. Le dossier UNESCO explique précisément ce rôle des ingrédients et du pilage. Préparation de la sauce jaune.

    Dans un njoka, une fête, piler le taro, préparer la sauce, dresser les plats et partager le repas font aussi travailler plusieurs personnes ensemble. À travers ces gestes s’organisent l’accueil, la transmission et les relations entre générations.

    On parle donc de cuisines camer, au pluriel. Leur identité tient au travail des personnes et à l’histoire de leurs pratiques, pas à une carte administrative des plats « réservés » à telle ou telle région.

    Quand les plantes racontent les migrations

    Le kilichi, viande séchée et épicée, raconte des savoir-faire importants dans les zones pastorales. Le foléré nous ramène aux plantes consommées en sauce ou transformées en boisson selon les usages. Les calendriers ne sont pas identiques partout : la FAO distingue en 2026 les saisons du maïs du Centre et les cultures septentrionales de maïs, mil et sorgho, plus dépendantes d’une grande saison des pluies. Voir les calendriers agricoles.

    Champ de maïs et de niébé en contre-saison dans l’Extrême-Nord du Cameroun.
    Culture de maïs et de niébé en contre-saison dans l’Extrême-Nord camerounais, photographiée en avril 2025. Source et licence Photo : HAMIDOU KAOU 6767 — CC0 1.0.

    Dans l’Extrême-Nord, associer maïs et niébé permet de tirer d’une même parcelle deux produits différents : une céréale à transformer en farine ou en bouillie, et une légumineuse dont les grains entrent dans de nombreuses préparations. En contre-saison, la disponibilité de l’eau et l’organisation des travaux deviennent déterminantes. Diversifier les cultures peut aussi répartir les risques quand les prix ou les récoltes varient.

    Small small, les plantes ont voyagé par étapes. Et attention au piège du « ça pousse ici depuis toujours ». Maïs, manioc, arachides, piment et tomates sont venus des Amériques après le début des échanges transatlantiques. Les bananiers et plantains ont des trajectoires asiatiques plus anciennes. Des ignames et céréales africaines étaient déjà cultivées ou collectées auparavant. L’ouvrage scientifique du National Academies Press retrace ces circulations : leur adoption a progressivement transformé les féculents disponibles, les techniques de culture et les façons de cuisiner. Lire l’étude sur les plantes africaines.

    L’histoire a aussi sa part de terre et de travail. À la fin du XIXe siècle, les sociétés coloniales allemandes ont installé des plantations destinées notamment au cacao, à la banane, au caoutchouc et à l’huile de palme autour du Mont Cameroun. L’historien Marc Michel décrit l’appropriation de terres et les tensions provoquées par ce système. En 1947, la Cameroon Development Corporation (CDC) a repris de vastes plantations sous administration britannique. Ces choix ont orienté des terres et des emplois vers les cultures d’exportation. Leur héritage se retrouve dans les questions foncières, les emplois agricoles et le poids des filières destinées aux marchés extérieurs. Les plantations à la période allemande · Les enjeux fonciers Bakweri.

    La cuisine camerounaise n’est pas moins camerounaise parce que certains produits ont voyagé. Ce sont des générations de cultivateurs et de cuisinières qui les ont sélectionnés, associés et transformés. Les échanges de produits et les pratiques locales existaient déjà avant la colonisation ; les transformations ultérieures ont ajouté de nouvelles plantes, de nouvelles contraintes et de nouveaux marchés.

    De la sauce aux feuilles : les grands classiques ont des variantes

    Le ndolè, associé notamment aux traditions sawa de la côte, demande de travailler des feuilles amères avec des arachides, puis d’ajouter selon les versions viande, crevettes ou poisson fumé. Le miondo, fin bâton de manioc, accompagne volontiers ce mélange. Mais aucune proportion n’est universelle : famille, ville, saison et moyens disponibles changent la recette.

    Le koki suit un autre chemin : des grains de niébé ou de haricots écrasés, de l’huile de palme et une cuisson enveloppée à la vapeur. Dans l’Ouest, le kondrè travaille du plantain non mûr longuement mijoté. Plus au nord, les céréales accompagnent des sauces et des produits de l’élevage. Chaque plat est une manière de traiter des ingrédients autant qu’un nom dans un menu.

    Plusieurs plats camerounais présentés côte à côte.
    Divers plats présentés ensemble : koki, gombo, sanga, katikati et taro sauce jaune (2023). Source et licence Photo : Destiny DEFFO — CC BY-SA 4.0.

    Sur une même table, le koki cuit à la vapeur, le taro pilé et les sauces mijotées racontent trois techniques différentes. Les grains, les tubercules et les feuilles n’exigent ni la même préparation ni la même chaleur. C’est cette maîtrise des textures qui permet de passer de quelques produits de base à des plats très différents.

    L’étude exploratoire commandée par l’OMPI recense notamment ndomba, mbongo’o tchobi, kilichi, eru et kondrè. En identifiant les ingrédients et les métiers associés, elle montre aussi comment les producteurs, les restaurateurs et les personnes qui transmettent les recettes peuvent participer à une économie du patrimoine culinaire. Consulter les traditions étudiées.

    D’ailleurs, quand deux personnes défendent avec passion « la seule vraie recette » de leur grand-mère, demande-leur plutôt de montrer le geste qui fait la différence. Le débat devient tout de suite plus instructif qu’un concours de certitudes.

    Le goût se construit avec les mains

    On peut réunir tous les ingrédients d’un plat et le rater quand même. La pâte est trop liquide, les feuilles ont gardé leur amertume, l’enveloppe s’ouvre dans la marmite… Massa, une recette ne se réduit pas à « mélange et laisse cuire » !

    La préparation d’un gâteau de haricots enveloppé demande de travailler la pâte, doser l’huile, choisir les feuilles et maîtriser la cuisson à la vapeur. Ces gestes s’apprennent en observant des personnes expérimentées et en recommençant. Ils créent une texture, un goût et une manière de servir.

    Koki démoulé encore posé sur ses feuilles.
    Koki sorti de son enveloppe de feuilles, photographié au Cameroun (2023). Source et licence Photo : Destiny DEFFO — CC BY-SA 4.0.

    Le programme de l’OMPI sur le tourisme gastronomique étudie justement les techniques et leur valorisation. Décrire les gestes facilite les formations, la transmission et la création d’activités. Pour que cette valorisation soit utile, les personnes qui détiennent les savoir-faire doivent aussi être associées aux décisions et aux retombées. Comprendre la démarche de valorisation.

    Le savoir culinaire se transmet souvent à la maison, presque sans cérémonie : « lave encore », « écrase plus fin », « ne laisse pas le feu partir ». Pour djaffer — manger — un bon repas, il a fallu apprendre à le préparer. Ce qui paraît ordinaire représente une connaissance précise, utile à la fois à l’alimentation et à la mémoire collective.

    Eru et manioc : le secret est dans la transformation

    Le eru, dans des cuisines du Sud-Ouest, associe des feuilles finement découpées, d’autres légumes-feuilles, de l’huile de palme et, selon la version, des ingrédients fumés. On le sert souvent avec une pâte de manioc appelée water fufu. Pour nyama — manger — comme il faut, la différence de texture compte autant que les épices : la découpe et le temps de cuisson changent le plat.

    Water fufu blanc accompagné d'une préparation verte d'eru.
    Water fufu et eru servis ensemble, photographie camerounaise (2017). Source et licence Photo : Minette Lontsie — CC BY-SA 4.0.

    Le bobolo raconte un autre travail. Les racines de manioc sont préparées, parfois fermentées, transformées en pâte, puis enveloppées et cuites. Un guide de l’IITA, l’Institut international d’agriculture tropicale, décrit des procédés de transformation des dérivés du manioc : trempage, fermentation, lavage, mise en forme et cuisson ne répondent pas tous au même objectif. Lire le guide technique.

    Ces gestes modifient la texture et le goût, facilitent l’utilisation et permettent de traiter correctement une racine qu’on ne doit pas consommer n’importe comment. Le résultat recherché commande les étapes : le trempage et la fermentation travaillent la pâte, tandis que la mise en forme et la cuisson facilitent le transport, le service et la consommation.

    Autre point à retenir : une plante peut avoir plusieurs noms. Le Gnetum africanum intervient dans des préparations appelées eru ou okok. Cette identification éclaire les circuits des feuilles, de leur collecte ou culture jusqu’à la découpe fine et à la vente, tandis que chaque cuisine conserve ses propres associations d’ingrédients.

    Fumer, sécher et conserver : le prix caché du goût

    Le poisson fumé donne une profondeur particulière à de nombreuses sauces. La mbounga, terme familier pour du poisson fumé, raconte aussi un défi économique : comment conserver et transporter un produit fragile quand la chaîne du froid n’est pas assurée partout ?

    Poisson d’eau douce fumé présenté à l’extérieur
    Poisson d’eau douce fumé photographié en octobre 2024, illustration d’une technique de conservation Source et licence Photo : BACHELOR45 — CC BY-SA 4.0

    Le fumage, le séchage, le salage et l’emballage n’agissent pas de la même manière. Ils modifient l’humidité, les arômes et les possibilités de transport. Pour que les produits restent sûrs, les températures, le temps de traitement, l’eau, la propreté et le stockage comptent. Une bonne odeur de fumée ne garantit pas une préparation sans risque.

    Au chantier, petite gargote dans certains usages camerounais, ces produits rendent possible la préparation de sauces dont les ingrédients ont parfois traversé plusieurs marchés. Le pêcheur, la personne qui fume le poisson, le transporteur et la vendeuse apportent chacun leur travail et leur coût. Ce n’est pas toujours un gombo — une affaire rentable — pour chacune de ces personnes.

    La FAO montre, dans une étude sur certains produits alimentaires issus de la forêt camerounaise, que la saisonnalité, les moyens de stockage et l’accès aux marchés font varier disponibilité et prix. Quand l’offre diminue ou qu’un produit se conserve mal, le négociant achète plus difficilement et le consommateur peut payer davantage. Mieux stocker et transporter réduit une partie de cette pression sur les prix. Lire l’étude sur les marchés.

    La prochaine fois qu’un poisson fumé te semble cher, demande-toi combien de mains et de kilomètres ont permis de le retrouver dans la marmite.

    La nourriture pousse au champ, mais se vend en ville

    Un marché bien garni donne l’impression que les tomates et les plantains ont poussé derrière les étals. En réalité, il faut récolter, charger, transporter, conserver puis vendre. Une piste impraticable, un véhicule immobilisé ou un produit qui se gâte modifie directement ce que le client peut acheter, et à quel prix.

    Étals d'un marché de fruits et légumes à Penja
    Marché de fruits et de légumes à Penja, photographie datée du 12 décembre 2016 Source et licence Photo : Bediong — CC BY-SA 4.0

    Les bayamsellam sont des commerçantes qui achètent des marchandises, notamment vivrières, pour les revendre. La FAO décrit leur rôle dans les circuits de certains produits forestiers non ligneux au Cameroun. Ces intermédiaires rassemblent des produits venus de plusieurs producteurs, les trient, les transportent et les proposent aux clients. Cette fonction de regroupement est essentielle lorsqu’un petit cultivateur ne peut pas approvisionner seul les marchés urbains. Comprendre les circuits de vente.

    Le njangi, forme d’épargne ou de crédit collectif tournant, peut aider des commerçants à réunir le capital nécessaire à leurs achats. Ce mécanisme ne remplace toutefois ni un entrepôt adapté, ni une route en état, ni l’accès à des prix d’achat transparents.

    Une marchandise qui ne peut pas waka — avancer — jusqu’au marché ne nourrit ni les clients ni les revenus. Le prix final se construit donc bien avant le passage en caisse : le transport, les pertes et l’argent avancé pour acheter la récolte comptent autant que la négociation sur l’étal. Le sujet de l’alimentation débouche ainsi sur les infrastructures et le financement. Produire davantage sans pouvoir acheminer les récoltes peut laisser les paysans avec des pertes et les villes avec des produits trop chers. Une politique vivrière se juge aussi sur ce lien entre production et consommation.

    La vendeuse, son asso et le vrai coût des tomates

    Sur un marché comme celui de Foumban, les vivres passent de main en main avant d’arriver dans le panier du client. La vendeuse fixe son prix en tenant compte de la marchandise, du transport, du risque d’invendus et du pouvoir d’achat de ses habitués. La meilleure négociation du monde ne fait pas disparaître ces coûts.

    Marché et stands de commerçants à Foumban
    Vue d’un marché à Foumban, photographié le 27 février 2007 Source et licence Photo : Elin — CC BY 2.0

    Au marché, on peut aussi tchatcher, discuter, sans toujours conclure une vente. Un asso, c’est un client habituel, celui qui revient et connaît ses commerçants. Un appacheur essaie au contraire d’attirer de nouveaux acheteurs. Deux mots du commerce, deux façons de créer des ventes : fidéliser ou prospecter.

    Une enquête de la FAO et du CIFOR, réalisée en 1995 et 1996, a étudié 25 marchés de produits forestiers dans la zone humide du Cameroun, avec les réponses de 426 commerçants. Elle décrit le rôle central des acheteuses-revendeuses, les variations saisonnières de l’offre et les difficultés de stockage des denrées périssables. L’enjeu est concret : plus un produit risque de se gâter, plus vite il faut le vendre, parfois avec une marge réduite. Les résultats de l’enquête FAO.

    Le prix payé en ville doit ainsi rémunérer plusieurs opérations, depuis la collecte jusqu’à la vente. Un prix élevé pour le client peut coexister avec un revenu modeste pour le producteur lorsque les trajets et les pertes absorbent une partie de la valeur.

    Tu peux bien sûr négocier. Mais si tu discutes le tarif de trois tomates comme si tu achetais un terrain à Bonanjo, rappelle-toi que la vendeuse, elle aussi, cherche à finir sa journée avec quelque chose dans la poche.

    Circuits, soya et tables de fête

    La restauration populaire a ses adresses, ses horaires, ses odeurs et ses habitués. Des atchomo, petits beignets, peuvent côtoyer d’autres encas et des brochettes. Le circuit, petit restaurant ou gargote dans certains usages, et le stand de soya n’ont pas le même modèle économique qu’un grand établissement. Pourtant, ils nourrissent les gens, créent des activités et transmettent des recettes.

    Chez un aboki, terme qui peut désigner un vendeur de soya, l’essentiel se joue dans la marinade, la découpe, le dosage du feu et la cuisson des brochettes. L’appellation ne permet pas de décider automatiquement de l’origine ou de la religion d’un vendeur : on parle ici du métier, pas d’une étiquette identitaire.

    Repas de maïs avec poulet rôti et légumes servi sur une assiette
    Repas de maïs, poulet rôti et légumes photographié dans le Nord-Ouest le 7 janvier 2026, appelé « kiban » par l’auteure Source et licence Photo : OlgaEmma — CC0

    Dans le Nord-Ouest, un repas appelé kiban réunit ici maïs, poulet et légumes. Cette association met sur la table une céréale nourrissante, des légumes préparés et une viande qui demande une cuisson maîtrisée. En contexte de fête ou de repas collectif, l’organisation compte autant que le menu : il faut coordonner les cuissons et servir plusieurs convives. Le kiban et ses ingrédients.

    Aux repas peuvent s’ajouter des boissons à base de bissap, de gingembre ou de tamarin. Le matango est du vin de palme fermenté : sa consommation dépend des personnes, des occasions et des règles applicables. Les jus et les boissons fermentées répondent à des usages différents ; leur préparation et leur service font également partie des métiers de la restauration.

    Un repas réussi repose enfin sur les personnes qui achètent, cuisinent, servent, nettoient et assurent l’hygiène. Leur travail mérite autant de place que la recette elle-même.

    Le riz, le blé et la facture qui fait parler

    Le nkap, c’est l’argent dans certains usages. Et la facture céréalière camerounaise lui donne tout son poids : selon l’INS, le riz importé représentait 318,6 milliards de FCFA en 2024 et le blé 214,1 milliards. En 2025, les données provisoires montrent respectivement 268,7 milliards pour le riz et 187,8 milliards pour le blé. L’ensemble des céréales importées atteint alors 466,9 milliards de FCFA, soit 8,9 % de toutes les importations. Chiffres 2024 · Chiffres provisoires 2025.

    Préparation de koki à base de niébé au Cameroun
    Koki photographié le 25 mars 2025 au Cameroun, illustration d’une préparation à base de niébé Source et licence Photo : Adesolive — CC0

    Le koki illustre ce que signifie transformer une récolte : les grains de niébé sont triés, préparés, broyés puis cuits dans des feuilles. Entre le sac de grains vendu au marché et la portion servie, il y a du temps de travail, de l’énergie, des ingrédients complémentaires et un savoir-faire qui peuvent créer davantage de valeur sur place.

    Dans le même temps, le pays cultive du maïs, des tubercules, des légumes et des légumineuses. Ces filières ne répondent pas toutes aux mêmes usages que le blé destiné aux minoteries : c’est une partie de l’explication de la facture céréalière. La baisse observée en 2025 dépend aussi des quantités achetées, des cours mondiaux et des conditions d’approvisionnement. Pour juger l’import-substitution, il faut donc regarder les volumes effectivement remplacés par la production et la transformation locales.

    La SND30, stratégie nationale de développement 2020–2030, encourage notamment la transformation locale. Mais remplacer certaines matières importées suppose des volumes réguliers, des équipements, un contrôle de qualité et des acheteurs. Une pâte de niébé transformée localement montre une activité concrète ; elle ne remplace pas automatiquement la farine de blé dans une boulangerie.

    On rencontre aussi l’expression Atangana bread, appliquée à un bâton de manioc présenté comme alternative au pain. C’est une image parlante, mais la farine de manioc et le blé n’ont pas les mêmes propriétés pour la panification. Le ndem serait de confondre intention et résultat. Pour évaluer l’import-substitution, demandons combien de produits sont réellement transformés, à quel coût, avec quels emplois et quelle qualité. C’est là que se joue la souveraineté alimentaire — pas dans la seule annonce de milliards.

    À quoi sert une belle récolte si le repas reste inaccessible ?

    La faim me pourchasse : derrière cette expression familière, il peut y avoir une difficulté réelle à se nourrir. On peut voir des marchés pleins et rencontrer des familles qui n’ont pas les moyens d’y acheter assez. La FAO estimait, à partir d’une analyse du Cadre Harmonisé menée en octobre 2025, que plus de 2,8 millions de personnes risquaient une insécurité alimentaire aiguë sévère entre juin et août 2026, dont environ 250 000 en phase d’urgence. Cette projection correspond à une période de soudure où les réserves des ménages peuvent diminuer avant les récoltes. Pour les familles concernées, l’urgence se traduit par des repas réduits, des dépenses reportées et des arbitrages difficiles entre nourriture et autres besoins essentiels. Le bulletin FAO daté.

    Assiette de plantain en sauce jaune avec viande
    Plantain non mûr mijoté avec huile de palme, viande et graines de courge, photo du 15 octobre 2025 Source et licence Photo : Giftcup — CC BY-SA 4.0

    Conflits, déplacements de populations, épisodes de sécheresse et prix élevés perturbent à la fois la production et l’accès aux marchés. Même avec une bonne récolte dans une autre région, un ménage peut manquer de revenus pour l’acheter. À l’échelle du pays, l’enquête ECAM 5 indique qu’en 2022, 37,7 % des habitants étaient sous le seuil national de pauvreté monétaire. La pauvreté monétaire renseigne sur les ressources des ménages, tandis que le Cadre Harmonisé analyse la gravité de leurs difficultés d’accès à l’alimentation. Les deux indicateurs éclairent des dimensions différentes d’un même défi. Résultats des ménages.

    Une préparation de plantain peut être délicieuse et nourrissante, mais un plat traditionnel ne garantit pas à lui seul une alimentation assez diversifiée, une hygiène suffisante ni l’accès aux soins. Pour agir, il faut donc regarder la qualité de l’alimentation, mais aussi son prix, sa disponibilité, l’accès à l’eau potable et les conditions de vie qui orientent les choix du ménage.

    Quand quelqu’un répond on est là, formule familière pour dire qu’on tient le coup, tu ne connais pas forcément ses difficultés. Les politiques alimentaires doivent justement regarder les prix, les revenus et les situations locales, pas seulement les recettes vantées sur les affiches.

    Un patrimoine qui bouge, une cuisine qui se transmet

    Une recette peut ambiancer — donner vie à — une fête, puis voyager avec une famille. À Yaoundé, les migrations et les contraintes de la vie urbaine modifient les achats, les horaires et parfois les ingrédients. Une étude consacrée aux pratiques alimentaires de populations installées dans la capitale documente ce type d’adaptations : les traditions ne restent pas congelées dans un village imaginaire. Migrations et pratiques alimentaires.

    Feuilles et préparation culinaire d'ekwang dans une cuisine
    Ekwang en préparation, cocoyam râpé enveloppé dans ses feuilles, photo du 23 février 2026 Source et licence Photo : Etappe — CC BY-SA 4.0

    Préparer l’ekwang commence par le macabo râpé, travaillé puis réparti en petites portions enveloppées dans des feuilles. Ces paquets sont ensuite cuits dans une sauce : leur taille et leur façon d’être refermés influencent la tenue du plat, la cuisson et le temps qu’il faut pour nourrir toute une tablée. Le pliage de l’ekwang.

    La candidature de l’achu à l’UNESCO ouvre aussi une question de redistribution : à qui profite la reconnaissance ? Aux cuisinières et aux personnes qui transmettent, ou seulement aux établissements qui vendent une expérience gastronomique ? Une démarche patrimoniale sérieuse doit documenter la provenance des savoir-faire, demander les consentements nécessaires et associer leurs détenteurs aux retombées.

    Il y a de la place pour la cuisine des familles, la restauration populaire, la transformation industrielle et l’invention des jeunes chefs. Aucun de ces mondes ne remplace automatiquement les autres. L’essentiel est d’apprendre pourquoi un geste existe, avant de vouloir en faire une marque ou une tendance.

    Sources et méthodes : apprendre à lire l’assiette
    1. OMPI — Propriété intellectuelle et tourisme gastronomique : Cameroun · Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI)
    2. UNESCO — Cameroun : candidature de l’achu sur la Liste représentative 2026 · UNESCO
    3. FAO — GIEWS Country Brief: Cameroon, avril 2026 · Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
    4. Dr Monique Bagal — Étude exploratoire des principales traditions culinaires existantes au Cameroun (OMPI, 2021) · Monique Bagal, pour l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle
    5. WIPO — IP and Gastronomic Tourism, programme international · OMPI/WIPO
    6. IITA — New Cassava Varieties for Cameroon, Technical Guide, Appendix II · International Institute of Tropical Agriculture (IITA)
    7. FAO — Marketing of Non-Wood Forest Products in the Humid Forest Zone of Cameroon · FAO
    8. FAO — marchés de produits forestiers non ligneux du Cameroun · FAO
    9. Commercialisation de produits forestiers non ligneux dans la zone forestière humide du Cameroun · FAO / CIFOR
    10. Wikimedia Commons — Traditional Meal Of the North West Region of Cameroon · OlgaEmma, documentation photographique sur Wikimedia Commons
    11. INS — commerce extérieur 2024 définitif · Institut national de la statistique (INS)
    12. Cadre Harmonisé / FAO — insécurité alimentaire 2026 · FAO GIEWS / Cadre Harmonisé
    13. Musée de l’histoire de l’immigration — Migrations et pratiques culinaires (Yaoundé) · Jean-Marie Essomba, Mbonji Edjenguèlè, Patrick Pasquet et Annie Hubert

    Les recettes méritent des sources aussi précises que leurs ingrédients. Pour identifier les traditions et leur valorisation, l’OMPI a conduit en 2021 une étude de cadrage et un programme portant sur plusieurs préparations. L’étude fournit des exemples de recettes, de gestes et de produits qui peuvent servir de base à la transmission et à la valorisation de la gastronomie. Le programme et sa portée.

    Avant de djaffer — manger —, on peut aussi apprendre d’où viennent les recettes. Pour les techniques, le ministère du Tourisme présente plusieurs cuisines régionales, et l’IITA documente la transformation du manioc. Pour les plantes, les noms du marché doivent être rapprochés d’une identification botanique : le Gnetum africanum est associé aux appellations eru ou okok dans plusieurs usages. Les plats expliqués · Le guide du manioc.

    Feuilles vertes de Gnetum africanum disposées et photographiées en gros plan.
    Feuilles de Gnetum africanum photographiées en 2017 : la désignation botanique permet de relier des noms culinaires différents à une plante documentée. Source et licence Photo : Minette Lontsie / Serieminou — CC BY-SA 4.0

    Les feuilles de Gnetum sont utilisées notamment dans l’eru et l’okok. Leur préparation mobilise le tri, une découpe très fine et l’association avec d’autres ingrédients selon le plat. Cette étape explique pourquoi les feuilles peuvent être vendues déjà préparées : une partie du travail de cuisine est alors réalisée au marché.

    Pour les données économiques, l’INS publie les statistiques douanières de 2024 et les données provisoires de 2025. Pour la sécurité alimentaire, la FAO rapporte des projections datées issues du Cadre Harmonisé. Données 2025 · Prévisions de sécurité alimentaire.

    Et massa, derrière une assiette se retrouvent des siècles de circulation de plantes, les gestes d’une famille, le travail des marchés et des choix économiques qui touchent tout le pays.

    Du champ à la marmite, la gastronomie camerounaise raconte autant ceux qui cultivent et transmettent que ceux qui viennent s’asseoir pour manger.

    Lexique culturel
    1. Ekié — Surprise, étonnement ou stupéfaction, parfois admiration, exprimés par une exclamation. ↩
    2. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    3. Tchop — Manger ; selon le même mémoire, « tchop maitrise » signifie aussi accepter la situation. ↩
    4. Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) — Organisation intergouvernementale à l’origine d’un projet de valorisation des traditions culinaires et du tourisme gastronomique au Cameroun. Consulter la source ↩
    5. Achu — Préparation culinaire camerounaise de taro pilé et de sauce jaune. ↩
    6. UNESCO patrimoine culturel immatériel Cameroun — Inventaire et suivi officiels des éléments inscrits et des candidatures du Cameroun au patrimoine culturel immatériel. Consulter la source ↩
    7. Njoka — Fête ou festivité ; le même mot peut aussi désigner l’action de faire la fête. ↩
    8. Camer — 1. Du Cameroun, en général les natifs. 2. Parler du Cameroun. ↩
    9. Kilichi — Aliment de viande séchée très épicée. ↩
    10. Foléré — Légume consommé en sauce. ↩
    11. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) — Agence des Nations unies produisant notamment des évaluations agricoles, alimentaires et de sécurité alimentaire sur le Cameroun. Consulter la source ↩
    12. small small — Un peu, par petites quantités ; peut exprimer une progression graduelle. ↩
    13. National Academies Press — Plateforme de publications scientifiques des académies nationales américaines, dont l’ouvrage Lost Crops of Africa consacré à l’histoire et au potentiel de cultures africaines. Consulter la source ↩
    14. Mont Cameroun — Volcan et massif du Sud-Ouest ; ses terres ont accueilli des plantations d’exportation au cours de la colonisation. Consulter la source ↩
    15. Cameroon Development Corporation (CDC) — Entreprise agro-industrielle créée en 1947, à partir de plantations du territoire sous administration britannique. Consulter la source ↩
    16. Ndolè — Plat de légume amer aux arachides. ↩
    17. Sawa — Douala ↩
    18. Miondo — Fins bâtons de manioc servis avec le ndolè. ↩
    19. Koki — Gâteau de haricot écrasé cuit à l’huile de palme. ↩
    20. Massa — Forme d’adresse familière (« monsieur ») ; interjection de surprise. ↩
    21. Djaffer — Manger ↩
    22. Éru — Légume consommé en sauce. ↩
    23. Nyama — Manger ↩
    24. Bobolo — Plat de manioc fermenté pilé, cuit à la vapeur dans une feuille. ↩
    25. IITA — Institut international d’agriculture tropicale ; ses guides techniques documentent notamment le manioc, sa sélection et certaines transformations alimentaires. Consulter la source ↩
    26. Gnetum africanum — Nom scientifique d’un groupe de lianes-feuilles comestibles présentes en Afrique centrale, utilisées entre autres dans l’ér(u) et l’okok. Consulter la source ↩
    27. Mbounga — Poisson fumé. ↩
    28. Chantier — 1. Gargotte, « restaurant » camerounais, souvent tenu par une « veuve joyeuse » (plus souvent à Yaoundé). 2. Lieu de débrouillardise : cours de répétition, business. ↩
    29. Gombo — Affaire qui rapporte de l’argent selon usage argotique; homonyme du légume. ↩
    30. Bayamsellam — Femme intermédiaire qui achète des marchandises pour les revendre. ↩
    31. Njangi — Forme de tontine ou de collecte collective à contributions régulières, attribuées aux membres à tour de rôle. ↩
    32. Waka — Marcher ; fonctionner. ↩
    33. Foumban — Ville de l’ouest du Cameroun où se trouve le palais royal du royaume bamoun ; des éléments architecturaux anciens sont documentés dans des collections muséales. Consulter la source ↩
    34. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    35. Asso — Client habituel ↩
    36. Appacheur — Sorte de commercial qui appache (voir Appacher) ; son rôle est d’attirer l’acheteur potentiel vers le stand d’un vendeur. ↩
    37. Atchomo — Petits beignets vendus notamment près des écoles ↩
    38. Circuit — Petit restaurant populaire, gargotte ↩
    39. Aboki — Vendeur de soya. ↩
    40. Kiban — Nom donné à un repas photographié dans la région du Nord-Ouest en janvier 2026, présenté avec maïs, poulet et légumes. ↩
    41. Matango — Vin de palme. ↩
    42. Nkap — Argent. ↩
    43. Institut national de la statistique (INS) — Organisme public camerounais de statistique ; auteur, avec le BUNEC et le MINSANTE, du rapport sur les statistiques de l’état civil au Cameroun (2018-2022), publié en 2023. Consulter la source ↩
    44. SND30 — Stratégie nationale de développement 2020–2030 du Cameroun, incluant des objectifs de transformation et de substitution aux importations. Consulter la source ↩
    45. Atangana bread — Appellation d’un bâton de manioc présenté comme substitut du pain ↩
    46. Ndem — Situation embarrassante ou délicate ; peut s’employer comme verbe selon la source. ↩
    47. La faim me pourchasse — J’ai faim ↩
    48. Cadre Harmonisé — Cadre consensuel d’analyse de la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et au Sahel ; ses phases 3 et 4 concernent respectivement crise et urgence. Consulter la source ↩
    49. ECAM 5 — Cinquième enquête camerounaise auprès des ménages réalisée en 2021–2022 par l’INS et ses partenaires ; décrit les conditions de vie et la pauvreté. Consulter la source ↩
    50. On est là — Réponse familière à « comment vas-tu ? », pouvant exprimer un état de présence, une manière de tenir bon ou une réponse non détaillée. ↩
    51. Ambiancer — Contribuer à rehausser l’éclat de la fête ; on dit aussi « être dedans », c’est-à-dire dans la fête. ↩
    52. Djoss — Parler, causer. ↩
    53. Falla — Chercher. ↩
    54. Kougna-kougna — Petit à petit, progressivement ↩
    55. Kongossa — Commérage, rumeur ou propos médisant. ↩
  • Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Société et Identités Culturelles au Cameroun

    Au Cameroun, on est toujours “quelqu’un de quelque part” avant même d’être citoyen. Mais qu’est-ce qui nous unit malgré tout ?

    Cameroun: la culture comme ferment de l’identité nationale

    Quand on te parle de la société camerounaise, ou du “Continent” comme certains aiment dire pour rigoler ou pour se moquer, on parle en fait de tout ce qui organise notre vie ensemble : la famille élargie, les amis du quartier, l’école, l’église, les chefferies, les institutions, et même le marché du coin. C’est là que se fabriquent nos habitudes, nos règles de vie, nos façons de coopérer… mais aussi nos disputes, nos tensions et nos inégalités. Bref, c’est le cadre dans lequel on essaie de tenir debout tous ensemble.

    Et quand on évoque les identités culturelles, c’est ce qui façonne notre manière d’être et de nous reconnaître les uns les autres. Tu connais bien : rien qu’au nom ou à la langue, les parents disent déjà « il est de telle ethnie ». Ce sont aussi les traditions qu’on respecte, les croyances qu’on suit, les musiques qui nous ambiancent, les plats qui nous rassemblent, les symboles qui nous marquent. C’est tout ce qui fait que chacun de nous n’est pas juste “un individu”, mais porte aussi une histoire, une culture, un ancrage.

    Ces deux réalités sont liées comme le corps et l’ombre. La société, c’est le cadre collectif qui essaie de nous unir ; les identités culturelles, c’est ce qui donne une couleur particulière à la façon dont chacun y trouve sa place. Et c’est là que la grande question se pose pour le Cameroun : comment faire pour être un seul peuple sans effacer nos différences ? Est-ce que cette diversité est vraiment une richesse qui nous rend plus forts, ou bien un poids qui entretient nos divisions ?

    Cet article essaiera donc de décortiquer ça : d’abord en regardant la société, ensuite en explorant nos identités culturelles, et enfin en voyant comment les deux se croisent dans notre vie de tous les jours.

    1. SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE
      1. Les fondations sociales traditionnelles
        1. La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie
        2. Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville
        3. Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître
        4. Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout
      2. Les transformations contemporaines
        1. Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville
        2. WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique
    2. IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS
      1. Diversité des cultures, langues et croyances
        1. Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire
        2. Richesse mais aussi fragmentations
      2. Identités hybrides et enjeux actuels
        1. Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)
        2. Replis identitaires et vivre-ensemble
        3. Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités
    3. SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE : UN MOSAÏQUE VIVANTE

    Au Cameroun, une personne est une mosaïque : elle appartient à une famille (souvent élargie), à un quartier où elle réside, à village sous une chefferie, à des rites/fêtes ou religion qui la situent, et à des réseaux de solidarité (tontine, association, diaspora). Et tout ça s’emboîte dans une mosaïque plus grande : le pays, urbain et rural, bilingue et polyglote, avec plus de 200 groupes ethnolinguistiques.

    La famille élargie, c’est ton vrai réseau de survie

    Au Cameroun, tu n’es pas juste « fils de papa-maman », tu fais partie d’une team XXL : oncles, tantes, grands-parents, cousins, parrains, « mères sociales », aînés du quartier… Tous jouent un rôle. Ils t’envoient un mandat d’argent pour une tournée moto, s’occupent de ton neveu à l’école, prêtent une oreille quand le boulot va mal. C’est ce que montrent les études sur le fosterage et les obligations familiales, ce lien solide et souvent obligatoire qui te garde en vie sociale et financière.

    Zoom sur le Festival des Solidarité au Cameroun – Festival des Solidarités

    Chefferies : ces anciens cheikhs qu’on respecte… même en ville

    Chaque coin a toujours eu un chef : village, quartier, groupement. Aujourd’hui encore, ces chefferies existent, et sont même reconnues par l’État depuis le décret 77/245. Ce sont les auxiliaires de l’administration, ils règlent tes petits problèmes (voisin qui pique, attestation de résidence, funérailles). C’est “feed-back” entre modernité (l’administration) et tradition (le chef), qui garde la cohésion.


    Rites : se souvenir, se retrouver, se reconnaître

    Les rituels ne sont pas vieux et démodés, on en compte presque autant qu’il y a d’ethnies : exemple du Ngondo chez les Sawa (Douala) et Nguon des Bamoun (Foumban) sont patrimoine immatériel de l’UNESCO.

    Le Ngondo, ce sont des rituels annuels autour des oracles de l’eau (caravane culturelle, plongée rituelle dans le Wouri, message aux communautés); le Nguon, c’est ce deux-annuel où le roi (Mfon) évalue son règne avec son peuple. Ces moments, c’est du lien social incarné. C’est ce qui, au fond, te rappelle : « je suis de là, tu es de là, et on est ensemble ».


    Solidarité communautaire : tontines et groupes qui lèvent tout

    Tu connais les tontines ! Ce système d’épargne tournante, parfois appelé njangi dans le Grand Ouest, est ton kit de survie économique. Tu fais tourner, tu gagnes, tu perds, mais surtout : tu restes en lien, tu réponds aux appels de la communauté. Et puis il y a les associations des enfants du village, en ville ou dans la diaspora : elles lèvent des fonds pour creuser un puits, reconstruire l’église ou financer une école. Ces groupes fonctionnent comme des cellules autonomes de solidarité, actives et efficaces.


    Urbanisation, scolarisation, médias — le poids des traditions dans la ville

    Le village, c’était ton village. Mais la ville ? Douala, Yaoundé… on y vit, mais les réseaux traditionnels courent toujours à l’intérieur de toi. Quand tu débarques en ville pour étudier ou bosser, ta famille élargie reste ton appui moral et financier, surtout face au coût du logement, des transports, de la vie chère. Ce lien familial dépasse les kilomètres, c’est ton réseau de départ.

    La scolarisation aussi amène du neuf : les enfants, aujourd’hui, vont à l’école publique ou privée, apprennent d’autres valeurs que celles des rites comme chez les Nso, par exemple, où jadis les jeunes n’allaient pas à l’école comme nous aujourd’hui.

    Scolarisation de tous les enfants camerounais | AFD – Agence Française de Développement

    Ils apprenaient à devenir des adultes grâce aux rites d’initiation, aux cérémonies, aux contes et aux mentors — c’était la traditionnelle éducation orale, sociale et symbolique. Ceux-là te transmettaient les règles de vie, les savoir-faire, et le respect des anciens sans classe, sans livre — juste avec la parole, le geste, le collectif. Cette étude montre qu’en perdant ces valeurs éducatives traditionnelles, les adolescents perdent un repère d’identité culturelle fort ; pour les Nso, cela menace le sens communautaire et le respect intergénérationnel.

    Les médias et le smartphone, eux, font entrer le monde chez toi : radio, télé, réseaux sociaux, ça t’ouvre à l’ailleurs mais ça peut aussi t’éloigner de ton terroir. Le message reste : la tradition s’en va souvent dans l’ombre si tu la laisses.


    WhatsApp, diaspora — les traditions en portage numérique

    Avant, on se parlait en personne : on allait voir le chef, on assistait au Ngondo, on participait à la tontine en vrai. Aujourd’hui, le groupe WhatsApp, c’est un peu ta place au round-table traditionnel, mais en virtuel. Tu envoies un autocollant, un mot en dialecte, une image de chez toi, et ça maintient le lien.

    La diaspora, elle, fait bouger la solidarité traditionnelle : les enfants du village exilés en Europe, en Amérique ou ailleurs créent des associations en diaspora, envoient des fonds pour construire un puits, une école, un centre… et tout ça sans jamais oublier les ancêtres, les fêtes, les rites. Ils réinventent la tradition à distance, en gardant le cœur au sol natal.

    Les fondations sont toujours là, mais elles ont changé de matériau et de forme. Ta tante qui t’aidait en face, c’est maintenant un message sur WhatsApp. Le chef qui priait avec toi au festin du Ngondo, c’est parfois un enregistrement vidéo ou un post festif. La tontine qui se réunissait autour du « Tchop » est devenue un groupe virtuel où tu fais envoyer ton rapatriement colis…

    La vraie question : est-ce que nos traditions se contentent de survivre, ou est-ce qu’elles s’adaptent et se renouvellent pour continuer à t’ancrer dans la mosaïque camerounaise ? La modernité n’est pas l’effacement de nos racines, mais bien leur réinvention—à condition qu’on s’y branche.


    IDENTITÉS CULTURELLES : ENTRE FIERTÉ ET TENSIONS

    Frère, nos traditions peuvent changer de forme, mais nos identités ne meurent pas pour autant : elles se recollent, elles se réinventent. Être Camerounais aujourd’hui, c’est un peu comme porter un pagne cousu avec plusieurs tissus : dedans, il y a les ancêtres, les langues de la maison, les rites du village, mais aussi les bruits de la ville, les images de la télé, les vibes de la mondialisation. Tu peux être Bamiléké et ambiancer avec le Mbolé, musulman et vibrer sur du Bikutsi, Sawa à Mbeng mais toujours connecté au groupe WhatsApp de ton quartier à Douala.

    C’est ça qui fait notre force : cette pluralité qui refuse de disparaître. Mais en même temps, c’est là où le caillou fait mal. Avec plus de 200 ethnies, plusieurs religions et toujours l’ombre lourde de la colonisation, notre identité est comme un miroir éclaté : elle brille par mille reflets, mais parfois ces morceaux se frottent trop fort et ça chauffe sur la question du vivre-ensemble.


    Une mosaïque d’ethnies — diversité spectaculaire

    Le Cameroun, on l’appelle souvent en à raison « l’Afrique en miniature » — voire le « Continent ». C’est réel. Le pays est un vrai kaléidoscope humain, chaque coin a sa couleur, sa langue, son style. En chiffres, ça choque même :

    • Il y a plus de 240 à 250 ethnies, selon plusieurs sources officielles. On trouve jusqu’à 278 groupes ethniques estimés dans certains recensements encore plus détaillés.
    • On parle aussi de plus de 250 langues, voire jusqu’à 300 langues, parfois même plus selon certaines estimations.
    • Selon Cambridge University Press, le Cameroun est le 6ᵉ pays le plus diversifié ethniquement au monde, avec un score de diversité de 0,8870 — ce qui est énorme.

    Et cette diversité, ce n’est pas que des statistiques. Chaque ethnie a sa propre vibe : une langue qui façonne la manière de raisonner, des rituels qui rythment la vie, des danses qui enjaillent les veillées, des plats qui font saliver rien qu’à l’odeur, des habits qui marquent les grands jours, des contes qui font réfléchir, parfois même une royauté encore bien vivante. Tout ça, mis ensemble, nourrit l’imaginaire et la créativité du pays.

    Regarde seulement la carte culturelle :

    • Les Bantous majoritaires au sud et à l’ouest,
    • Les Semi-Bantous des Grassfields avec leurs chefferies puissantes,
    • Les peuples soudanais au nord,
    • Les Pygmées forestiers dans le sud-est…
      Chaque zone est comme une bibliothèque vivante d’histoires et d’humanités.

    Et puis le Camerounais, il est naturellement plurilingue. En dehors du français et de l’anglais (les langues officielles héritées de la colonisation), tu peux l’entendre switcher entre le fulfulde, le pidgin, l’éwondo, le bassa, le bulu, ou toute autre langue locale. Certains jonglent même avec trois ou quatre langues voire plus, dans une seule journée : à la maison une, au marché une autre, à l’école le français ou l’anglais…

    C’est cela qui rend le Cameroun unique : on ne peut pas réduire la culture à un seul visage. Chaque citoyen porte une part de cette mosaïque en lui — les langues, les voix, les traditions croisent sa vie, dans chaque village, chaque quartier, chaque église, chaque marché.

    Parlons concret. Pour prendre la mesure de cette mosaïque, on pose quelques repères région par région — pas pour enfermer qui que ce soit dans une étiquette, mais pour montrer comment les langues, les pratiques et les histoires locales composent, ensemble, le visage du pays.


    Adamawa — Mboum (Mbum/Mboum)

    Quand on dit Mboum, on pense direct à Ngaoundéré, Meiganga et tous ces plateaux qui sentent l’air frais de l’Adamaoua. Ce peuple-là est parmi les premiers qui ont posé bagages dans la zone, bien avant que les Peuls ne descendent avec leurs troupeaux. Même la grande ville de Ngaoundéré porte leur marque : en langue mboum, ça veut dire le nombril de la montagne, clin d’œil au mont qui surveille toute la plaine comme un vieux patriarche.

    Leur langue, le mbum, continue de vivre dans les familles et les rituels, mais comme les Peuls ont pris une grosse place depuis les XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, le fulfulde est devenu la grande langue véhiculaire de la région. Résultat : beaucoup de Mboum sont bilingues, et parfois même double culture, à la fois ancrés dans leurs traditions et intégrés dans l’univers peul.

    Dans la vie de tous les jours, les Mboum mélangent agriculture et élevage. On retrouve le mil, le maïs, l’arachide ou le sorgho dans leurs champs, pendant que certains gèrent aussi du bétail, souvent en collaboration ou en voisinage avec les pasteurs peuls. La famille élargie joue un rôle central : ce sont les lignages qui décident, partagent les terres et assurent la solidarité lors des cérémonies et des moments difficiles.

    Sur le plan spirituel, les Mboum ont longtemps mis les ancêtres au centre : cultes, rituels de protection, divination… tout ça structurait la vie. Mais aujourd’hui, l’islam et le christianisme se partagent largement la communauté. Beaucoup vont à l’église le dimanche ou à la mosquée le vendredi, mais gardent quand même des pratiques héritées du culte ancien, preuve que la mémoire spirituelle ne disparaît jamais totalement.

    Historiquement, les Mboum ont aussi souffert des djihads peuls au XIXᵉ siècle. Certains ont été contraints de se convertir à l’islam, d’autres se sont retrouvés intégrés de force dans l’ordre social des lamibé peuls. C’est une page douloureuse mais qui explique bien pourquoi aujourd’hui, chez les Mboum, tu entends à la fois les sons du mbum et du fulfulde dans les marchés, les maisons et les cérémonies.


    Centre — Beti/Ewondo

    Si tu entends Yaoundé, la capitale, il faut savoir que derrière le béton, les collines et les embouteillages, il y a l’âme des Beti, avec au centre les Éwondo. Leur langue, l’éwondo, fait partie du grand ensemble beti-pahuin : fang, bulu, ewondo… tous ces parlers se répondent comme des cousins proches. Avant que le français ne prenne le dessus dans l’administration et l’école, c’était la langue de tous les jours en ville. Même aujourd’hui, tu l’entends encore dans les familles, les quartiers et les petites palabres du soir.

    Quand on parle des Beti, on ne peut pas sauter le bikutsi. À l’origine, c’était les femmes qui frappaient les tambours et les balafons dans les veillées, pour dire leurs douleurs, leurs espoirs et aussi pour accompagner les rituels de fécondité. Mais regarde aujourd’hui : ce rythme est sorti du village pour devenir un symbole urbain, une musique qui chauffe les boîtes et les concerts, une carte d’identité culturelle qui voyage du Cameroun jusqu’à Paris ou Bruxelles.

    Sur le plan social, la structure tournait autour des chefferies lignagères. Le chef incarnait l’ancêtre fondateur, gardien des terres et des coutumes. La colonisation et la christianisation sont venues bousculer cet équilibre, mais elles n’ont pas effacé les valeurs centrales : hospitalité, solidarité, honneur. Ce sont encore ces repères qui tiennent la communauté, même dans le brouhaha moderne.

    Et dans le quotidien, les traces de l’ancien monde sont là : les récits qu’on raconte au coin du feu, les danses qui ponctuent les mariages et les funérailles, les règles de conduite qui rappellent ce qu’il faut faire ou éviter pour garder la cohésion. Les missions chrétiennes, présentes dès le XIXᵉ siècle, ont imposé leurs fêtes et leurs normes. Mais au Cameroun, on ne vit pas dans le choix exclusif : on peut aller à la messe dimanche matin et, le soir, se retrouver dans une veillée où les tambours bikutsi font vibrer les corps et les mémoires.


    Est — Les Baka

    Quand tu parles des Baka, faut direct penser aux profondeurs de la forêt équatoriale, là-bas vers l’Est et le Sud du pays. Eux, leur vie est collée à la forêt comme l’écorce colle à l’arbre. Chasse, pêche, cueillette… tout ça, c’est pas seulement une activité, c’est un art de vivre. Les Baka connaissent chaque piste, chaque saison, chaque plante qui soigne. Tu veux un remède naturel ? Demande à un Baka, il va te sortir une racine ou une feuille que même les grands professeurs n’ont pas encore mis dans leurs bouquins.

    Leur culture, c’est aussi la musique. Pas la musique des boîtes de nuit hein, mais les polyrythmies qui sortent des tambours, des chants qui font vibrer toute la forêt. Pendant l’ejengi, ce rite où l’esprit de la forêt descend danser avec les hommes, tu comprends que chez les Baka, le son n’est pas juste pour s’amuser : c’est une prière, une mémoire et une école à ciel ouvert. Et niveau organisation sociale, pas de Fon, pas de sultan : ici, on discute ensemble, on décide ensemble. C’est la démocratie version forêt, sans protocole.

    Mais les choses ont commencé à se gâter quand l’État et les grands projets sont venus mettre leur ordre. Routes, parcs nationaux, exploitations forestières : petit à petit, les Baka ont été poussés hors de leurs territoires. On les a obligés à se sédentariser, à quitter la logique nomade qui faisait leur force. Résultat : droits fonciers fragiles, pauvreté qui s’installe, marginalisation. Même aller à l’école ou se soigner devient un combat, parce que l’accès reste limité et les discriminations avec les voisins bantous sont toujours là.

    Aujourd’hui, il y a des ONG et quelques programmes qui essaient de valoriser leur culture, d’améliorer leur accès à la citoyenneté. On enregistre leurs chants, on documente leurs savoirs, on tente de leur donner plus de place dans le Cameroun moderne. Mais le dilemme reste entier : comment préserver un mode de vie fait pour la forêt quand tout autour pousse vers la modernisation ?


    Extrême-Nord — Les Mafa

    Quand tu entends Mafa, tu dois directement imaginer les pentes rocheuses des monts Mandara, là-bas au Nord. Les villages sont perchés en hauteur comme des nids d’aigle, accrochés aux collines. Les gars ont transformé la pierre en alliée : avec leurs terrasses agricoles, ils retiennent l’eau, protègent la terre et cultivent mil, sorgho, arachide… dans un climat sec et rude. C’est pas un hasard si les chercheurs citent souvent leur modèle comme un exemple d’agriculture durable : ça fait des siècles que les Mafa domptent la montagne.

    Mais la montagne chez eux, ce n’est pas seulement pour manger. C’est aussi un lieu sacré. Certains sommets, certaines pierres dressées servent d’autel pour les ancêtres ou les esprits. Même les tombes, souvent juste à côté des maisons, rappellent que les vivants et les morts vivent ensemble, dans la continuité de la lignée. Leur architecture en pierres sèches, avec des murs ronds et des toits coniques en chaume, épouse parfaitement le terrain. Tu regardes un village mafa : tu vois direct une harmonie entre l’homme et son environnement.

    Côté social, c’est la communauté d’abord. Le travail agricole se fait ensemble, chacun aide l’autre dans les champs. Les rites d’initiation marquent les étapes de la vie, et rappellent que l’individu n’existe pas seul mais toujours dans le groupe. Leur langue, le mafa, appartient à la grande famille tchadique. Mais comme les Peuls dominent le commerce et les échanges dans la région, beaucoup de Mafa parlent aussi le fulfulde. Ce bilinguisme montre bien leur ouverture : même perchés sur leurs montagnes, ils sont connectés aux autres peuples du Nord.


    Littoral — Les Duala (Sawa)

    Quand tu dis Duala, ça sonne directement comme Douala, la grande ville qui fait battre le cœur du commerce au Cameroun. Ce n’est pas un hasard : c’est le nom de ce peuple côtier installé depuis des siècles autour de l’estuaire du Wouri. Les gars ont toujours eu le pied dans l’eau et l’œil sur l’horizon : pêche, échanges, navigation… Leur vie, c’est le fleuve et l’océan.

    Dès le temps des comptoirs portugais, puis avec les Allemands, les Anglais et les Français, les Duala ont appris à jouer le rôle d’intermédiaires. C’est eux qui négociaient, qui traduisaient, qui savaient parler avec l’étranger sans pour autant perdre leurs bases. Ce sens du commerce et de la médiation est resté comme une marque de fabrique.

    Leur langue, le duala, a longtemps été la grande voix de la côte. C’était la lingua franca du Littoral, mais aussi une langue de culture : les premiers missionnaires l’ont utilisée pour traduire la Bible, écrire des textes religieux et diffuser l’école. Aujourd’hui, même si le français domine dans la ville moderne, le duala reste une identité vivante — dans la musique, dans les proverbes, dans les cérémonies.

    Côté organisation, les Duala fonctionnent par lignages et chefferies. Les familles Bell, Akwa ou Deido ne sont pas seulement des patronymes célèbres : ce sont des institutions qui ont résisté aux excès de la colonisation allemande dès la fin du XIXᵉ siècle. Ces chefferies urbaines restent des repères : elles jouent encore un rôle de médiation, entre coutume et modernité.

    Mais s’il y a un moment où l’âme sawa se montre en grand, c’est bien pendant le Ngondo. Chaque année, sur les rives du Wouri, on entre dans un univers où le sacré et le festif marchent ensemble. Consultation des oracles de l’eau, hommage aux ancêtres, courses de pirogues, danses et parades colorées : c’est à la fois un rituel spirituel profond et une fête qui rassemble toute la ville. Pour beaucoup, le Ngondo c’est la preuve que la tradition n’a pas disparu : elle s’est adaptée et brille encore au milieu de la modernité.

    Aujourd’hui, les Duala incarnent cette double identité : peuple ancien du fleuve, mais aussi acteurs majeurs de la cité moderne. Leur héritage lié à l’eau, au commerce et à la fête continue d’irriguer la mémoire nationale et de nourrir l’imaginaire du Cameroun tout entier.


    Nord — Les Peuls (Fulani/Fulbe)

    Quand on parle du septentrion camerounais, difficile de ne pas croiser la silhouette d’un berger peul avec son troupeau de zébus. Les Peuls — qu’on appelle aussi Fulani ou Fulbe — font partie des peuples les plus visibles et influents du Nord. Leur arrivée remonte aux grandes migrations parties du Sahel au XVIIIᵉ siècle, quand les pâturages plus verts du bassin tchadien ont attiré leurs troupeaux. Plus tard, les djihad peuls ont redessiné la carte politique de la région : création d’émirats, installation de lamibé, et diffusion massive de l’islam dans les plaines. C’est ce souffle qui explique leur forte implantation dans des villes comme Ngaoundéré, Garoua, Maroua ou Rey-Bouba.

    Le fulfulde, leur langue, est devenu comme l’air qu’on respire dans le Nord. Que tu sois Peul ou non, si tu veux être dans le système tu dois comprendre le fulfulde, qui unit des dizaines d’ethnies différentes. Ce rôle vient directement de l’histoire : parce que les Peuls ont dominé la vie politique, économique et religieuse de la région à travers leurs lamidats et leurs marabouts.

    Côté religion, leur empreinte est tout aussi forte. Les Peuls sont de grands vecteurs de l’islamisation du Cameroun au début du XIXè siècle. Les madrasa (écoles coraniques) accueillent encore aujourd’hui les enfants dès le bas âge, les grandes fêtes comme le Ramadan ou la Tabaski rythment l’année sociale, et la prière collective structure le quotidien. Mais ce serait faux de croire que tout est homogène : l’islam peul a toujours dialogué avec les traditions voisines, qu’elles soient agricoles ou animistes, créant une cohabitation de croyances qui fait partie du paysage camerounais.

    Leur mode de vie pastoral reste le cœur de leur identité. Ici, la vache n’est pas qu’un animal : c’est un signe de richesse, de dignité, de statut social. Un homme est respecté par la taille de son troupeau. Mais avec le temps, beaucoup de Peuls ont diversifié leurs activités. Dans les campagnes, certains pratiquent l’agriculture et combinent champs et bétail. Dans les villes comme Garoua ou Maroua, on retrouve des familles peules commerçantes, transporteurs, fonctionnaires — mais qui gardent toujours, dans la mémoire et dans les gestes, l’attachement au bétail et à la vie pastorale.

    Leur culture matérielle et symbolique est un vrai bijou. L’architecture des concessions, avec des cases rondes coiffées de toits en chaume, est pensée pour résister au climat et accueillir la grande famille élargie. Les calebasses décorées de motifs géométriques ne servent pas seulement à boire : elles racontent une esthétique raffinée. Et que dire des chants pastoraux, portés par des voix et des flûtes, qui accompagnent les bergers dans les plaines au coucher du soleil ? Même dans les métropoles, on continue de voir fièrement les grands boubous brodés des hommes, les voiles colorés des femmes, et les amulettes protectrices héritées de traditions anciennes.


    Nord-Ouest — Les Nso

    Quand tu mets les pieds à Kumbo, le cœur du pays Nso, tu comprends vite que tu n’es pas dans un village ordinaire. Ici, tout tourne autour du Fon, ce chef-roi qui est à la fois père symbolique, guide spirituel et garant de l’unité du royaume. Mais attention : il n’est pas seul maître à bord. Autour de lui, il y a tout un conseil de notables, représentants des grands lignages. Ensemble, ils prennent les décisions, équilibrent les pouvoirs et rappellent que dans la culture Nso, gouverner c’est d’abord écouter la communauté. C’est une vraie école de la politique locale, héritée des logiques de chefferie des Grassfields.

    La langue Lamnso’, parlée avec fierté, ce n’est pas juste pour causer. C’est une bibliothèque vivante. À travers les proverbes, les contes, les chants, on transmet les récits fondateurs, les règles de conduite, la philosophie de vie. Même si l’anglais et le pidgin dominent dans l’administration et les marchés, le Lamnso’ reste le ciment de l’identité nso, encore très présent dans les familles et les cérémonies.

    Chaque année, le peuple se soude autour du Ngam Ngonso, grande fête culturelle qui rend hommage à Ngonso’, la fondatrice mythique du royaume. Là, les danses, les costumes, les symboles royaux résonnent comme un rappel d’histoire et une réaffirmation d’unité. C’est un pacte renouvelé entre générations. On se retrouve, on célèbre, et surtout on se rappelle que l’identité Nso vient de loin et doit aller loin.

    L’art chez les Nso parle fort. Sculptures en bois, masques, trônes, parures royales : chaque pièce a un sens politique et spirituel. Le tambour ne sert pas seulement à donner le rythme, il appelle les ancêtres. La calebasse décorée, ce n’est pas juste un objet : c’est un signe d’autorité. Ici, l’esthétique et le sacré marchent ensemble.

    Et puis il y a les sociétés initiatiques. Elles forment les jeunes, pas seulement à connaître les rites, mais à devenir des hommes et des femmes responsables. Respect, solidarité, courage : ce sont des valeurs qu’on n’apprend pas dans les livres, mais dans la forêt sacrée, au cœur des cérémonies. C’est ça qui a permis aux Nso de traverser les époques : l’époque coloniale allemande, l’administration britannique, et maintenant les turbulences de la mondialisation.


    Ouest — Les Bamoun

    Si tu mets les pieds à Foumban, capitale historique, tu sens tout de suite que tu es sur une terre pas comme les autres. Ici, les Bamoun ont gardé quelque chose de rare au Cameroun : un royaume encore vivant, avec un sultan qui incarne à la fois l’histoire et le présent. L’identité bamoun se porte comme une couronne : riche, fière et profondément enracinée dans la mémoire de son peuple.

    Difficile de parler des Bamoun sans évoquer le sultan Ibrahim Njoya (1860-1933). Ce roi-là n’était pas seulement un chef politique, c’était aussi un visionnaire. À la fin du XIXᵉ siècle, il crée une écriture unique : le Shü-mom. Plus de 500 signes pour transcrire la langue bamoun, utilisés dans des chroniques, une imprimerie locale, même des manuels scolaires. C’était une façon claire de dire : « Nous aussi, on a nos lettres, notre science, notre mémoire ». Le Shü-mom servait autant à écrire l’histoire des dynasties qu’à consigner les savoirs médicinaux et les règles de la cour. En pleine époque coloniale, alors que les Allemands puis les Français imposaient leurs cadres, cette invention marquait une autonomie intellectuelle et culturelle impressionnante.

    La vie bamoun, c’est aussi ses grandes cérémonies. La plus célèbre, c’est le Nguon. Tous les deux ans, le peuple se rassemble autour du sultan pour une fête qui mélange art et politique. Danses, chants, masques, costumes royaux… mais aussi un moment unique où le roi rend des comptes symboliquement devant son peuple. C’est à la fois un festival et une institution : la monarchie y montre qu’elle écoute, qu’elle vit avec son peuple, et pas seulement au-dessus de lui.

    Les Bamoun sont aussi des maîtres des arts. Le bois sculpté, le bronze coulé, les masques imposants et les objets décorés de symboles royaux ont fait de Foumban une véritable capitale artistique. Jusqu’à aujourd’hui, la ville attire visiteurs, chercheurs et acheteurs du monde entier. Les ateliers d’artisans perpétuent une tradition séculaire où chaque objet raconte un morceau de l’histoire royale.

    Dans leur quotidien, les Bamoun sont restés proches de la terre : maïs, arachide, taro, café — l’agriculture rythme la vie familiale. Mais ils se distinguent aussi par leur savoir-faire artisanal : forge, broderie, céramique… tout cela a nourri une réputation de peuple travailleur et créatif. Leur organisation sociale, c’est un mélange de structures royales (la chefferie du sultan), de familles étendues et d’associations de quartier ou de lignage qui organisent la solidarité.

    Aujourd’hui, les Bamoun se voient comme une communauté-pont. Ils portent avec eux une tradition royale prestigieuse, mais ils participent aussi pleinement à l’identité camerounaise moderne. Le palais de Foumban, l’écriture Shü-mom, le festival du Nguon : tous ces symboles dépassent le seul royaume bamoun pour nourrir l’image d’un Cameroun pluriel, où chaque héritage a sa place et enrichit l’ensemble.


    Sud — Les Bulu

    Quand tu descends vers Ebolowa, Sangmélima ou Kribi, tu entres en plein pays Bulu. Ici, on est chez une des grandes branches du vaste ensemble Beti-Pahuin, aux côtés des Éwondo et des Fang. Leur langue, le bulu, reste encore très vivante : on l’entend dans les foyers, dans les palabres de cour familiale, dans les chants rituels. Mais à l’école, au bureau ou devant l’administration, c’est le français qui prend la main, créant ce va-et-vient constant entre héritage et modernité.

    Leur organisation sociale a longtemps reposé sur la parenté lignagère. Chaque village avait ses patriarches, ces anciens qui faisaient office de juges, de médiateurs, mais aussi de gardiens de la mémoire. Avec la colonisation allemande, puis l’administration française, on a redessiné la carte du pouvoir en installant des chefferies reconnues par l’État. Pourtant, jusque dans les patronymes et les noms de lieux, on sent toujours l’empreinte des familles fondatrices. Ici, un nom de clan, c’est une carte d’identité et une boussole historique.

    Les missionnaires protestants et catholiques ont débarqué tôt, dès la fin du XIXᵉ siècle. Ils ont bâti églises et écoles, et le christianisme s’est ancré profondément. Mais les Bulu n’ont jamais coupé le lien avec leurs rites : une messe peut finir par une cérémonie de protection, un baptême peut s’accompagner de gestes traditionnels pour sceller l’enfant au monde invisible. C’est ce mélange qui fait la singularité du pays bulu : vivre dans deux systèmes de croyances, sans contradiction apparente.

    Sur le plan économique, le cacao a tout changé. Dès les premières décennies du XXᵉ siècle, les Bulu l’ont adopté comme culture de rente. La forêt a été défrichée, les villages se sont étirés le long des pistes, et les sacs de fèves ont relié les campagnes aux marchés de Douala et Yaoundé. La cacaoculture, ce n’était pas seulement une activité agricole : c’était un passeport pour l’école missionnaire, puis pour l’administration coloniale. Beaucoup de cadres et de fonctionnaires camerounais viennent de ces villages où le cacao avait payé les cahiers, les uniformes et les études.

    Aujourd’hui, les Bulu restent visibles à double titre. D’un côté, ils préservent un patrimoine de chants polyphoniques, de récits mythiques sur les ancêtres, de rites de naissance et de funérailles qui continuent d’ancrer les familles dans leur histoire. De l’autre, ils occupent une place forte dans la modernité : figures politiques, entrepreneurs, cadres de l’État. Même dans la diaspora, cette dualité reste vivante. Le week-end, on organise une messe en bulu, puis un gala où les jeunes montent sur scène en costumes modernes. C’est ce va-et-vient entre tradition et ouverture qui fait que le pays bulu garde son souffle, ici et ailleurs.


    Sud-Ouest — Les Bakweri

    Quand tu parles des Bakweri, tu es obligé de lever la tête vers le Mongo ma Ndemi, le Mont Cameroun. Ce n’est pas juste une montagne, c’est le souffle de tout un peuple. Dans leur imaginaire, ce volcan est la maison des dieux et des ancêtres. Il nourrit la terre, il protège, mais il impose aussi ses interdits. Jusqu’aujourd’hui, certains lieux sacrés du flanc sud restent tabous pour ceux qui n’ont pas reçu l’initiation.

    Avant que les colons ne débarquent avec leurs plantations, les Bakweri vivaient dans un équilibre simple mais solide : pêche sur les côtes, cultures de piémont (taro, banane plantain, huile de palme). Chaque récolte s’accompagnait de chants, de libations et de gestes de mémoire pour rappeler aux ancêtres que la survie du clan dépendait aussi de leur bienveillance. La famille élargie, avec ses rites d’initiation, formait la colonne vertébrale : tu n’étais pas seulement l’enfant de ton père, tu étais celui d’une lignée.

    Mais la fin du XIXᵉ siècle a cassé cet ordre. Les terres, cœur de leur identité, ont été avalées par les grandes plantations coloniales. Les Allemands d’abord, puis les Britanniques, ont tracé leurs CDC estates (Cameroon Development Corporation) pour bananes, cacao, thé. Résultat : un peuple déplacé sur son propre sol, obligé de voir ses champs transformés en exploitations industrielles. Cette plaie foncière, elle n’est jamais vraiment refermée. Encore aujourd’hui, associations et élites bakweri montent au créneau pour réclamer restitution ou compensation.

    Côté religion, le christianisme a trouvé très tôt une place à Buea et Limbé, grâce aux missions protestantes. Mais il n’a jamais effacé les cultes traditionnels. Chez les Bakweri, un mariage ou un enterrement, c’est souvent une scène double : d’un côté la messe, de l’autre les libations pour les esprits de la montagne. Comme beaucoup d’ethnies du Cameroun, ils ont appris à marcher avec deux béquilles spirituelles, sans se renier.

    Aujourd’hui, malgré l’urbanisation rapide, le Mont Cameroun reste le fil conducteur. Même la fameuse Race of Hope, chaque année, n’est pas seulement une performance sportive : pour les Bakweri, c’est comme une cérémonie moderne qui réactive le pacte avec la montagne. Entre le bruit des villes et la mémoire des ancêtres, ce peuple prouve qu’on peut être dans le présent tout en gardant un pied ferme dans l’histoire.


    Richesse mais aussi fragmentations

    Massa, parler de la culture camerounaise, c’est vraiment comme causer d’une mosaïque. Tu vois une mosaïque non ? C’est beau seulement quand chaque petit caillou de couleur se colle avec les autres pour faire un dessin. Et chaque morceau-là, même tout seul, a déjà sa valeur. C’est ça le Camer : chaque ethnie, chaque tradition, c’est un bijou qu’on met ensemble pour former un gros trésor. Chacun porte une part de ça dans son dos : la langue que tu entends à la maison, le tchop que tu manges le soir, la danse que tu fais aux fêtes, les histoires que les grands racontent au feu. Tout ça, ça fabrique ton identité.

    Et puis, pour chaque peuple, cette diversité c’est une manière de dire : “nous aussi on compte, on existe”. Préserver les rites, faire vivre la chefferie, transmettre les proverbes… c’est une manière de garder la dignité. À l’échelle du pays entier, c’est encore plus fort : ce grand stock d’histoires, de savoir-faire, de symboles, ça devient une fierté collective, un levier même pour montrer au monde que le Camer n’est pas petit.

    Mais attends, mosaïque aussi peut avoir ses fissures. Quand les morceaux refusent de dialoguer, chacun veut briller seul, là ça devient la fragmentation. En langage simple : au lieu que la différence nous enrichisse, ça nous sépare. Tu vois ça dans les relations entre ethnies, entre régions, parfois même à l’intérieur d’une même ville.

    Et il faut dire la vérité : les blancs sont venus mettre leur propre sel dans cette affaire. La colonisation a beaucoup fabriqué ces fissures. Les Allemands d’abord, après les Français et les Anglais, ont dessiné des frontières bizarres, sans respecter nos logiques de territoire. Ils ont aussi pratiqué ce qu’on appelle l’administration indirecte : en gros, passer par les chefs pour gouverner. Mais ce système-là favorisait certains groupes et marginalisait d’autres, comme au Rwanda. Résultat : hiérarchies imposées, rivalités accentuées. Bref, ils ont creusé des fossés dans notre mosaïque, et jusqu’aujourd’hui, on vit encore avec ces lignes de séparation.

    Pourtant, après les colons, le Camer a récupéré un héritage lourd. L’indépendance est venue avec l’espoir, mais aussi avec un casse-tête : comment gérer un pays avec autant de différences sans que ça parte en palabre ? L’État a pris une société pleine de couleurs, mais au lieu de mélanger ça comme ciment national, souvent ça a été utilisé comme balance politique. Dans les nominations, dans la manière de partager les gâteaux (ressources, postes, projets), on sent que l’ethnie a trop souvent servi de ticket d’entrée. Du coup, chaque peuple guette si « son frère » est assis à la bonne place. Tu vois ? Ce jeu-là, au lieu de renforcer l’unité, transforme la diversité en compétition.

    Et puis, viens voir les stéréotypes. Hein ! Ça circule au quartier comme à l’assemblée : « tel peuple aime trop le commerce », « tel autre c’est les guerriers », « ceux-là sont rusés », « ceux-ci sont paresseux ». Ces clichés, souvent hérités des blancs ou des vieilles rivalités, enferment les gens dans des cases. Tu ne vois plus la vraie personne, tu vois seulement l’étiquette. Ça nourrit la méfiance, ça crée des distances, parfois même des insultes déguisées. Là où la différence devait nous apprendre quelque chose, elle devient prétexte à se juger.

    Regarde même le langage politique : pendant les élections, on entend moins « Camerounais », on entend plus « mon candidat ». Chaque groupe veut « protéger son fils » ou « attendre son tour ». Tu comprends la nuance ? La mosaïque, qui devrait être un grand tissu multicolore, se transforme en champ de bataille où chacun veut tirer le pagne de son côté.

    Voilà pourquoi le Camer, malgré sa richesse culturelle spectaculaire, vit toujours avec cette tension. C’est un pays où les différences sont une beauté mais aussi une épreuve permanente. La mosaïque, elle brille fort, mais parfois elle se fissure sous le poids des rivalités. Et le vrai défi, c’est d’arriver à transformer ces différences en force collective, au lieu de les laisser devenir des murs de séparation.


    Jeunesse urbaine : traditions × globalisation (musique, mode, réseaux)

    Frère, notre mosaïque-là ne dort pas, hein. Elle bouge, elle change, elle se frotte tous les jours dans les villes. Ici c’est les jeunes qui commandent la vibe. Je wanda sur les chiffres : en 2024, déjà 59,9 % de la population vit en ville (Banque mondiale), et en 2025 la médiane d’âge, c’est 18 ans seulement. Tu comprends non ? Ça veut dire qu’on est un pays de jeunes, citadins, branchés à la fois sur les traditions du quartier et sur les flux du monde entier. Ajoute encore 12,4 millions d’internautes (41,9 % de la population) et 5,45 millions de comptes actifs sur les réseaux sociaux (18,5 %) (DataReportal 2025). Résultat : nos cultures locales sont en train de se mélanger avec ce qui circule sur TikTok, Insta ou YouTube.

    Dans cette affaire, la jeunesse urbaine se retrouve au carrefour. D’un côté, tu grandis avec les codes de ta famille : les langues de la maison, la zik du village, les habits traditionnels pour les mariages, les rites pour les grands moments. De l’autre, tu scrolls chaque jour des images et des sons venus du monde entier. Pas question de choisir entre les deux, hein : tu mixes ! Tu fabriques une identité hybride qui peut donner du feu — mais qui parfois aussi crée des tensions.

    Regarde seulement côté musique. Le Mbolé, qui a commencé comme son des veillées populaires à Yaoundé dans les années 1990-2000, est devenu en dix ans un hymne urbain. Percus improvisées, chants en call-and-response, ambiance communautaire — mais la montée en puissance, c’est YouTube, Facebook et TikTok qui ont poussé ça. Aujourd’hui des gars comme Petit Malo ou Happy d’Effoulan sont suivis partout, et des médias comme RFI, TV5, VOA, Africanews en parlent comme d’un phénomène majeur. Pareil pour le Bikutsi pop : racines beti solides, mais guitare électrique et beats électroniques par-dessus. Preuve que le Camer sait prendre ses traditions et les rhabiller façon mondiale depuis longtemps.

    Même chose pour le style et la manière de socialiser. À Yaoundé, des chercheurs ont parlé des “digital fashionistas” : les jeunes qui s’échangent looks, photos et conseils via WhatsApp et Insta. À Buea, c’est TikTok qui chauffe : danses, challenges, sketchs… On prend nos propres références, on les mélange aux trends mondiaux, et ça fait un cocktail 100 % made in 237. Mais attention, ce n’est pas que pour rigoler : les études montrent que ces réseaux influencent aussi la santé, l’image du corps et les manières de vivre des jeunes Camerounais.

    Donc voilà le paradoxe : d’un côté, c’est une richesse, une créativité qui fait briller le Camer ; de l’autre, ça peut creuser un gap avec les anciens, ou avec ceux du village qui ne sont pas connectés. Le vrai défi, c’est de transformer cette hybridité en force collective — pas en nouvelle fracture.


    Replis identitaires et vivre-ensemble

    Gars, notre mosaïque-là est jolie hein, mais parfois les morceaux refusent de causer ensemble. Chacun veut rester collé seulement à son clan, son patelin, sa langue, sa religion. C’est ça qu’on appelle repli identitaire : au lieu de mélanger et partager, tu fermes la porte, tu dis « je reste avec les miens ». Et ça casse l’esprit du vivre-ensemble qu’on aime bien dire dans les discours.

    Regarde un peu ce qui s’est passé en octobre 2016. Les avocats et les enseignants des régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) ont dit trop c’est trop : on veut pas que nos tribunaux et nos écoles soient francisés de force. Ça a commencé comme des grèves, mais ça a vite chauffé. À partir de 2017, le truc est devenu conflit armé. Et là, le pays a senti que la fracture entre francophones et anglophones n’était plus seulement une théorie, mais une vraie plaie ouverte.

    L’État a réagi rapido. Le 23 janvier 2017, bim, décret qui crée la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM). Le message était clair : « Cameroun un et indivisible », anglais et français égaux, on essaie de calmer le jeu et de prêcher le vivre-ensemble.

    Mais le repli identitaire, lui, n’a pas quitté le terrain. Tu connais les dégâts ? Plus d’un million de déplacés internes, environ 80 % des écoles fermées dans les zones anglophones (ça fait plus de 800 000 élèves sans école), et un tissu social complètement déchiré. C’est plus qu’un problème de politique, ça touche la vie quotidienne des familles.

    En 2019, on a encore tenté une grande thérapie collective : le Grand dialogue national (30 septembre – 4 octobre 2019 à Yaoundé). Pendant cinq jours, gouvernants, opposants, société civile, diaspora… tout le monde a parlé. On a sorti de là un « statut spécial » pour les régions anglophones, plus un Plan de reconstruction (PPRD-NO/SO). Mais jusqu’à aujourd’hui, les résultats restent mitigés : certains disent que c’est une ouverture, d’autres pensent que c’est juste du plâtre sur une plaie qui continue de saigner.

    Bref, le repli identitaire, c’est comme une fissure dans notre mosaïque : si on ne colmate pas avec confiance, justice et vraie cohabitation, ça risque de s’élargir encore. Le vivre-ensemble, ce n’est pas seulement un slogan, c’est un travail de tous les jours.


    Le rôle de la diaspora dans la redéfinition des identités

    Quand un Camer part à Mbeng, il ne part pas seulement avec son passeport. Il porte son village dans sa valise : la langue qu’il parle à la maison, le ndolé ou le eru qu’il va chercher coûte que coûte dans les restaurants camerounais ou chez de la famille, les chansons de Petit Pays ou de Tenor qu’il balance en soirée. La diaspora, c’est un Cameroun en miniature, mais transplanté ailleurs.

    Mais là-bas aussi, les choses changent. Le gars du village qui arrive à Paris, il se retrouve obligé de parler français tous les jours, son pikin mélange déjà anglais, argot de banlieue et quelques mots de bassa ou d’ewondo. Résultat : ça crée une nouvelle identité, un Camer à cheval entre ici et là-bas. Et ça revient toujours au pays : tu vois les vidéos TikTok d’une fille à Montréal qui danse le mbolé, ça tourne direct à Yaoundé, ça chauffe dans les mariages.

    La diaspora joue aussi un rôle politique et économique. Beaucoup envoient le nkap à la famille : selon la Banque mondiale, en 2022, les transferts de fonds de la diaspora vers le Cameroun représentaient plus de 300 millions de dollars. Cet argent-là, c’est pas seulement pour les funérailles ou les toits en tôles ; ça finance des business, des tontines internationales, et ça pèse même sur les décisions locales.

    Mais il faut aussi dire la vérité : parfois la diaspora met du piment dans les débats. Sur Facebook ou WhatsApp, certains parlent plus fort que les gens du pays, ils chauffent les palabres politiques, souvent avec une liberté qu’on n’a pas ici. Ça peut inspirer, mais ça peut aussi diviser.

    Au final, la diaspora, c’est comme un miroir. Elle montre aux Camerounais du pays qu’on peut garder ses racines même en vivant ailleurs, mais aussi que l’identité camerounaise n’est pas figée : elle voyage, elle s’adapte, elle se mélange. C’est un Camer version “update” : entre le mboa et mbeng, entre la chefferie et le métro parisien, entre la cuisine au feu de bois et Uber Eats.


    SOCIÉTÉ ET IDENTITÉS CULTURELLES : DES MONDES QUI S’ENTRECROISENT

    Monument de la réunification

    Au fond, notre histoire, c’est celle d’un grand pagne cousu avec des tissus venus de partout : village et chefferie, école et État, église et mosquée, marché et tontine, WhatsApp et diaspora. On a vu comment la famille élargie te tient debout, comment les chefferies gardent la mémoire, comment les rites — du Ngondo au Nguon — fabriquent du lien, et comment la tontine transforme la solidarité en action. Puis la ville est arrivée avec son vacarme, l’école avec ses cahiers, les médias avec leurs images, le smartphone avec ses notifications : rien n’a disparu, tout s’est réorganisé. La tante qui veillait sur toi au quartier, c’est parfois une note vocale ; la bénédiction du chef, c’est aussi un live ; la tontine, c’est un groupe où on lève les fonds en deux clics. Autrement dit, nos fondations n’ont pas déménagé : elles ont changé de matériau.

    Mais on n’a jamais caché l’autre face du miroir : la mosaïque qui brille peut se fissurer. La diversité qui fait notre fierté — plus de langues, plus de rythmes, plus de styles qu’on ne peut compter — peut se transformer en petites frontières : stéréotypes qui collent à la peau, rivalités de terroirs, blessures héritées de la colonisation, suspicion dans les partages du pouvoir. Quand chacun parle seulement pour “son” camp, la nation devient un ring. Et pourtant, la même diversité a déjà prouvé qu’elle sait créer : des musiques qui voyagent (du Bikutsi au Mbolé), des arts royaux qui inspirent, des cuisines qui rassemblent, des langues qui se répondent — du fulfulde au camfranglais.

    La jeunesse urbaine nous a montré la direction : elle prend racine et elle branche la prise. Elle garde la langue de la maison mais danse sur des beats mondialisés, elle honore les anciens mais s’exprime en story, elle transforme la rue en studio et le quartier en scène. Ce mélange-là, s’il est bien accompagné, n’est pas une trahison : c’est une mise à jour. Même chose pour la diaspora : partie avec la valise et le village au cœur, elle renvoie l’argent, les idées, les réseaux, parfois même des tensions — mais surtout la preuve qu’on peut être du Camer ici et ailleurs, au présent.

    Alors, qu’est-ce qui nous unit, concrètement ? Pas un uniforme qui efface tout, non. Ce sont des passerelles. L’État qui arbitre juste, l’école qui enseigne le drapeau et la chanson du terroir, les chefferies qui protègent la coutume et dialoguent avec la mairie, les médias qui célèbrent la diversité sans attiser les braises. C’est aussi chacun de nous : quand on salue la langue du voisin, quand on marie les familles sans écraser les rites, quand on fait de nos groupes WhatsApp des ponts — pas des murs. Si tu veux tester l’unité du pays, regarde un match des Lions : on chante ensemble; à la mi-temps on se chambre façon village — et puis on recolle, parce qu’on sait que le but de la seconde période n’a pas de tribu.

    Au bout du compte, le Camer n’a pas besoin de choisir entre “Nation” et “Village”. La nation, c’est la grande toile ; les villages, ce sont les motifs. Si tu tires trop fort d’un côté, ça déchire ; si tu ne brodes pas, ça reste nu. Notre travail à tous, c’est d’apprendre à faire danser les deux : tenir les institutions droites et laisser les cultures respirer, encourager l’innovation et garder la racine au frais. La vraie question pour chacun : comment je parle, je mange, je prie, je vote, je crée — pour que mon morceau de mosaïque ne brille pas contre les autres, mais avec eux ?

    Si on y arrive, on aura gagné plus qu’un slogan. On aura un pays qui sait d’où il vient, qui sait où il va, et qui ne laisse personne au bord de la route. Un Camer debout, coloré, bruyant parfois, mais fait pour durer. Ici comme à Mbeng, village comme métropole, ancien comme jeune : on est ensemble.

  • Arts et Esthétique au Cameroun

    Arts et Esthétique au Cameroun

    Art, création et savoir-faire

    Des gestes d’atelier aux œuvres exposées, l’art au Cameroun se découvre à travers les matières, les lieux et les rencontres qui relient création, mémoire et présent.

    Tu passes à Foumban, tu vois un artisan penché sur le bois. À Yaoundé, une famille se prépare pour une photo de studio : tenue impeccable, coiffure soignée, un peu de nyanga. Puis à Douala, au milieu des voitures, une sculpture attire les regards. Trois scènes du mboa, trois manières de vivre avec l’art. Et ça dépasse largement les murs d’une galerie.

    Derrière les belles pièces, il y a le bolo, le travail de celles et ceux qui les fabriquent. Rien qu’en 2024, les bureaux communaux ont enregistré 931 nouvelles unités de production dans l’artisanat d’art au Cameroun. Des ateliers, des activités et des savoir-faire qui entrent dans les registres : on parle déjà de moyens de subsistance, de formation et de transmission. Les chiffres du ministère chargé de l’Artisanat mettent des visages possibles derrière le mot « création ».

    Regarde maintenant le ndop des Grassfields. Ce tissu indigo, avec ses motifs travaillés, ne servait pas simplement à décorer un mur. Dans des contextes de cour, il pouvait accompagner le prestige et les cérémonies. Le Metropolitan Museum of Art conserve un exemplaire du milieu du XXe siècle. Ses couleurs parlent tout de suite ; son histoire demande qu’on s’en approche. Le toghu brodé du Nord-Ouest ouvre un autre chemin dans les textiles du pays. Voir le ndop conservé au Met.

    Il y a aussi ce siège en bois sculpté du XIXe siècle, attribué à un artiste duala et lié au rang de notables de la côte. Massa, regarde ce dossier ajouré, ces volumes, tout le travail de la main. Ensuite tu apprends son parcours jusqu’au musée, bien loin du lieu où il avait sa fonction. Découvrir le siège duala.

    Siège de prestige en bois aux sculptures ajourées attribué à un artiste duala, conservé au Metropolitan Museum of Art.
    Siège de prestige duala sculpté en bois, milieu ou fin du XIXe siècle. Collection du Metropolitan Museum of Art. Source et licence The Metropolitan Museum of Art — Collection Open Access, objet 1972.4.31

    Changeons de décor. À la Briqueterie, à Yaoundé, Michel Kameni ouvre son studio en 1963. Les clients viennent poser, parfois bien sapés, choisir leur allure et envoyer une image à la famille. La photo devient un souvenir, parfois un dash, un cadeau pour la famille, et une façon de se présenter au monde. Découvrir son parcours.

    Plus tard, Barthélémy Toguo propose avec Road to Exile (2008) une barque chargée de ballots posée sur des bouteilles en verre. On wanda devant cette installation : cette barque chargée tiendra comment ? Elle parle du voyage, du départ et de l’équilibre précaire. L’art parle aussi de ce qu’on traverse aujourd’hui. L’œuvre expliquée par le musée.

    À regarderBarthélémy Toguo — Road to Exile (vidéo du musée)▶ Regarder la vidéo
    Barthélémy Toguo présente son installation Road to Exile (2008). Vidéo du Musée national de l’histoire de l’immigration, 2012. Voir la vidéo sur sa plateforme d’origine © Cité nationale de l’histoire de l’immigration, 2012 — vidéo diffusée sur Dailymotion

    Alors, qu’est-ce qui fait l’art au Cameroun ? Pas une seule forme. Des matières, des ateliers, des artistes, des lieux où l’on se retrouve et parfois des objets dont le retour fait débat. On va suivre tout ce monde, du geste de l’artisan jusqu’aux œuvres qui traversent les frontières.

    Des arts pluriels, des usages et des significations situées

    Quand on dit « art », on imagine souvent la peinture ou la sculpture. Pourtant, dans des ateliers bien camer, la création passe aussi par les vêtements, les perles, le bois, l’aménagement d’un lieu, les portraits et tout ce qu’on fabrique avec les mains.

    L’échelle du travail artisanal donne déjà une idée de cette diversité. En octobre 2026, le ministère camerounais chargé de l’Artisanat décrit 314 métiers, répartis en 46 corps de métiers et 10 filières. On y trouve bien plus que les seuls arts visuels : des activités de production, de réparation, de service et des métiers d’art. Ça, c’est du vrai-vrai travail. Et cette étendue raconte quelque chose d’essentiel : derrière une création, il peut y avoir tout un réseau de compétences. Présentation des métiers par le ministère.

    Prends ce cimier de mascarade nja de l’ancien royaume bamoun, daté approximativement de 1800 à 1880 et conservé au Met. Du bois, du cuivre, des cauris, des perles, du raphia : tout se rencontre dans un même objet. Et lorsqu’il accompagnait les cérémonies de cour du mfon, le souverain bamoun, sa place n’était pas celle d’un accessoire ordinaire. Voir le cimier nja.

    Visage sculpté en bois surmonté d'une coiffe décorée de cauris et de perles rouges, blanches et bleues, du royaume bamoun.
    Cimier de mascarade nja du royaume bamoun, vers 1800–1880. Collection du Metropolitan Museum of Art. Source et licence The Metropolitan Museum of Art, objet 1978.412.560 — domaine public

    À Douala, avec doual’art, certains artistes choisissent plutôt la rue, les places, les quartiers. Le passant tombe dessus en njoh, sans billet à payer. Là, l’œuvre vit avec les passants, les vendeurs, la circulation et la météo. Elle rejoint les gens dans leur quotidien. Découvrir doual’art.

    Tu vois le contraste ? D’un côté, une pièce associée à une cérémonie ; de l’autre, une création que tu croises en allant au marché. On peut tchatcher de tout ça. On retrouve pourtant les mêmes questions : qui réalise l’œuvre, qui en prend soin, qui peut la voir et ce qu’elle apporte à ceux qui vivent autour.

    Œuvres, objets et pratiques dans leurs contextes

    Ekié, imagine : tu entres dans un musée et tu découvres une sculpture derrière une vitre. Elle est belle, oui. Mais elle a peut-être aussi traversé des générations, accompagné un pouvoir ou occupé une place particulière dans une cérémonie. Sans cette histoire, il manque une partie de la rencontre.

    C’est le cas d’une figure lefem attribuée aux Bangwa, dans les Grassfields. Le Metropolitan Museum of Art la situe entre le XIXe et le début du XXe siècle. Le bonnet, la posture et les objets sculptés dans ses mains renvoient à la mémoire de lignées dirigeantes. Elle pouvait apparaître dans certains moments liés à la succession ou à la disparition d’un chef. Voir la figure lefem.

    Et conserver un objet, ce n’est pas juste le déposer sur une étagère. Au Musée national du Cameroun, à Yaoundé, les équipes avaient la responsabilité d’environ 10 000 objets en 2024, d’après un conservateur du musée. Peintures, textiles, masques, instruments, objets de pouvoir, photographies : tout ce patrimoine demande des soins. La chaleur et l’humidité peuvent abîmer le bois, les insectes s’y installer, le métal se corroder. Les conservateurs surveillent donc les collections chaque semaine. Dans les réserves du Musée national.

    Une autre pièce du Met permet de voir ce que devient un objet sorti de son ensemble : un cimier Ngumba/Kwifon du XIXe siècle, attribué avec prudence aux Kom du Nord-Ouest. Au musée, on voit surtout sa forme. Dans la mascarade, il rencontrait aussi des corps en mouvement, des costumes et des sons. Découvrir le cimier.

    Visage sculpté en bois sombre et grand disque orné de formes géométriques, cimier lié à une mascarade Ngumba/Kwifon.
    Cimier de mascarade Ngumba/Kwifon, XIXe siècle, attribué à la région de Kom. Collection du Metropolitan Museum of Art. Source et licence The Metropolitan Museum of Art — Open Access 1972.4.2

    C’est ce qui peut être wandayant, étonnant : une œuvre raconte bien davantage : une œuvre peut être magnifique et raconter bien davantage lorsqu’on retrouve les personnes, les usages et les souvenirs auxquels elle est liée. Le musée montre l’objet ; les communautés qui en connaissent l’histoire apportent une autre partie du récit.

    Les grandes familles de création artistique au Cameroun

    Si tu regardes bien autour de toi, l’art se faufile partout : sur les tenues les plus chap, dans les maisons, sur les marchés, dans les ateliers, sur les murs et jusque dans les photos que les familles gardent précieusement.

    Pour explorer tout ça, on peut suivre plusieurs chemins : les arts visuels et plastiques, la sculpture, l’artisanat d’art, l’architecture et le design, la mode et les textiles, puis la photographie et les arts numériques. Tu peux wanda devant toutes ces possibilités. Et tu verras vite que ces chemins se croisent.

    Un chiffre aide à prendre la mesure du travail des ateliers. Sur 3 602 nouvelles unités artisanales enregistrées en 2024, 931, soit 25,8 %, relevaient de l’artisanat d’art. Les autres étaient majoritairement classées dans l’artisanat de production (54,9 %) et dans les services (19,2 %). Derrière ces catégories, il y a des personnes qui sculptent, cousent, fabriquent, réparent, transforment et cherchent leurs assos, leurs clients habituels. Annuaire du ministère chargé de l’Artisanat.

    Artisan bamoun au travail dans son atelier de Foumban, photographié le 20 août 2004.
    Artisan bamoun au travail à Foumban, photographié le 20 août 2004. Source et licence Amcaja / Wikimedia Commons

    Regarde un bonnet de prestige ashetu des Grassfields. Tu peux le voir comme tout un travail textile, mais il parle aussi d’élégance et de rang social. Voir ce bonnet au Met. Même chose pour un masque éléphant aka ou mbap nteng : le bois, les fibres, le coton et les perles tiennent ensemble dans un objet destiné à être porté lors d’une mascarade. Découvrir le masque.

    À Yaoundé, Michel Kameni installe son studio le 23 septembre 1963. Au départ, la photo répond notamment à des besoins administratifs ; ensuite, elle accompagne les mariages, les réussites, les départs. La pose, la tenue, le sourire : chacun choisit comment se montrer. Le nyanga peut aussi se jouer devant l’objectif. Le Studio KM.

    Vrai-vrai, un même objet peut traverser plusieurs univers. Un tissu peut être une création, un métier et un signe de prestige. Une photographie peut être un souvenir de famille et devenir, des années plus tard, une œuvre exposée.

    Créer et transmettre : matières, savoir-faire et apprentissages

    On aime admirer une œuvre terminée. Mais derrière, tu as le bois à acheter, les pigments, les outils, le local, le transport. Et parfois les assistants à rémunérer. La création a besoin d’inspiration ; elle a aussi besoin de nkap, de l’argent pour faire tourner l’atelier.

    Dans ces métiers, il faut parfois se débrer, se débrouiller pour trouver une commande. En 2025, le ministère chargé de l’Artisanat comptait 72 508 unités de production artisanale dans les registres communaux camerounais, de l’artisanat d’art aux autres métiers de production et de service. Imagine tout ce que cela représente en ateliers, en commandes, en formation, en discussions avec les clients. Données du ministère pour 2025. Une belle pièce n’existe pas toute seule : il faut que quelqu’un ait le temps, l’espace et de quoi la produire.

    À Bandjoun Station, inaugurée en 2013, Barthélémy Toguo a justement voulu réunir des espaces de travail, des résidences et des rencontres entre artistes et chercheurs. On peut y faire vivre un projet autrement que dans le coin d’une chambre. Bandjoun Station présentée par la BnF.

    Portrait de l'artiste camerounais Barthélémy Toguo, photographié en février 2020.
    Portrait de Barthélémy Toguo, réalisé en février 2020. Source et licence KAG1LP2MDIAKITE / Wikimedia Commons

    Et c’est tout l’enjeu : où trouver un atelier ? Comment déplacer une pièce lourde ? Qui paie les matières avant la vente ? Certains peuvent s’appuyer sur une njangi, une tontine, pour réunir une partie des fonds. Ces questions parlent aussi bien à celui qui sculpte à Foumban qu’à celle qui prépare une exposition à Douala.

    Allons-y nayor, doucement, au plus près du travail : les mains, les techniques et les personnes qui apprennent les gestes.

    Matériaux, techniques et métiers : des pratiques à situer

    Le trône de Njouteu, originaire de Bansoa, mesure 1,626 mètre de haut, 74,3 centimètres de large et 67,3 centimètres de profondeur. Des milliers de perles recouvrent ses formes, sur une structure en bois et en textile. Pour arriver à un tel résultat, il faut du bolo : tailler, préparer, coudre, assembler, perler, reprendre les détails. Le catalogue du Met décrit la pièce.

    Le trône de Njouteu appartient aujourd’hui aux collections du Metropolitan Museum of Art, à New York. Sa notice et son catalogue détaillent le travail des perles, les matériaux, les dimensions et l’histoire de son acquisition.

    À Bansoa, d’autres trônes perlés racontent aussi ce savoir-faire. Celui photographié en 2022 par Ji-Elle mesure 142 centimètres de haut ; il associe bois, perles et cauris. Il s’agit d’une autre œuvre, distincte du trône de Njouteu. Les deux objets permettent de comparer les techniques sans confondre leurs histoires.

    Trône royal perlé de Bansoa orné de cauris et de perles ; pièce différente du trône de Njouteu.
    Trône royal perlé de Bansoa, bois, cauris et perles, 142 cm de haut. Photographie de Ji-Elle, juin 2022. Il s’agit d’une autre pièce que le trône de Njouteu conservé au Metropolitan Museum of Art. Source et licence Ji-Elle / Wikimedia Commons

    L’objet a aussi voyagé dans le temps. Pierre Harter l’a photographié à Bansoa en 1957 ; le Metropolitan Museum of Art l’a acquis en 2014. Sa fabrication remonte, elle, à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Derrière les dates, on suit un siège de cour devenu pièce de collection internationale.

    Ouvrir le catalogue officiel en PDF (page 66)

    Trône de Njouteu : notice illustrée dans le catalogue Recent Acquisitions 2012–2014 du Metropolitan Museum of Art, page 66. Consulter le document source The Metropolitan Museum of Art

    Regarde aussi ce masque éléphant aka associé à la région de Dschang. Bois, coton, raphia, perles de verre : c’est tout un travail : sculpture, textile et préparation du costume. Masque aka — The Met.

    Dans un atelier, le sculpteur, le spécialiste du perlage et celui qui prépare les textiles peuvent contribuer au même objet. Il faut parfois avoir le cœur pour reprendre un décor jusqu’au dernier détail. Et quand tu admires l’ensemble terminé, tu vois le résultat de leurs choix, de leur patience et de leurs gestes.

    Ateliers, formations et passages de savoirs

    À Foumban, dans le quartier Njinka, l’anthropologue Silvia Forni observe en février 2020 un apprenti dans l’atelier d’Amadou Feou. Imagine la scène : on regarde le geste, on essaie nayor, doucement, on recommence, on prend les conseils. C’est comme ça qu’un métier reste vivant. L’enquête de Silvia Forni.

    Le travail des matières rappelle aussi que une partie des perles de verre utilisées sur des objets de prestige des Grassfields venait d’Europe. Les artisans les intégraient à leurs propres savoir-faire, avec le bois, les tissus et les techniques de leurs ateliers. Le perlage raconté par le Met. La circulation des matières fait partie de l’histoire des œuvres.

    On apprend small small, un peu à la fois. Un jour tu prépares les outils, ensuite tu t’attaques à une pièce plus délicate. À Douala, Marilyn Douala Bell, cofondatrice de doual’art, parle aussi de mentorat entre artistes expérimentés et jeunes créateurs. Dans certains ateliers, les étudiants viennent pendant les vacances, travaillent et djossent de leurs projets. Le savoir circule en même temps que les idées.

    Et les femmes ont pleinement leur place dans cette économie. Parmi les 3 602 nouvelles unités artisanales enregistrées au Cameroun en 2024, près de 54 % étaient portées par des femmes, d’après les données du ministère. On parle de cheffes d’atelier et d’entrepreneures qui cherchent, elles aussi, du matériel, des commandes et des débouchés. Une njangi, une tontine, peut aussi aider à lancer ou faire tourner une activité. Chiffres de l’artisanat en 2024.

    Tu peux fouiller les archives de l’apprentissage. Le 25 mai 1917, Frédéric Gadmer photographie un atelier de tisserands à Foumban. Les métiers du textile occupaient déjà les ateliers de la ville bien avant les formations actuelles.

    Photographie d'un atelier de tisserands à Foumban prise en 1917, vue d'archive en noir et blanc.
    Atelier de tisserands à Foumban, photographié par Frédéric Gadmer le 25 mai 1917. Source et licence Frédéric Gadmer / Médiathèque du patrimoine et de la photographie

    Aujourd’hui, l’Institut des beaux-arts de Foumban, rattaché à l’Université de Dschang, propose des parcours en dessin, peinture, sculpture, céramique, textile et patrimoine. Pour ceux qui veulent fréquenter une école d’art, c’est un autre chemin. Les filières de l’institut. Entre l’atelier où l’on apprend auprès d’un aîné et l’école où l’on suit un cursus, les chemins changent, mais les questions restent bien concrètes : comment payer les matières, trouver du temps pour créer et commencer à vivre de son travail ?

    Il faut parfois avoir le cœur pour apprendre un métier. Une technique se transmet avec des personnes qui ont envie de partager. Le reste se construit, geste après geste.

    Voir, exposer et faire circuler les arts camerounais

    Une œuvre, ça waka, ça voyage. Elle sort de l’atelier, entre dans un musée, rejoint une place, parfois traverse les frontières. Et à chaque étape, elle rencontre d’autres regards.

    Prends le Salon Urbain de Douala (SUD), porté par doual’art. Lors de sa première édition, du 9 au 16 décembre 2007, trois créations nouvelles rejoignent l’espace public : L’Arbre à palabres de Bonambappe de Frédéric Keiff, Nje Mo Ye de Koko Komégné et SUD-Obélisk de Faouzi Laatiris. Ce sont des œuvres que les habitants peuvent croiser en njoh, sans prendre de billet pour une galerie. Retour sur le SUD 2007.

    Ce premier rendez-vous réunit, d’après les organisateurs, douze créateurs camerounais, en comptant les membres des collectifs, et cinq invités étrangers. Il y a même deux conférences autour de l’art et de la ville. Imagine les discussions : qu’est-ce qu’une sculpture peut changer dans un kwatt ? Comment une place devient-elle un lieu où l’on s’arrête plutôt qu’un simple carrefour ?

    Photographie d'une œuvre de Faouzi Laatiris présentée dans le Salon Urbain de Douala en décembre 2007.
    Sud Obelisk, œuvre de Faouzi Laatiris présentée au Salon Urbain de Douala, en décembre 2007. Photographie de Kamiel Verschuren. Source et licence Kamiel Verschuren / doual’art, Wikimedia Commons

    Le festival revient ensuite en 2010, 2013 et 2017, avec des propositions qui parlent d’eau, d’espaces urbains et de vie collective. Les éditions du SUD. La ville devient à la fois le décor, le sujet et le public de l’art.

    Et c’est là que ça devient intéressant pour nous tous : l’œuvre ne se contente plus d’être achetée ou admirée. Elle peut faire tchatcher les habitants, devenir un sujet entre molas, entre amis, et accompagner un quartier qui change et laisser une trace que les gens se réapproprient.

    Musées, centres d’art, expositions et espace public

    Hein hein, tu as déjà vu l’architecture du nouveau Musée des rois Bamoun à Foumban ? Inauguré le 13 avril 2024, le bâtiment reprend des symboles du royaume : le serpent à deux têtes, l’araignée, le gong double. Avant même d’entrer, tu comprends que l’architecture raconte quelque chose. Voir l’inauguration du musée.

    Au Musée national de Yaoundé, on a fait d’un ancien palais présidentiel un lieu d’exposition. Rouvert au public en 2015, le bâtiment compte quatre niveaux, avec des espaces de stockage en sous-sol. Le public découvre les collections en salle ; dans les réserves, les équipes luttent contre les effets de l’humidité et des insectes. C’est aussi ça, faire vivre un musée chez nous : protéger ce qu’on aimerait montrer longtemps. Le travail des conservateurs.

    Mais l’art peut aussi te trouver dehors, quand tu waka dans la ville. À Douala, doual’art a accompagné des créations dans plusieurs quartiers, avec des artistes comme Salifou Lindou ou Pascale Marthine Tayou. Le parcours des œuvres publiques.

    Au rond-point de Deïdo, impossible de manquer La Nouvelle Liberté de Joseph-Francis Sumégné. Une grande silhouette assemblée avec des matériaux métalliques récupérés, installée en 1996 et officiellement inaugurée en 2007. Elle a suscité du palava, de longues discussions parfois vives sur son apparence et sur l’artiste lui-même. Sumégné développe aussi le JALA’A, sa démarche artistique fondée sur l’assemblage et le dépassement de soi. Avec les années, beaucoup ont fini par la reconnaître comme un repère de Douala. L’histoire de La Nouvelle Liberté.

    À Bonamouti, le Jardin sonore de Douala, une création de Lucas Grandin réalisée en 2010, propose encore autre chose : une construction en bois, des vues sur le Wouri, des plantes et des sons produits par les gouttes d’eau. Si tu yamo les endroits où l’on peut souffler, le lieu invite à s’arrêter, regarder, écouter. Découvrir le Jardin Sonore.

    Sculpture La Nouvelle Liberté de Joseph-Francis Sumégné, située au rond-point Deïdo à Douala, photographiée en 2013.
    La Nouvelle Liberté de Joseph-Francis Sumégné, au rond-point Deïdo de Douala. Photographie de 2013. Source et licence Theodorento1 / Wikimedia Commons (œuvre : Joseph-Francis Sumégné)

    Le musée garde les œuvres à l’abri. Dans la rue, elles vivent avec la pluie, la chaleur, les travaux et les passages. Les deux expériences comptent : entrer dans un lieu pour voir une pièce, ou rencontrer la création au milieu de sa propre journée.

    Publics, marchés et circulations au Cameroun et ailleurs

    Une photo de famille, tu peux la garder des années dans un tiroir, avec son toli, sa petite histoire. Un jour, elle ressort, elle circule et quelqu’un, ailleurs, la découvre comme une œuvre d’art. C’est wandayant de voir le parcours d’un portrait. C’est un peu ce qui arrive aux images de Michel Kameni.

    Dans son Studio KM (Studio Kameni) de Yaoundé, au cours des années 1960 et 1970, les clients viennent se fringuer pour la photo, choisir leurs vêtements, leurs coiffures, leurs accessoires. Ils choisissent l’image qu’ils vont garder ou envoyer à leurs proches. Beaucoup plus tard, du 29 août 2025 au 4 janvier 2026, le Smith College Museum of Art, aux États-Unis, présente 55 tirages dans une exposition dédiée à Kameni. Cinquante-cinq rencontres avec des personnes photographiées dans le Cameroun de cette époque. L’exposition consacrée à Kameni.

    C’est beau de voir ces portraits voyager. Mais qui garde les négatifs ? Qui raconte la vie des personnes sur les images ? Qui décide de la façon dont elles sont montrées ? Une photographie qui change de continent transporte aussi une histoire de famille, de quartier et de société.

    Pour les artistes contemporains, les trajets sont différents. Dans un entretien de 2014, Barthélémy Toguo raconte comment il peut concevoir certaines pièces à Mbeng, à Paris et produire de grandes œuvres à Bandjoun Station, avec de l’espace et des assistants. Entretien avec Barthélémy Toguo. Les œuvres voyagent ; les idées et les collaborations aussi.

    À Douala, Marilyn Douala Bell djosse de doual’art et du Salon Urbain de Douala dans un enregistrement de 9 minutes et 18 secondes conservé sur Wikimedia Commons. Tu peux entendre sa voix raconter ce travail de terrain et les liens tissés entre création et ville.

    Écouter le document audio sur Wikimedia Commons (9 min 18 s)

    Marilyn Douala Bell présente doual’art et le Salon Urbain de Douala. Archive sonore en français, 9 min 18 s. Consulter le document source Wikimedia Commons / collecte par Iolanda Pensa ; intervenante Marilyn Douala Bell

    Et puis il y a le nkap, l’argent de la création. Qui paie le matériel et le transport ? Une galerie achète-t-elle l’œuvre, la prend-elle en dépôt, la présente-t-elle seulement ? Qui garde les droits sur les images et les reproductions ? Derrière une exposition réussie, ces arrangements ont un effet très concret sur ce que l’artiste peut gagner, produire et transmettre.

    Au pays comme à l’étranger, un gombo, un contrat qui rapporte, peut aider un artiste à financer sa prochaine création. Faire circuler l’art, c’est aussi lui permettre d’en vivre.

    Préserver, renouveler et partager la création

    Il y a des œuvres qu’on garde dans un musée. D’autres vivent surtout parce que des familles, des associations et des communautés continuent de les faire exister. Il faut du ndolo, de l’attachement à ce qu’on transmet. Pour celles-là, la transmission se joue sur le terrain, année après année.

    Regarde le Ngondo chez les Sawa. Entre septembre et le premier dimanche de décembre, des rassemblements, des performances, des compétitions et une foire artisanale animent les traditions liées au Wouri. La partie sacrée suit ses propres règles. En 2024, l’UNESCO inscrit le Ngondo au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le Ngondo présenté par l’UNESCO.

    Et le Cameroun compte désormais quatre éléments inscrits sur cette liste : le Nguon, rituel lié au mfon, le souverain bamoun, depuis 2023, le Ngondo depuis 2024, puis le Mvet Oyeng des Ekang et la Guruna des Massa depuis 2025. Dans ces pratiques, il y a des chants, des arts, des savoir-faire, des cérémonies et des façons de vivre ensemble. Les inscriptions camerounaises à l’UNESCO.

    Célébration du Ngondo sur les berges du fleuve Wouri à Douala en décembre 2010.
    Célébration du Ngondo sur les berges du Wouri à Douala, le 5 décembre 2010. Source et licence Happiraphael / Wikimedia Commons

    Imagine tout ce qu’il faut pour que de telles pratiques continuent : des personnes qui enseignent, des pikin, des enfants, et des jeunes qui apprennent, des lieux pour se réunir, des objets à préparer, des gestes à maîtriser. Leur force vient de ceux qui les portent au quotidien.

    Et quand on parle de préserver le patrimoine, la question arrive vite : qui peut le montrer, qui peut le transmettre et qui décide de ce qui doit rester dans la communauté ?

    Provenance, collections, protection et droits culturels

    Parfois, une œuvre est loin du mboa, du pays, depuis si longtemps que sa présence dans un musée étranger finit presque par paraître normale. Puis des personnes se mobilisent, posent des questions, cherchent les archives. Et l’histoire de l’objet recommence à faire parler.

    C’est ce qui se passe autour de Ngonnso’, une figure liée à l’histoire et à la vie spirituelle des Nso’, dans le Nord-Ouest du Cameroun. Elle entre dans les collections ethnologiques de Berlin en 1903, au temps de la domination coloniale allemande. Pour la communauté concernée, il s’agit de bien davantage qu’une sculpture ancienne.

    En juin 2022, la Fondation du patrimoine culturel prussien ouvre officiellement la voie à sa restitution. Des représentants nso’, dont Sylvie Njobati, ont porté cette demande et participé à la mobilisation. La décision institutionnelle allemande marque une étape importante du processus engagé pour le retour de la figure. Le communiqué de la fondation.

    Photographie historique publiée en 1903 de la figure Ngonnso’, issue du royaume Nso’, aujourd'hui liée à une demande de restitution.
    Figure Ngonnso’, photographie reproduite dans une publication de Felix von Luschan en 1903. Source et licence Felix von Luschan (1903) / The RoK – TU Berlin / Wikimedia Commons

    Tu comprends alors que la restitution d’un bien culturel ne consiste pas seulement à déplacer une caisse d’un musée à un autre. Il faut discuter des responsabilités, de l’histoire coloniale, des conditions de conservation et surtout de la place de l’objet auprès des siens.

    Pour retrouver les étapes de ce voyage, il faut parfois fouiller longtemps les archives. L’enquête sur la provenance d’une œuvre relie ces traces : qui détenait l’objet, quand et dans quelles circonstances il a quitté sa communauté, comment il est entré dans une collection. Mais la vie culturelle et spirituelle qui lui est attachée ne tient pas entièrement dans un registre de musée. C’est aussi cela, connaître une œuvre : écouter les personnes pour lesquelles elle compte.

    Nouvelles pratiques, numérique et accès aux arts

    Aujourd’hui, on photographie tout. On partage les images, on les envoie d’un téléphone à l’autre, on les retrouve parfois des années après. Mais une vieille photo de studio, avec son négatif, son tirage original et l’histoire de la personne représentée, ça reste précieux.

    À Yaoundé, le chercheur Martin Gruber s’est intéressé en 2018 à sept studios photographiques ouverts dans les années 1960 ou 1970. Il a mené trois entretiens approfondis avec leurs responsables et discuté, au fil de son terrain, avec environ vingt photographes, parmi lesquels deux femmes. On découvre à travers eux des métiers qui ont traversé l’époque des pellicules et celle des appareils numériques. Lire son enquête, publiée en 2021.

    Lire l’étude scientifique en accès ouvert

    Martin Gruber, étude sur les studios photographiques de Yaoundé, réalisée en 2018 et publiée dans Visual Anthropology en 2021. Consulter le document source Martin Gruber / Visual Anthropology (Taylor & Francis)

    À Yaoundé, les lieux d’exposition font également circuler les photographies et les œuvres auprès d’autres publics. Une galerie d’art contemporain, comme celle documentée en 2023, participe à cette rencontre entre des créations, des visiteurs et de nouvelles façons de regarder les images.

    Espace de présentation d'art contemporain à Yaoundé.
    Vue d’une galerie d’art contemporain à Yaoundé, le 24 mars 2023. Source et licence Wikimedia Commons / Gtankam

    Imagine une famille qui retrouve un portrait pris quarante ans plus tôt, avec des proches bien sapés. Pour elle, c’est un souvenir. Pour un historien, cette image peut aussi raconter la mode, l’architecture du studio ou les habitudes d’une génération. Pour le photographe, elle fait partie de son travail et de ses droits. Le numérique rend ces rencontres plus faciles, à condition d’en prendre soin.

    Ce besoin d’équipement touche également les autres arts. À Bandjoun Station, un projet présenté par le partenaire Akuo associe installations solaires, espaces de travail et activités artistiques. Quand le matériel tombe en panne, c’est gâté pour la séance. De l’électricité pour travailler, des lieux pour apprendre, des outils pour produire : au fond, ce sont des conditions très concrètes de la création. Le projet Sustainable Bandjoun Station.

    Numériser, conserver, exposer : tout ça demande de l’organisation, des personnes formées et du temps. Une œuvre ne disparaît pas seulement quand elle se casse. Elle peut aussi s’effacer lorsqu’on perd son auteur, son histoire ou les voix de ceux qui la connaissent.

    Et voilà peut-être ce que l’art du Cameroun nous raconte de plus fort. Dans un atelier, une cour, un kwatt, un musée ou sur un écran, chaque création relie des personnes. Plus on connaît ces liens, plus on comprend le pays — et tout ce que ses artistes ont encore à construire. On est ensemble.

    Sources, provenance et méthode de vérification
    1. Display Cloth (ndop) — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    2. Prestige seat — Duala artist — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    3. Bandjoun Station — Office régional du tourisme de l’Ouest · Office régional du tourisme de l’Ouest Cameroun
    4. Beaded dance cap — Mafa/Matakam artist — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    5. Art public — doual’art · doual’art
    6. Barthélémy Toguo — biographie, Bandjoun Station (Fondation Louis Vuitton) · Fondation Louis Vuitton
    7. Over-Making Nyanga — Mougoué (African Studies Review, 2019) · Jacqueline-Bethel Tchouta Mougoué
    8. Road to Exile (2008), Barthélémy Toguo — Musée national de l’histoire de l’immigration · Musée national de l’histoire de l’immigration
    9. Helmet crest from a nja masquerade — Bamum, Foumban (The Met) · The Metropolitan Museum of Art
    10. doual’art — Centre d’art contemporain (VAAC) · VAAC / doual’art
    11. Lefem commemorative figure — Bangwa — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    12. Helmet crest from a Ngumba/Kwifon masquerade — Kom — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    13. Ashetu prestige cap — Grassfields — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    14. Aka or mbap nteng (elephant mask) — Bamileke — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    15. Throne of Njouteu — Bansoa — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    16. Beadwork in the Arts of Africa and Beyond — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    17. Mask: Elephant (Aka) — Bamileke, Daschang group — The Met · The Metropolitan Museum of Art
    18. Contemporary Art in Cameroon — terrain et mentorat artistique · Silvia Forni / Royal Ontario Museum
    19. Institut des Beaux-Arts de Foumban — formations et filières · Université de Dschang — Institut des Beaux-Arts
    20. Michel Kameni — parcours du photographe et naissance du studio · Studio Kameni / Benjamin Hoffman
    21. Michel Kameni: Portraits of an Independent Africa — exposition · Smith College Museum of Art
    22. La Nouvelle Liberté — Joseph-Francis Sumégné, Deïdo · doual’art — témoignage institutionnel du commanditaire
    23. SUD — Salon Urbain de Douala · doual’art
    24. Barthélémy Toguo — Bandjoun Station · Bibliothèque nationale de France
    25. Sustainable Bandjoun Station — activité et énergie · Akuo / partenaire de Bandjoun Station
    26. Ngonnso’ : décision de restitution, 27 juin 2022 · Stiftung Preußischer Kulturbesitz
    27. UNESCO — Le Ngondo, culte des oracles de l’eau et traditions associées chez les Sawa · UNESCO — Patrimoine culturel immatériel
    28. Musée des rois Bamoun inauguré à Foumban en 2024 · Africanews / Lambert Ngouanfo
    29. Precious/Precarious Images — studio photo au Cameroun · Recherche universitaire ethnographique
    30. Bandjoun Station — entretien avec Barthélémy Toguo (2014) · Hommes & Migrations / Barthélémy Toguo
    31. Le Jardin Sonore — Lucas Grandin, Bonamouti · doual’art — fiche d’œuvre et projet urbain
    32. Le camfranglais comme discours hybride au Cameroun · Raimund Kießling
    33. Cameroon Pidgin English — description APiCS · APiCS Online / étude de grammaire du pidgin camerounais
    34. Met, Recent Acquisitions 2012–2014 : trône de Njouteu, p. 66 · Metropolitan Museum of Art
    35. Atelier de tisserands à Foumban, 25 mai 1917 · Médiathèque du patrimoine / Frédéric Gadmer
    36. Le Ngondo à Douala, photo du 5 décembre 2010 · Happiraphael / Wikimedia Commons
    37. Artisan bamoun à Foumban, photographie du 20 août 2004 · Amcaja / Wikimedia Commons
    38. Annuaire PMEESA 2024 — unités artisanales, artisanat d’art et entrepreneuriat féminin · MINPMEESA, gouvernement camerounais
    39. Annuaire PMEESA 2025 — 72 508 unités artisanales enregistrées · MINPMEESA, gouvernement camerounais
    40. Chambre des métiers — 314 métiers, 46 corps et 10 filières artisanales · MINPMEESA, gouvernement camerounais
    41. Musée national du Cameroun — environ 10 000 objets en 2024 · Terence Besaka, conservateur du Musée national / International Institute for Conservation
    42. SUD 2007 — trois œuvres d’art public, artistes et conférences · doual’art, organisateur du Salon Urbain de Douala
    43. Quatre éléments camerounais inscrits au patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2025 · UNESCO — patrimoine culturel immatériel
    44. Corpus de pidgin camerounais : small small (« un peu ») · Enquête de terrain / entretien pidgin camerounais
    45. Camfranglais et pidgin dans la chanson camerounaise : usage de wanda · Difouo, B. — Journal of French and Francophone Studies

    Une œuvre t’a marqué ? Une histoire t’a donné envie d’en savoir plus ? À Yaoundé, le Musée national du Cameroun rappelle que les lieux de conservation ont aussi une histoire. Les collections ne parlent pas seules : notices d’inventaire, dates d’acquisition, provenance des objets et témoignages permettent de mieux les comprendre.

    Bâtiment du Musée national du Cameroun à Yaoundé.
    Musée national du Cameroun à Yaoundé, photographié en mars 2023. Source et licence Wikimedia Commons / Martyns Photography Media

    Retrouve ci-dessous les catalogues de musées, les archives, les enquêtes et les publications qui accompagnent cet article. Tu peux les consulter pour découvrir les pièces, les artistes et les lieux évoqués au fil du récit.

    Lexique culturel
    1. Yaoundé — Capitale politique du Cameroun, lieu de l’étude de 2010 sur les pratiques culinaires urbaines des migrants béti et bamiléké. Consulter la source ↩
    2. nyanga — Coquetterie, soin de l’apparence, élégance ; peut désigner une beauté apprêtée ou jugée excessive selon contexte. ↩
    3. Mboa — Cameroun, pays d’origine ou pays de chez soi. ↩
    4. Bolo — Travailler ; accomplir un travail. ↩
    5. ndop — Textile teint à l’indigo documenté notamment dans des cérémonies et présentations royales des Grassfields. Consulter la source ↩
    6. Grassfields — Ensemble de hauts plateaux à l’ouest et au nord-ouest du Cameroun, comprenant des sociétés et chefferies diverses ; délimitation à contextualiser selon la source. Consulter la source ↩
    7. Metropolitan Museum of Art — Musée de New York dont les collections comprennent des œuvres attribuées à différentes communautés et régions du Cameroun. Consulter la source ↩
    8. Toghu — Étoffe ou vêtement camerounais brodé, associé particulièrement à des usages vestimentaires des Grassfields du Nord-Ouest. ↩
    9. Nord-Ouest — Région du Cameroun (appelée « province » avant le décret n° 2008/376) où, selon George Echu, le pidgin-english camerounais est largement employé. Consulter la source ↩
    10. Massa — Forme d’adresse familière (« monsieur ») ; interjection de surprise. ↩
    11. Michel Kameni — Photographe camerounais, fondateur du Studio KM à Yaoundé en septembre 1963, connu pour les portraits posés et photographies de nyanga des décennies suivant l’indépendance. Consulter la source ↩
    12. Sape, Saper — Bien s’habiller, chic ↩
    13. Dash — Cadeau, présent, don ou gratification dans des emplois du pidgin camerounais. ↩
    14. Barthélémy Toguo — Artiste camerounais auteur de l’installation Rédemption, réalisée à Bandjoun en 2012-2014. Consulter la source ↩
    15. Wanda — S’étonner, être surpris ; se demander pourquoi. ↩
    16. Camer — 1. Du Cameroun, en général les natifs. 2. Parler du Cameroun. ↩
    17. Vrai-vrai — Réellement, vraiment ; marque l’insistance. ↩
    18. cimier de mascarade — Élément sculpté pouvant être porté dans certaines performances masquées ; sa fonction varie selon le contexte, le commanditaire et les usages attestés. Consulter la source ↩
    19. nja — Fête et mascarade de cour décrites par une notice muséale pour le royaume bamoun, notamment associées au calendrier des récoltes ; ne pas généraliser à toutes les fêtes bamoun. Consulter la source ↩
    20. Bamum — Attribution culturelle employée dans les notices d’objets provenant de Foumban, dont un élément architectural et une coiffe de mascarade. Consulter la source ↩
    21. Mfon — Monarque de la communauté bamoun dans les descriptions de Nguon. ↩
    22. Douala — Ville camerounaise où doual’art documente notamment des ateliers photographiques, installations et expositions d’art contemporain. Consulter la source ↩
    23. doual’art — Centre d’art contemporain à Douala présentant des interventions artistiques en lien avec les espaces urbains. Consulter la source ↩
    24. Njoh — Gratuit ↩
    25. Tchatcher — Discuter, bavarder ↩
    26. Ekié — Surprise, étonnement ou stupéfaction, parfois admiration, exprimés par une exclamation. ↩
    27. lefem — Figure commémorative sculptée, associée aux lignées de chefs et à des cérémonies dynastiques chez les Bangwa, selon les objets et notices étudiés. Ne pas supposer un usage identique partout. Consulter la source ↩
    28. Bangwa — Attribution culturelle et régionale retenue par le Met pour des figures commémoratives liées à des lignées de chefferies des Grassfields. Consulter la source ↩
    29. Kwifon — Organisation décrite par le Met dans le contexte de la communauté Kom et de ses mascarades, avec fonctions de régulation et de médiation. Ne pas fusionner automatiquement avec Kwifoyn, appellation d’une notice du royaume bamoun. Consulter la source ↩
    30. Kom — Notables qui participent à la désignation du Mfon, dans les rôles institutionnels décrits pour le Nguon bamoun. Consulter la source ↩
    31. Wandayant — Surprenant, étonnant. ↩
    32. Chap — 1. Beau, belle. 2. Difficile. ↩
    33. Asso — Client habituel ↩
    34. ashetu — Type de bonnet de prestige en fil de coton, reconnaissable à ses excroissances évoquant des coiffures d’élite ; documenté dans plusieurs chefferies des Grassfields, notamment dans une notice de collection. Consulter la source ↩
    35. Tout un(e) — Superbe, très beau ↩
    36. mbap nteng — Dénomination alternative aka / mbap nteng, utilisée sur une notice du Metropolitan Museum of Art pour un masque éléphant bamiléké de la région des Grassfields. Consulter la source ↩
    37. Nkap — Argent. ↩
    38. Débré — Se débrouiller, se tirer d’affaire ↩
    39. Bandjoun Station — Lieu de création et de résidence associé à Barthélémy Toguo, documenté par le Centre Pompidou et dans les biographies de l’artiste. Consulter la source ↩
    40. Njangi — Forme de tontine ou de collecte collective à contributions régulières, attribuées aux membres à tour de rôle. ↩
    41. Nayor — Doucement. ↩
    42. trône de Njouteu — Trône sculpté et perlé de la chefferie de Bansoa, attribué à un sculpteur et un maître perleur des Grassfields, daté fin XIXe–début XXe siècle ; collection du Met. Consulter la source ↩
    43. Bansoa — Localité citée comme lieu d’attribution d’une sculpture qui ornait un tambour à fente dans les Grassfields camerounais. Consulter la source ↩
    44. Dschang — Ville de l’Ouest du Cameroun associée notamment au Musée des civilisations. Consulter la source ↩
    45. Avoir le cœur — Être courageux. ↩
    46. Foumban — Ville de l’ouest du Cameroun où se trouve le palais royal du royaume bamoun ; des éléments architecturaux anciens sont documentés dans des collections muséales. Consulter la source ↩
    47. Silvia Forni — Anthropologue et conservatrice au Royal Ontario Museum, auteure d’une enquête publiée le 11 novembre 2020 sur les milieux artistiques et leurs transmissions au Cameroun. Consulter la source ↩
    48. Amadou Feou — Artiste dont l’atelier du quartier Njinka, à Foumban, est documenté en février 2020 par Silvia Forni avec un apprenti au travail. Consulter la source ↩
    49. small small — Un peu, par petites quantités ; peut exprimer une progression graduelle. ↩
    50. Marilyn Douala Bell — Cofondatrice d’Espace doual’art, citée par Silvia Forni en 2020 pour son explication du mentorat artistique entre générations, décrit comme système des « grands frères ». Consulter la source ↩
    51. Djoss — Parler, causer. ↩
    52. Fouiller — Chercher ↩
    53. Institut des Beaux-Arts de Foumban — Établissement public d’enseignement artistique situé à Foumban et rattaché à l’Université de Dschang. Sa présentation officielle distingue cursus académiques, formation professionnelle continue et stages courts. Consulter la source ↩
    54. Fréquenter — Aller à l’école ↩
    55. Waka — Marcher ; fonctionner. ↩
    56. Salon Urbain de Douala (SUD) — Festival d’art public organisé par doual’art, dont l’édition 2017 a porté sur La place de l’Humain. Consulter la source ↩
    57. Kwatt — Quartier d’habitation. ↩
    58. Mollah — Ami. ↩
    59. Hein Hein — Cri d’admiration ou d’envie ↩
    60. Musée des rois Bamoun — Musée du royaume bamoun inauguré à Foumban le 13 avril 2024 ; son architecture reprend des emblèmes bamoun. Consulter la source ↩
    61. Salifou Lindou — Plasticien camerounais dont doual’art documente la pratique de la peinture, de la sculpture, de l’installation et de la performance. Consulter la source ↩
    62. La Nouvelle Liberté — Sculpture publique créée en 1996 par Joseph-Francis Sumégné pour Douala, surnommée Ndjoundjou. Consulter la source ↩
    63. Joseph-Francis Sumégné — Plasticien camerounais auteur de La Nouvelle Liberté, installée dans l’espace public de Douala. Consulter la source ↩
    64. Palava — Discussion conflictuelle, palabre, dispute, problème. ↩
    65. JALA’A — Nom donné par Joseph-Francis Sumégné à sa démarche et sa technique d’assemblage d’objets, liés entre autres par du fil de cuivre, pour représenter le dépassement de soi. ↩
    66. Bonamouti — Quartier de Douala associé à l’installation Face à l’eau de Salifou Lindou. Consulter la source ↩
    67. Jardin sonore de Douala — Œuvre urbaine de Lucas Grandin à Douala : installation mêlant matériaux construits et dispositifs sonores, dont des boîtes de conserve mises en vibration par l’eau de pluie ; nécessitait une restauration lors de la campagne de 2013. Consulter la source ↩
    68. Wouri — Fleuve sur les berges duquel se situe l’œuvre Face à l’eau à Bonamouti, Douala. Consulter la source ↩
    69. Yamo — Aimer ou apprécier quelqu’un ou quelque chose. ↩
    70. Toli — Récit de fait divers et commérage dans une conversation collective. ↩
    71. Studio KM (Studio Kameni) — Studio de photographie ouvert par Michel Kameni en 1963 à Yaoundé, à la Briqueterie ; portraits de personnes et de familles. Consulter la source ↩
    72. Fringuer — S’habiller ↩
    73. Mbeng — France ou Europe, selon le contexte de conversation. ↩
    74. Gombo — Affaire qui rapporte de l’argent selon usage argotique; homonyme du légume. ↩
    75. Ndolo — Amour. ↩
    76. Ngondo — Manifestation culturelle et rituelle de communautés sawa du Cameroun, associant célébrations populaires et traditions relatives aux oracles de l’eau, inscrite sur la Liste représentative du patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2024. Consulter la source ↩
    77. Sawa — Douala ↩
    78. UNESCO — Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, documentant au Cameroun des initiatives de patrimoine et de formation à l’artisanat. Consulter la source ↩
    79. patrimoine culturel immatériel — Pratiques, expressions et savoir-faire reconnus dans le cadre de la Convention de l’UNESCO de 2003 ; notion distincte d’un inventaire des œuvres matérielles. Consulter la source ↩
    80. Nguon — Rituels de gouvernance et expressions associées dans la communauté bamoun ; élément inscrit par l’UNESCO en 2023 selon la page de l’UNESCO consacrée au Cameroun. Consulter la source ↩
    81. pikin — Enfant ↩
    82. Ngonnso’ — Effigie de portée spirituelle pour les Nso’, objet d’une décision annoncée de retour vers le Cameroun en 2022. Consulter la source ↩
    83. Nso’ — Communauté du Nord-Ouest camerounais concernée par les démarches autour de l’effigie Ngonnso’ ; ne pas présumer d’un point de vue homogène. Consulter la source ↩
    84. Sylvie Njobati — Personne engagée dans les démarches citoyennes pour le retour de Ngonnso’, selon la fondation SPK. Consulter la source ↩
    85. restitution d’un bien culturel — Processus juridique, diplomatique et culturel visant au retour d’un bien culturel vers un pays ou une communauté ; une décision, un accord et un retour matériel sont des étapes distinctes. Consulter la source ↩
    86. provenance d’une œuvre — Histoire documentée de la circulation et des détenteurs successifs d’un objet, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui ; elle peut comporter des inconnues, notamment sur les conditions de collecte. Consulter la source ↩
    87. Martin Gruber — Chercheur ayant étudié des studios de photographie à Yaoundé, à partir d’entretiens et d’enquêtes de terrain, dans une publication de 2021. Consulter la source ↩
    88. Galerie d’art contemporain de Yaoundé — Galerie photographiée à Yaoundé le 24 mars 2023. Cette photographie montre un espace de présentation, sans documenter à elle seule sa programmation actuelle. Consulter la source ↩
    89. C’est gâté — En panne, cassé, abîmé ↩
    90. On est ensemble — À bientôt ↩
    91. Centre international de l’artisanat de Yaoundé — Lieu d’exposition et de valorisation de l’artisanat à Yaoundé. Une photographie datée de janvier 2025 en documente l’existence ; ses conditions d’accès sont à vérifier séparément. Consulter la source ↩
    92. Musée national du Cameroun — Musée national installé dans l’ancien palais présidentiel de Yaoundé ; bâtiment documenté par une photographie de mars 2023. Consulter la source ↩